ATTAC : Renoncer à la croissance économique, entretien avec Thomas Coutrot

Publié le par dan29000

"Il faut renoncer à la croissance économique", la nouvelle doctrine d’Attac

Entretien avec Thomas Coutrot

samedi 21 décembre 2013

 

Attac a quinze ans. Mouvement au coeur de l’altermondialisme, son histoire en reflète les échecs et les succès. Son porte-parole, Thomas Coutrot, raconte comment l’écologie est entrée dans le logiciel du mouvement, et évoque l’explosion du système du fait du blocage du capitalisme.


Née en 1998, l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) a fêté son quinzième anniversaire. L’occasion de remonter l’histoire trépidante du début du XXIe siècle, et de s’interroger sur la situation présente : la force des alternatives s’imposera-t-elle à un système figé, ou la seule issue est-elle l’explosion ? On en discute, avec Thomas Coutrot, économiste et porte-parole d’Attac.

Reporterre - Quelle est l’histoire d’Attac ?

Thomas Coutrot - Attac est né en même temps que le mouvement altermondialiste, dont la première grande date marquante a été 1999, avec le sommet de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) à Seattle : de grandes manifestations s’y sont déroulées, manifestant l’émergence du mouvement. C’est le moment où l’on commence, à la suite des crises financières en Asie et en Amérique Latine dans les années 1990, à s’apercevoir des pouvoirs exorbitants dont dispose l’industrie financière et des ravages qu’elle fait subir aux sociétés. Donc, le mouvement inter mondialiste se développe contre le libre échange, contre l’OMC, contre l‘AMI (Accord multilatéral sur l’investissement). Et puis, l’idée a été avancée par Ignacio Ramonet, du Monde diplomatique, d’appliquer la taxe Tobin, une taxe sur les mouvements de capitaux : cette idée a fédéré plein d’acteurs associatifs ou intellectuels qui se rendaient compte qui fallait faire cause commune, parce que les combats des différentes causes - syndicale, écologique, féministe, des droits de l’homme, de solidarité internationale -, ces combats séparés se heurtaient à un adversaire extrêmement puissant. Isolé, aucun ne pouvait plus obtenir d’avancée.

Attac en France est rapidement devenue une association de masse. En 2002, elle y comptait trente mille adhérents et plusieurs dizaines de comités locaux, avec un essaimage dans des pays européens, africains, latino-américains et même asiatiques. Le Forum social mondial a été créé en 2001 à Porto Alegre, au Brésil, et Attac y a joué un rôle important.

 

Mais les attentats du World Trade Center en septembre 2001 ont cassé la dynamique du mouvement. La contre-offensive des néo-conservateurs américains a été extrêmement forte et a coupé les ailes des mouvements sociaux aux Etats Unis et du mouvement altermondialiste. Ensuite, Attac a vécu une crise qui a éclaté en 2006.

Découlait-elle de la contre offensive des néo conservateurs ?

Le mouvement altermondialiste n’était plus dans une phase ascendante. Cela a pu convaincre certains que ce mouvement n’était pas aussi important que cela et qu’il fallait revenir à des méthodes classiques de conquête du pouvoir politique : partis et candidatures aux élections. En 2004, la direction d’Attac a tenté de lancer des listes aux élections européennes. Cette tentation s’est renforcée par le succès de la campagne contre le traité constitutionnel en 2005, où Attac a joué un rôle important.

Mais une grande partie de l’association s’y est opposée. Beaucoup d’adhérents étaient venus par dépit du jeu des rivalités de pouvoir, des batailles d’écuries parlementaires ou présidentielles, et ne voulaient pas retrouver dans Attac ce type de compétitions. Ainsi, malgré le prestige et le capital symbolique dont disposait Bernard Cassen et la direction du fait de leur rôle dans la création d’Attac, ils n’ont pas réussi à convaincre la majorité des adhérents d’en faire un proto parti politique qui aurait été le cœur de la recomposition politique à la gauche du parti socialiste.

