Bretagne : la grande supercherie du "Produit en Bretagne"

Publié le par dan29000

« Produit en Bretagne » : une vaste supercherie

 

Prétendue défense de l’emploi ou pernicieux saccage ? Si vous faites vos courses en Bretagne, vous croiserez inévitablement un paquet de biscuits, un disque, un t-shirt ou que sais-je… avec un logo jaune et bleu représenté par un phare qui illumine de son rayonnement toute la péninsule armoricaine : c’est « Produit en Bretagne ».
« Produit en Bretagne », label associatif créé en 1993, repose sur une idée de base : « Tout ce que nous faisons doit se traduire par du développement de l’emploi en Bretagne. » Y cohabitent industriels, distributeurs, banquiers, entreprises de services et quotidiens régionaux, à l’échelle des cinq départements bretons, Loire-Atlantique incluse donc…, l’association ayant choisi dès l’origine de travailler sur la Bretagne dite historique.
À ses débuts, cette association fédérait essentiellement des industriels de l’agroalimentaire et des distributeurs (hypermarchés), un patron de Leclerc faisant partie des fondateurs… En 2009, « Produit en Bretagne », c’est 210 entreprises de tous horizons même si l’agroalimentaire reste majoritaire, 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires générés par 100 000 salariés, pour près de 3 000 produits habilités.
« Produit en Bretagne » est plus qu’une marque commerciale, c’est un « état d’esprit » qu’un chef d’entreprise fédéré déclare vouloir autant transmettre aux clients qu’aux salariés… De fait, la campagne publicitaire vantant ce label n’hésite pas à claironner aux consommateurs potentiels que c’est « l’achat solidaire pour l’emploi », « l’achat citoyen », osant même « l’achat militant » ! L’affiche 2 009 titre « Génération solidaire » avec de jeunes adultes souriants en manifestation, brandissant la banderole « Produit en Bretagne ».
Solidarité ? Le mot fait mouche, fait envie. Et puis, « Produit en Bretagne » sonne produit localement, car, bien entendu, « Produit en Bretagne » est « un outil au service du développement durable ». En ces temps de recherches justifiées des circuits courts, pour leur moindre impact environnemental et pour le lien social, ce serait parfait… D’autant plus que « Produit en Bretagne » s’investit dans l’économie culturelle par des remises de prix du disque, du livre ou à la création. La potion magique fonctionne : un sondage de 2007 par TMO-CSA révèle que cette marque collective profite d’une notoriété de 90 % en Bretagne et 21 % en Ile-de-France. Il importe donc d’y regarder de plus près.

La grande distribution, partie prenante du projet
Vous savez, l’hypermarché qui coule les petits commerces des centres-villes et les emplois qui vont avec, qui écrase les petits producteurs, qui ouvre de plus en plus de dimanches, qui paie au rabais les salarié-e-s, souvent à temps partiel non choisi, qui fonctionne en flux tendus, l’une des causes du trafic incessant des camions… Que les hypermarchés, qui détruisent plus d’emplois qu’ils n’en génèrent, s’accordent un label « solidaire » relève pour le moins de la manipulation. Plus fort, un patron de Leclerc, associé à « Produit en Bretagne », déclare que « notre objectif est de mettre des produits bretons dans tous les foyers de France », feignant d’ignorer que ça aura pour impact de déstabiliser les autres marchés locaux et régionaux.
On repassera pour la solidarité et le développement durable…
Voyons si l’autre face des instigateurs du noble label fait mieux.

