Peugeot-Poissy : 37e jour de la grève de la faim pour les ouvriers de SUD, paroles de grèvistes

Publié le par dan29000

Grève de la faim à Peugeot : « On se croirait en Corée du Nord »

Ramses Kefi | Journaliste Rue89

 

Ils se disent « humiliés », ont « l’impression de ne plus être en France » dans cette usine. Depuis 37 jours, ces ouvriers SUD campent et ne mangent plus. Leur histoire.

 

Mardi soir, Ahmed, la petite quarantaine, m’a reçu dans une petite voiture bleue. Très vite, il est allé à l’essentiel :

« A Peugeot, j’ai été mis de côté. Depuis plus de trois ans, on veut faire en sorte que je craque. J’ai déjà pété les plombs : une fois, en 2011, j’ai avalé une boîte de médicaments parce qu’il n’y avait personne pour m’écouter. »

Sa tente est à quelques mètres de l’endroit où nous sommes garés. Avec six de ses collègues, il a entamé une grève de la faim et campe devant le pôle tertiaire du site de Peugeot-Poissy (Yvelines), pas très loin des chaînes de production. Ce jeudi, ça fait 37 jours.

Outre une dégradation des conditions de travail, ils dénoncent un harcèlement moral en raison de leur appartenance à SUD, un syndicat minoritaire dans l’entreprise – entre 3% et 6% selon les sources – que la direction n’a pas à la bonne. Celle-ci ne mettrait aucun moyen à la disposition de l’organisation : pas d’ordinateurs, pas de connexion internet ni même de vitrines d’affichage.

La direction de Peugeot maintient sa proposition pour sortir de la crise : les grévistes peuvent réintégrer leur poste ou accepter un plan de départ volontaire. Eux réclament d’abord du changement et des dédommagements pour tous les mois durant lesquels ils ont été « humiliés ».

Ahmed parle des discriminations syndicales et accuse

16 octobre 2013, Politis

Depuis le début de leur action, les pompiers et le Samu sont intervenus à plusieurs reprises. Les médecins de la Ligue des droits de l’homme (LDH) qui viennent les ausculter disent qu’ils pourraient garder des séquelles.

Ils boivent un peu, avalent des vitamines et dorment de plus en plus parce qu’ils sont à bout.

Surtout, ne pas être vu avec les grévistes

A Poissy, certaines rumeurs disent que la nuit, les grévistes quittent leurs tentes Quechua – prêtées par des cheminots et des postiers de SUD – et partent dormir au chaud. Qu’ils ne sont motivés que par l’argent et qu’ils sont seuls.

D’autres assurent en revanche que le mouvement provoque de la sympathie dans l’usine mais que le climat de parano empêche d’afficher sa solidarité.

Un membre du Front de Gauche présent m’évoque cette dame, qui en sortant des bureaux, a lâché un « je vous soutiens » en détournant le regard. Des histoires comme celles-ci, Ahmed, secrétaire général de SUD à Peugeot Poissy, en a des tas :

« Un collègue est venu nous apporter des packs d’eau et de jus de fruit. Il m’a entraîné dans un coin caché, par crainte de se faire surprendre par les caméras et d’être ensuite convoqué par la hiérarchie. »

Les autres syndicats sont discrets. Plusieurs grévistes les accusent d’être trop proches de la direction et de feindre la lutte. La section CGT du site a communiqué il y a quelques jours pour signifier qu’elle se désolidarisait. Extrait :

« La place des militants syndicaux est d’être dans les ateliers pour organiser la lutte des salariés plutôt que de camper devant le siège social pour réclamer un meilleur traitement. »

Jointe par nos soins mercredi, elle a refusé de s’exprimer sur le sujet.

« Tout est fait pour que tu craques »

Mercredi matin, Abdelilah, l’un des grévistes, a été transporté à l’hôpital. Quelques heures avant, il me montrait un tas de documents méthodiquement classés. Des convocations, des certificats médicaux, des radios pour témoigner « des séquelles » que lui laisse son métier de cariste et conserver des preuves « pour ne pas se faire avoir par ses supérieurs, à l’affût de la moindre occasion pour mettre dehors ».

Il est originaire d’Auxerre (Yonne). N’a ni femme, ni enfant. La semaine, le trentenaire s’arrange moyennant un peu d’argent pour dormir chez un collègue. Le week-end, il rentre chez lui. Il travaille à Peugeot-Poissy depuis onze ans et demi :

« On a essayé de se débarrasser de moi, en m’affectant à d’autres postes ou en tentant de m’intimider avec des courriers arbitraires pour me sanctionner.

Tout est fait pour que tu craques et ils sont forts. J’ai même travaillé quand je n’étais pas en état de le faire. On m’avait tellement mis la pression. J’ai l’impression de passer ma vie à envoyer des lettres recommandées pour me défendre. »

Les employés ont des familles et des crédits

Très prochainement, un contrat de compétitivité devrait être signé par PSA et les syndicats majoritaires, à l’échelle nationale. Le constructeur s’engage à ne fermer aucun site jusqu’à 2016, en contrepartie de quoi – entre autres – les salaires seront gelés et les horaires de travail des employés seront plus flexibles.

« Les cadences ont déjà augmenté depuis les déboires du site d’Aulnay-sous-Bois [qui fermera définitivement cette semaine, ndlr] », lance Abdelilah, qui poursuit :

« De toute façon, la direction sait que la plupart des employés ont des familles et des crédits. La peur de finir au chômage contribue largement à la résignation, l’omerta et l’individualisme [...]

Il faut comprendre que lorsque je passe mon badge pour entrer à l’usine, j’ai l’impression de ne plus être en France. On se croirait en Birmanie ou en Corée du Nord. Certains supérieurs n’ont qu’une idée en tête : écraser pour obtenir encore plus des employés. »

La communication de PSA nie tout et écarte un risque de « contagion » de la grève dans le reste des équipes :

« Certains employés les auraient même sifflés [...]. Les syndicats majoritaires [FO, CGT...], qui ont obtenu plus de 10% des suffrages, disposent de moyens plus conséquents. C’est logique. Mais il n’y a aucune discrimination. »

 

 

 

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