La crise a pris un tour dramatique parce que la direction sortante s’est retrouvée minoritaire et a bourré les urnes pour essayer de sauver sa position. Mais Attac était déjà sur le déclin. Entre 2003 et 2006, l’association avait déjà perdu dix mille adhérents et était retombée à vingt mille adhérents Entre 2006 et 2009, l’association a de nouveau perdu dix mille adhérents. Depuis, elle s’est stabilisée autour de dix mille.

Comment Attac s’est-elle relevée de cette crise ?

Il est quasiment miraculeux de mon point de vue qu’on ait réussi à conserver dix mille adhérents dans une association aussi traumatisée. Mais il y avait, au-delà de l’équipe fondatrice et de la direction, un collectif vivant et pluraliste qui a pu, avec l’apport de jeunes militants, la stabiliser. En particulier grâce à la question écologique : c’est après la crise de 2006 qu’Attac s’est ouvert à l’écologie et a commencé à considérer qu’une de ses missions était de construire des synergies entre le mouvement ouvrier traditionnel et le mouvement écologique.

Une mutation difficile : quand les idées de la décroissance sont apparues au début des années 2000, beaucoup chez Attac se sont braqués contre cette idée.

Oui. Au conseil scientifique et dans la culture historique des fondateurs, on avait une alliance de keynésiens et de marxistes chez qui la tradition écologique est marginale. Le centre de gravité était le keynésiano-marxisme qui pensait donner un autre contenu social à la croissance, une croissance axée sur la satisfaction des besoins et non pas sur la rentabilité financière, mais une croissance. Et quand sont arrivées les thèses de la décroissance, beaucoup de militants y ont vu le danger de l’apologie de l’austérité, la négation du fait que les besoins humains non satisfaits existent à profusion, notamment au Sud.

Ces crispations étaient encouragées par le fait que, du côté du discours de la décroissance - Paul Ariès le dit très bien aujourd’hui -, il y a eu une alliance ambiguë entre des courants progressistes et des courants plus douteux sur le plan idéologique. Ce fait qu’il y avait des réactionnaires du côté de la décroissance était monté en épingle par les opposants à ces thèses de façon convaincante. Ces incompréhensions se sont largement dissipées après 2006. Mais cela n’est pas seulement lié à la crise d’Attac, où le courant le plus étatiste et archaïque s’est marginalisé, c’est aussi lié à l’évolution du mouvement de la décroissance lui-même : il a clarifié son idéologie.

Il reste aujourd’hui dans Attac une forte réticence à utiliser le terme de décroissance qui est perçu comme aussi vide de sens que le mot de croissance. La décroissance n’est pas perçue comme un terme permettant de figurer une alternative. Le mot lui même n’est pas repris par Attac - à juste titre selon moi.

Refusez-vous explicitement le terme de croissance ?

Depuis 2008-2009, le terme de « croissance » n’apparaît plus positivement dans les textes d’Attac. On considère que la croissance n’est pas la solution. On est pour une économie sans croissance, pour ce qu’on appelle la décroissance sélective. Il y a des secteurs qui doivent décroître, d’autres qui doivent croître.

Et pourquoi l’avez-vous abandonnée ?

A cause de la prise de conscience qu’on ne peut pas découpler la croissance du PIB (produit intérieur brut) et l’émission de CO2. Le découplage absolu est une impossibilité et il faut en tirer les conséquences. Intellectuellement, c’est l’argument décisif. On ne peut pas découpler la croissance économique de la progression des émissions de gaz à effet de serre, donc il faut y renoncer.

Comment définirais-tu le projet économique d’Attac ?

C’est un projet de démocratie économique. Même une économie stationnaire connaîtra du changement. L’histoire de l’humanité ne sera pas figée une fois pour toutes. Il y aura du développement de certaines productions et des abandons d’autres. Donc la trajectoire de développement doit résulter de la délibération démocratique articulée à tous les niveaux. C’est ce que certains appellent la planification participative avec l’idée qu’il y aura toujours une économie marchande. Le marché est un outil économique beaucoup plus ancien que le capitalisme et lui survivra. Mais les forces du marché ne doivent pas déterminer les trajectoires du développement économique des sociétés. Ceci doit être fait par les délibérations démocratiques articulées au niveau local, régional et international.