Les poids lourds de l’agroalimentaire, modèles de créations d’emplois ?
Le « miracle économique breton » qui repose sur l’agriculture intensive a ses revers et c’est un euphémisme. En Bretagne, les plus gros bénéficiaires (on a envie de dire « assistés ») des aides européennes sont les géants de l’agroalimentaire. Le volailler Doux a ainsi en 2008 empoché 62,8 millions d’euros de subventions, présentées comme des « aides à l’exportation » face aux Brésiliens et aux Américains qui ont des coûts de revient et des prix plus bas…, mais le premier concurrent de Doux au Brésil, c’est la filiale Doux brésilienne ! En novembre 2008, avec ses millions d’argent public dans les poches, Doux fermait son usine de Locminé (56), ville de 5 000 habitants : 451 emplois supprimés, autant de familles touchées, sans compter l’onde de choc sur les petits commerçants et tous les emplois indirects ! Au travers de la politique agricole commune, de ses aides inégalement réparties tout autant que celles des gouvernements, au profit de la concentration et du gigantisme des exploitations, la petite paysannerie a été quasiment éliminée, générant désertification rurale, inégale répartition de la population sur le territoire. Prolétarisation à bas prix, chômage ou suicides sont trop souvent la porte de sortie des « éliminé-e-s ». En Bretagne, en 1969, il y avait 169 000 exploitations agricoles, il en reste 33 000 aujourd’hui… Parallèlement, si l’effectif salarié des industries de l’agroalimentaire a progressé, fin 2007, il plafonnait à 58 600 salariés. On est loin d’une compensation intégrale, d’autant que la population bretonne n’a cessé d’augmenter depuis quarante ans.

L’agro, c’est bon pour la santé…
Les maladies professionnelles en Bretagne représentent 10 % du total français alors même que la région ne compte que 5 % de l’effectif salarié. 84 % de ces maladies résultent de troubles musculo-squelettiques (TMS) et plus de 40 % de ces TMS sont développés dans le secteur de l’agroalimentaire, directement liés aux conditions de travail peu reluisantes, mais dont la prise en charge est supportée par la Sécurité sociale. Dans certaines grandes boîtes, le syndicalisme est quasi inexistant, voire combattu…
Le bilan est donc effectivement glorieux : perte sèche de plusieurs dizaines de milliers d’emplois sur quarante ans et, en prime, on y laisse la santé !

Notre modèle agricole breton se rattrape-t-il sur le volet environnement ?
L’utilisation massive des pesticides provoque des dégâts sur la faune et la flore, tant terrestre qu’aquatique. Ravages auxquels s’ajoutent la disparition des bocages, l’excès de lisier et de fientes de volaille avec ses conséquences sur la qualité des eaux… et le scandale des algues vertes ! De même, notre santé est triplement menacée par les choix de ce modèle : résidus de pesticides sur les végétaux et dans les produits animaux (viande, lait, œufs) ; sur ces derniers se fixent en plus les résidus d’antibiotiques et de vaccins nécessaires à ce type d’élevage, sans compter les dangers d’une alimentation trop riche en produits animaux (excès de graisses saturées et de protéines animales). Ce type d’agriculture est aussi un gouffre à eau et à produits chimiques pour la culture du maïs essentiellement destiné à l’élevage, lequel constitue la toile de fond de l’agriculture bretonne, avec sept exploitations sur dix.
L’agro-industrie repose sur l’importation massive de céréales et de soja (OGM à près de 80 %) destinés à la nutrition animale et dont la culture est l’une des causes de la déforestation en Amazonie. Aussi, se fournir auprès de l’agroalimentaire breton en produits animaux est bien un achat militant… pro-OGM !
De même était-ce sûrement bon pour l’emploi local et très « développement durable » que le groupe Glon-Sanders, numéro un de l’alimentation du bétail, ait importé 25 000 tonnes de blé ukrainien fin 2002, via le port de Lorient ?
Cette nourriture végétale, qui aurait pu servir directement aux humains, est détournée en faveur des animaux élevés mais avec une perte considérable (pour produire 1 g de protéine animale, il faut 7 g de protéines végétales). Ce choix de l’agrobusiness contribue aux famines.
N’oublions pas non plus que l’élevage industriel est une horreur pour les animaux trop souvent considérés comme des machines productives ou des choses insensibles.

