France plurielle, de Laetitia Van Eeckhout

Publié le par dan29000

La multitude enrichissante

 

 

L’affaire Leonarda – et quoi qu’on en pense – renvoie à ce qui est plus que jamais l’une des grandes questions d’aujourd’hui. Comment gérer la multiplicité ethnique qui est désormais le lot de tout pays occidental et de la France en particulier ? Une journaliste du Monde, Laetitia Van Eeckhout, nous propose à ce sujet un dossier dense et en tout point remarquable. Sa France plurielle réunit une riche informationsur le thème (Van Eeckhout suit la problématique en cause depuis plusieurs années) mais avec la volonté d’investir courageusement dans le débat. Bref, l’auteure synthétise, analyse mais tout autant s’engage.

Certes, la question de ce que l’on appelle “ la diversité ” est fort complexe et Van Eeckhout nous le rappelle utilement en reconstituant un parcours enchevêtré d’interventions multiples, de dispositions légales, de propos et de faits emmêlés. Et, en même temps, elle montre que l’on peut tout ramener à une réalité simple, une réalité violemment ou sournoisement scandaleuse : la stigmatisation de grande ampleur qui affecte un grand nombre de personnes et qu’il s’agit de combattre par tous les moyens. Ce que résument les lignes suivantes : « Aucune population immigrée venue s’installer en France depuis le XIXe siècle n’a échappé à la xénophobie. Toutes ont eu leur lot de vexations, de stigmates qui ont fini par se dissiper à mesure que les différences culturelles s’estompaient dans les interactions sociales. Aujourd’hui, cependant, peut-on encore parler de xénophobie, quand l’exclusion se prolonge de génération en génération, quand la stigmatisation, comme sans fin, pèse, non plus tant sur des étrangers mais sur des Français. Des citoyens qui, parce qu’ils sont enfants voire petits-enfants de migrants, parce qu’ils sont différents dans leur apparence, sont aux yeux de la société française ce que Pap Ndiaye appelle des Français “dubitables”. » (p. 239)

Comment expliquer cette régression historique voulant qu’un “ autre ”, qui est pourtant citoyen français, voire fils ou fille de citoyen français, soit mis à l’écart en raison de la couleur de sa peau, du nom qu’il porte, de sa vie dans un ghetto ? Différents fantasmes sont à la source de ce rejet à l’embauche, au logement, etc., et cela va du « ils n’ont pas notre culture »  au spectre du communautarisme (« ils se regroupent entre eux »). Or, les enquêtes démentent ces fantasmagories répandues. Elles montrent par exemple que la volonté de voir leurs enfants s’intégrer par l’école est commune et fervente chez les immigrés anciens ou récents et, si elle ne produit pas tous ses effets, c’est en raison d’une mixité scolaire insuffisante ou d’un système d’enseignement peu lisible. À cet égard, l’idéal de l’égalité des chances est définitivement un leurre.

C’est que, pour Laetitia Van Eeckhout, la France campe sur les positions intenables d’un républicanisme pur et dur. Le principe de l’égalité des citoyens connaît rapidement sa limite lorsqu’un Africain, un Asiatique ou un Arabe est identifié à une origine “ extérieure ”. À cet égard, il faut poser en premier qu’il existe des minorités et qu’elles n’ont rien à voir avec les communautés tant redoutées. Par bonheur, ces minorités prennent aujourd’hui conscience d’elles-mêmes et veulent se défendre contre toute forme de stigmatisation et d’exclusion. Exemple : le CRAN qui regroupe les associations noires. Autrement dit, il n’est pas d’autre solution que de prendre en compte des différences ethniques si l’on veut combattre leurs effets négatifs.

C’est sur ce terrain que droite et gauche échouent à mener une politique efficace et cohérente, nous montre encore Van Eeeckhout. Embrayant avec le milieu des entreprises, Sarkozy se fit le chantre de la discrimination positive mais l’assortit par la suite d’une politique identitaire plus que trouble. Quant à la gauche, intraitable sur la question du racisme et rapportant toute inégalité à l’appartenance de classe, elle n’arrive pas à penser le fait de stigmatisation. Elle ne voit donc pas qu’« aujourd’hui il y a bien deux réalités : la difficulté pour le plus pauvre à obtenir un diplôme et le fait qu’à diplôme égal un garçon noir, arabe ou issu d’un quartier défavorisé à deux fois moins de chance d’obtenir un emploi » (p. 185). À ce propos, l’auteure met en évidence l’affirmative action pratiquée dans les universités américaines. Il ne s’agit pas, comme on l’a cru ou dit, de quotas de places réservées là-bas aux étudiants blacks ou hispanos mais d’un système d’admission fondé non sur les seuls résultats scolaires mais sur des critères qualitatifs comme la créativité ou la capacité des jeunes en cause de faire des réponses non conventionnelles.

En France, et c’est réconfortant, un travail de légitimation des minorités est en cours, qui entraîne dans son mouvement des cercles nés du champ politique. Il veut que le fait ethnique soit pris en compte, à rebours même du racisme. Il doit passer par l’élection croissante de candidats “ ethniques ” aux responsabilités politiques. Il passera tout autant, et c’est là un des chapitres remarquables de l’ouvrage, par une mise à jour et une remise en cause d’un récit national dans lequel doivent entrer l’histoire de la colonisation et de la décolonisation, l’histoire de l’immigration plus encore.

Au total, France plurielle est un ouvrage à lire sans retard. Il nous dit à quel point nous sommes entrés dans un monde de la diversité, de la multitude enrichissante et que nous ne le savons pas encore.

Laetitia Van Eeckhout, France plurielle, Paris, Gallimard, “Folio actuel inédit”, 2013. € 7, 20.

 

SOURCE / MEDIAPART

 

 

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