Attac, c’est quoi : un mouvement d’éducation populaire ? un mouvement de production d’idées alternatives ? Un mouvement militant ?

Notre définition du début est toujours valide : Attac est un mouvement d’éducation populaire tourné vers l’action. On est parti sur une conception d’éducation populaire para-universitaire, dont les membres du conseil scientifique vont donner des conférences dans les comités locaux devant les adhérents et les sympathisants, qui viennent s’instruire au contact de la Science. Cela a beaucoup marqué le début de l’association et continue à structurer le fonctionnement de pas mal de comités locaux. On finit par s’apercevoir que ce n’est pas très efficace. Donc on diversifie : les projections de films suivies d’un débat ouvert constituent aujourd’hui la forme d’animation la plus utilisée.

Par ailleurs, on réfléchit sur l’interpellation des pouvoirs. Attac concevait son rôle comme étant d’interpeller les politiques : « Il faut mettre en place une taxe Tobin, il faut faire une réforme fiscale, il faut faire une réduction du temps de travail, il faut faire mener une politique de transition écologique, etc. ».

Avec la crise de représentation, de légitimité du système politique, et avec le diagnostic de la cooptation des hautes sphères de l’appareil d’Etat par les intérêts financiers et économiques qui fait qu’on a maintenant affaire à une oligarchie et que les politiques publiques reflètent de façon systématique les intérêts de cette oligarchie, « interpeller » devient largement inutile. On s’oriente vers le soutien, la mise en visibilité des initiatives concrètes dans la société, sur l’énergie, l’agriculture, l’écologie, etc. Les alternatives concrètes locales deviennent un des outils principaux de la transformation sociale. Aussi, on s’oriente de plus en plus vers la mobilisation citoyenne sur des cibles précises, telles que les multinationales ou la Banque centrale européenne. On a par exemple lancé un mouvement de boycott d’Unilever pour soutenir Fralib.

Pourquoi ce choix ?

Fralib est un des trop rares exemples de lutte sociale – il s’agit de sauver les emplois – avec une démarche écologique pensée avec la relocalisation des circuits courts. Ce projet est emblématique de pleins de choses. La CGT locale – pas nationale ! - se bat durement depuis trois ans avec peu de soutien extérieur, alors qu’ils sont vraiment dans un projet écologique.

Donc Attac s’oriente vers des formes d’actions ciblées sur des objectifs atteignables qui redonnent du pouvoir d’agir aux citoyens, qui sortent les gens de la résignation, parce que des trucs à la Melenchon, « Tous derrière moi de la République à la Bastille et vs allez voir ce que vs allez voir », ça ne marche pas.

Si on reprend ces quinze ans, on a le sentiment d’un échec global. Il y a une diffusion réelle d’une critique argumentée du capitalisme et de l’idée que ce changement social doit totalement intégrer la question écologique. Mais le pouvoir est toujours aussi puissant et une partie de l’anxiété de nos concitoyens s’exprime par un glissement vers l’extrême droite. Comment expliquer cet échec global alors que nos idées progressent ?

La première raison est que le pouvoir n’a jamais été aussi fort, aussi concentré et n’a jamais disposé d’autant de moyens, avec le contrôle des médias, pour produire le consentement, la passivité ou la résignation. Thomas Piketty documente de façon très précise le fait qu’on est revenu à des niveaux de concentration des patrimoines et des richesses historiquement record qui n’avaient été atteints qu’au début du XXème siècle, juste avant la Première guerre mondiale.