La mondialisation aime les fortes identités
Grâce au réseau « Produit en Bretagne », de nombreux industriels bretons n’hésitent pas à démarcher des pays lointains, notamment en Asie, pour proposer leurs productions labellisées « authentiques »… Or, exporter de la nourriture qui est aussi produite dans les pays acheteurs ne porte-t-il pas atteinte au principe de souveraineté alimentaire des peuples ? Qu’il y ait des échanges de denrées qu’on ne possède pas de part et d’autres, cela se conçoit mais il est toujours important de mesurer l’impact écologique et social généré par ces productions et leur transport à des milliers de kilomètres.

Le collège « culture et création » de « Produit en Bretagne »
« Produit en Bretagne », en connexion constante avec le monde étudiant, joue par ailleurs finement en misant sur l’économie culturelle : livres, disques, festivals, etc. Il est vrai aussi que ce soutien procure des avantages fiscaux depuis une loi de 2003 qui favorise le mécénat d’entreprises. Généreux oui, mais avec des compensations quand même ! Des artistes résistent et refusent d’amalgamer produit de consommation courante et production artistique. « Le comité “Produit en Bretagne” utilise et exploite tout aspect culturel susceptible de donner une couleur régionale à leurs produits ou leurs services », constate un flûtiste qui a refusé ce prix en 2001. Les yeux ouverts, il note que le prix « Produit en Bretagne » « précise qu’il s’agit de “culture bretonne”, mais se garde bien en revanche d’apposer un adjectif à “économie”. Pourquoi ne pas dire franchement “économie libérale” ou “économie capitaliste” ? »

Dérive sectaire ?
Plus pernicieux, l’association « Produit en Bretagne » demande même aux salariés des adhérents de montrer leur appartenance par un autocollant à l’arrière de leur voiture. Et s’ils refusent ? Le lien de subordination d’un salarié s’arrête en principe au cadre du travail… et ne saurait s’immiscer dans la vie privée. Un avant-goût du Code du travail sauce régionale ? En tout cas, on emprunte une pente glissante…

Un réservoir d’idées très particulières
Adresse du siège de « Produit en Bretagne », l’institut de Locarn, influent et puissant « think tank », situé en Centre-Bretagne, destiné aux élites bretonnes (économiques, politiques, journalistiques, etc.), cogite sur la Bretagne de demain et estime que les petits pays à forte identité culturelle sont les plus dynamiques. Empêtré à ses débuts avec l’Opus Dei et une certaine culture du secret, l’institut de Locarn, adepte de « l’intelligence économique », a organisé des conférences avec des spécialistes militaires reconvertis dans le renseignement économique, dont « un spécialiste anglais du renseignement stratégique » et « un ex-colonel du KGB ». Car nos grands patrons réfléchissent en termes de guerre économique qui serait aussi une guerre des cultures… D’où l’importance de soutenir une certaine identité culturelle en Bretagne. L’institut se sert du levier identitaire pour faire consensus autour de ses projets, comme s’il n’y avait pas de conflits de classes en Bretagne, pas de salariés exploités et jetés quand le patronat n’en a plus besoin. Il y a bien un dessein politique en filigrane : promouvoir une Europe des régions et briser « l’immobilisme de l’administration » (comprendre les protections des salariés conquises à l’échelle de l’État français : Code du travail, Sécurité sociale, etc.). En conclusion d’une conférence du 25 janvier 2008, Alain Glon, président de l’institut de Locarn, s’insurge contre la culture française de la « gratuité pour tout ce qui est indispensable dans la vie » (éducation, santé, logement, etc.). Il a « le sentiment qu’en France on voit l’inégalité comme une injustice » et déclare avoir « déjà proposé qu’on supprime des frontons [le terme] “égalité” ». Il revendique « le droit à l’expérimentation », dont une personne de son auditoire (uniquement des patrons et grands cadres) nous dit qu’il est entravé par « le principe de précaution ». ça fait plaisir d’entendre de si grands humanistes, car « humaniste » l’institut l’est, c’est écrit sur son site !

