Leonarda, mon enfant, ma sœur, par Gabriel Matzneff

Publié le par dan29000

Gabriel Matzneff : "Leonarda, mon enfant, ma soeur !"


de : Gabriel Matzneff


dimanche 20 octobre 2013

 

Fils d’émigrés, je n’ai aucune difficulté à me mettre dans la peau de la jeune Leonarda. Mes parents, jusqu’à leur mort, ne disposèrent que d’un passeport Nansen, du nom du diplomate suédois qui, entre les deux guerres, à la Société des nations, témoigna une bienveillante attention au drame des russes blancs chassés de leur pays par la guerre civile et la victoire des bolcheviks ; un passeport pour étrangers privilégiés, certes, mais néanmoins pour étrangers, et jusqu’à leur dernier soupir mon père et ma mère durent se rendre à la préfecture de police faire prolonger leur permis de séjour.

Pour ma part, je suis français grâce au droit du sol, et donc, si j’en crois l’extrême droite qui souhaite abolir ce ius solis, un Français de seconde zone, un Français précaire auquel sa nationalité pourrait, du jour au lendemain, être retirée. Ne s’agit-il que de l’extrême droite ? J’aimerais en être sûr, mais j’en doute. Selon un sondage, 65 % des Français ne souhaitent pas que l’adolescente expulsée soit autorisée à revenir en France, à retrouver ses camarades de classe, son collège. Si ce même institut de sondage en faisait un sur le ius solis, je ne serais pas étonné que le pourcentage des Français favorables à son abolition fût, peu ou prou, le même. Valls ou la détestation des immigrés

Non, il n’y a pas que l’extrême droite, hélas. J’ai une amie qui a consacré son mémoire de maîtrise à l’accueil réservé par la France aux émigrés russes dans les années 20 du siècle dernier. Eh bien, ceux qui, à l’Assemblée nationale, manifestèrent la plus déterminée hostilité à ces réfugiés politiques, ce furent les députés socialistes. Ces russes, à leurs yeux, n’étaient pas les bienvenus. Loin de trahir la social-démocratie, l’actuel ministre de l’Intérieur, dans sa détestation des immigrés, est fidèle à la ligne fixée par ses aînés. On reproche à l’actuelle majorité de ne pas modifier les lois Sarkozy sur l’immigration, mais pourquoi diable les modifierait-elle ? Ces lois lui conviennent parfaitement. Avec toutefois une nuance. Il y a les bons émigrés : les Portugais, les Polonais, et il y a les méchants émigrés : les Slaves, les Arabes, et, les pires de tous, les Romanichels, qui viennent des pays slaves et ont des tronches d’Arabes.

La dernière fois que j’ai renouvelé ma carte d’identité, c’était en 2004, mon père et ma mère étant nés en Russie, ce fut la croix et la bannière. Vu les actuelles conditions atmosphériques, j’ose à peine songer au parcours du combattant que sera en 2014 (la carte est valable dix ans) le prochain renouvellement. C’est pourquoi j’ai eu tort, l’autre jour, dans ces mêmes colonnes, de mettre en boîte Manuel Valls, de lui reprocher de médire de Maurice Barrès sans l’avoir lu. Si je veux obtenir, l’an prochain, ma carte de vrai Français, de bon Français, je dois au contraire caresser le ministre de l’Intérieur dans le sens du poil.

De ce pas je cours rue du Bac acheter une boîte de chocolats chez Marcolini, le célèbre chocolatier belge au nom italien, puis je l’ornerai d’un mot déférent ("Que votre mérite est extrême ! Que de grâces, que de grandeur ! Ah combien Monseigneur doit être content de lui-même !) et, peu soucieux d’être mis manu militari dans le premier train pour Saint-Pétersbourg, j’irai déposer le tout place Beauvau.

http://www.lepoint.fr/invites-du-po...

 

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