Mais il y a des choses plus profondes. D’abord le fait que face à cette crise, ce qui était la colonne vertébrale du système social depuis le XIXe siècle, le mouvement ouvrier, s’est trouvé réduit à l’impuissance. Ceci découle de la fragmentation du salariat par une politique libérale depuis trente ans, et aussi de ce que les directions syndicales ne représentent plus que la couche supérieure du salariat, qui peut espérer s’en sortir à moindre frais : c’est typique en Allemagne, où les syndicats soutiennent de fait une politique d’austérité en Europe.

Et puis, on a cette crise de la politique, du système de représentation de la société qui, avec la crise financière, a suscité pour la première fois des mouvements de masse. Depuis le mouvement des Indignés, on voit se multiplier dans de nombreux pays le désarroi et la révolte des citoyens face à une classe politique qui ne les représente plus et qui ne s’intéresse qu’à la stabilité du système financier.
Cette crise de la représentation nourrit un sentiment de révolte et d’impuissance : « Que peut-on ? Quand on élit une majorité de gauche au Parlement, elle fait la même chose que la droite ». Les outils, dont disposaient les populations pour se faire entendre ne sont plus opérationnels.

Alors que faire ?

Reconstruire de nouveaux outils, préparer des nouveaux modes d’actions. C’est ce que font les gens quand ils sortent dans la rue par millions comme en Turquie ou au Brésil récemment. Expérimenter de nouvelles formes de démocratie, de participation.

Il faudra bien une représentation politique, cependant ? Qu’elle s’appelle Etat, Commission européenne, ou régions ?

Il va falloir repenser complètement le rapport entre ces institutions et la société, avec la question du contrôle citoyen : mandat impératif, révocabilité, contre-pouvoirs, tirage au sort - un contre-pouvoir qui pourrait être logé au cœur des institutions et qui pourrait rappeler en permanence à la raison démocratique des élus. Il y a une multitude d’innovations pratiques et théoriques qui sont en gestation. Il faut prendre acte de l’échec représentatif bourgeois tel qu’il a fonctionné jusqu’à la fin du XXème siècle.

Mais en France, il y a quelque chose qui nous empêche d’avancer et qui s’appelle le PS. Est-il réformable ou doit-il éclater ?

Le problème est que le PS est devenu un relais de l’oligarchie financière au même titre que l’UMP, il est peut-être même plus servile encore que pouvait l’être Sarkozy.

Ce qu’on dit depuis le début est que le néo capitalisme est à la fois un pouvoir extrêmement fort et en même temps extrêmement fragile parce que la clé de voûte et le talon d’Achille du pouvoir de la finance sont une même chose : la libre circulation des capitaux. Cela donne un pouvoir fantastique aux détenteurs de capitaux, mais ils sont en même temps incapables de le réguler, parce que cela leur ferait perdre le pouvoir.

Serait-ce de l’explosion que viendra la recomposition ?

Tout indique qu’Il n’y a pas d’auto réforme possible du système économique. Ils iront jusqu’au bout de leur logique, et cette logique aboutira inévitablement à des catastrophes économiques et écologiques. Toute la question est qu’au moment de ces catastrophes, il y ait déjà suffisamment de répertoires d’alternatives diffusées, connues des gens et qui serviront de repères, afin d’offrir des solutions de court terme aux gens qui se retrouveront sans boulot, sans argent, sans nourriture. Est ce que cela sera suffisamment diffusé pour que cela représente des alternatives crédibles ou va-t-on directement vers la guerre civile et les massacres de masse ? Voilà la perspective !

Notre boulot est de construire cet imaginaire alternatif à partir des pratiques sociales, de faire en sorte que cela apparaisse comme crédible aux yeux d’un maximum de gens et, que le moment venu, ce soit une alternative visible, une vraie possibilité que qu’elle se généralise et devienne un nouveau modèle de société.

- Propos recueillis par Hervé Kempf


Source : Hervé Kempf pour Reporterre.

Illustrations :

. Thomas Coutrot : Reporterre.
. décroissance : Parti pour la décroissance.


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SOURCE / REPORTERRE.NET

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