Vocation très spéciale
« Une des vocations de Locarn est de servir de lieu de négociation neutre et discret, où peuvent se rencontrer des personnalités économiques et politiques », confiait Jo Le Bihan lors de la création de l’institut. L’influence de l’organisation déborde largement sur la sphère politique, comme en témoignait la présence du président de la région Bretagne J.-Y. Le Drian (PS), de l’ancien ministre F. Goulard (UMP) et de l’ancien garde des Sceaux P. Méhaignerie (UMP), pour les dix ans de l’institut en septembre 2004… Si vous croyez encore au changement par les élections, vous pouvez vous rhabiller, les décisions se prennent dans un lieu « neutre et discret », on vous dit !

La Saint-Yves – Gouel Erwan
Pour promouvoir une identité commune, rien de tel que la fête ! Et voilà qu’en 1997, est sorti du chapeau rond un recyclage de la fête religieuse « Saint-Yves – Gouel Erwan », prétendument « patron de tous les Bretons » et des « avocats ». Jusqu’à il y a peu cantonnée à un procession religieuse à Tréguier (22), en partie intégriste, la Saint-Yves, aujourd’hui dans une version plus ou moins laïcisée, a les honneurs de la région Bretagne qui lui a consacré (ou claqué ?) 617 000 euros d’argent public… Sans doute n’y avait-il rien de plus urgent ? « Produit en Bretagne » et l’institut de Locarn sont complètement impliqués dans cette fête « populaire » fabriquée par en haut. En 2004, à Pontivy (56), à l’occasion de la Saint-Yves, A. Glon (encore lui !) a remis le prix Produit en Bretagne du disque, en compagnie du maire PS J.-P. Le Roch, membre du jury… Et c’est depuis l’institut de Locarn, que le président du conseil régional de Bretagne (Le Drian) et le président du conseil général de Loire-Atlantique (Mareschal), tous deux du PS, ont salué publiquement « chaque Breton de la diaspora », pour la Saint-Yves 2007.

Une presse militante
Et que font nos chers journaux régionaux pour interroger ce qu’il faut bien appeler une collusion ? Dans une interview donnée au Télégramme le 16 octobre 2009, Michel-Édouard Leclerc saluait « l’investissement quasiment militant des quotidiens régionaux » pour le renouveau économique et culturel de la Bretagne. Il est vrai qu’avec 780 000 euros annuels de publicité versés au Télégramme par Leclerc, le journal peut même être un stakhanoviste du militantisme ! Le 8 octobre 2009, Ouest-France nous offrait un supplément publicitaire de seize pages en faveur de « Produit en Bretagne »… Certains rêvent d’une Bretagne indépendante, pour notre part, nous nous contenterions déjà que sa presse le soit !

Ne nous laissons pas abuser
« Le régionalisme n’est qu’un produit d’appel de l’ultralibéralisme. Résister, c’est d’abord dénoncer ce décor en toc, montrer de quel mépris il relève à l’égard de ce qu’il prétend défendre, montrer surtout ce qu’il recouvre : privatisations, déréglementation, destruction des lois sociales, mise au pillage du pays, changé en une vaste banlieue où les hangars à main-d’œuvre côtoient les élevages de porcs », s’élève Françoise Morvan, dans Le Monde comme si.
Il ne s’agit pas ici de présenter la République, une, indivisible et laïque comme rempart à toutes ses dérives. Anarchistes, nous n’oublions pas qu’il nous faut deux jambes pour marcher : l’une, libertaire, avec le fédéralisme et la libre association des groupes humains selon la dimension territoriale qu’ils se choisiront et qui jetteront aux poubelles de l’histoire les États et leur répression ; l’autre, égalitaire et anticapitaliste, avec la mise en commun des moyens de production et le partage des richesses d’un socialisme autogestionnaire.

L’institutrice de Quimperlé
 
SOURCE / monde-libertaire.fr (2009)

 

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Sylvain Phlipponneau 16/12/2013 22:13

Même si pas totalement d'accord, merci pour cette dénonciation.