Girlfight, Audrey Chenu et Catherine Monroy, aux Presses de la cité

Publié le par dan29000

Autant l'avouer d'emblée, les récits personnels, ce n'est pas vraiment notre tasse de thé, d'autant plus qu'ils encombrent les tables des librairies. Pourtant nous ferons avec "Girlfight" une exception.

 

Un témoignage d'une grande force, et surtout un formidable exemple pour ce nous défendons depuis longtemps : rien n'est écrit, rien n'est inéluctable. Se révolter est nécessaire. Alors survolons cette histoire peu banale.

 

Caen. Audrey Chenu réussit bien à l'école, malgré une famille plutôt déficiente. Dès seize ans elle quitte le foyer familial et devient dealeuse, d'abord pour consommer, puis pour gagner sa vie. Rapidement elle développe sa clientèle et entre dans un réseau... Qui va tomber, premier passage par la case prison.

 

Classique.

 

Versailles puis Fresnes. Audrey va alors découvrir une certaine ambivalence de la prison. D'un côté l' Administration pénitentiaire à laquelle elle va durement se frotter, voire s'affronter. Il faut dire qu'Audrey a une âme rebelle. Elle va passer par les cases mitard et hosto. De l'autre côté, elle découvre la solidarité entre femmes et une liaison avec Marcelle. Puis la joie de la sortie en forme de retour vers la vie, mais la vie d'avant. Et assez vite, retour à la cas prison again.

 

Classique encore.

 

Vouloir vivre autrement que ceux qui souvent ne vivent pas vraiment, se paie parfois au prix fort. Carpe diem. Et là le livre bascule, la vie d'Audrey bascule. Sur une rencontre, celle d'un professeur de philosophie à Paris VII, François Chouquet. L'envie de culture d'Audrey passe alors par son inscription à un cycle de conférences-débats philo à l'intérieur de la prison. Une spirale d'émancipation débute alors pour elle. Inscription en fac de sociologie et un livre de méthodologie amené par François. Mais toujours aussi le mitard et le Lexomil. Au fil des séances avec le prof de philo, la petite dizaine de participantes va débattre du travail d'artistes ou d'intellectuels, va discuter avec un écrivain invité.

Sans détailler, Audrey Chenu, sous une autre forme, rejoint les explications de Brigitte Brami dans "La prison ruinée". La prison a renforcé son goût pour l'écriture, l'échange, l'étude lui a permis de retrouver un peu d'espoir en l'humanité. Audrey Chenu va devenir au fil du temps, féministe, étudiante, militante (écriture d'un texte sur la liberté d'expression, envoyé au journal L'envolée).

Une résistante : résistance à la prison, résistance à l'ordre dominant, résistance aux injustices.

"La prison est-elle la forme la plus civilisée de toutes les peines ?", c'est le sujet de son partiel d'anthropologie juridique ! Peu à peu elle va briser des barreaux pires que les barreaux de la prison, les barreaux intérieurs. Se blinder pour survivre. Proche de l'autodestruction. Mais l'écriture, l'amitié, le sport et la psychothérapie vont faire bouger tout cela.

 

Pourtant les mortifères gardiens de l'ordre nommés Administration pénitentiaire veillent, allant jusqu'à empêcher de laisser entrer un livre : Surveiller et punir, de Michel Foucault. La sociologie est un sport de combat, et l'AP n'aime ni les combats ni les résistants, comme tous les gardiens de l'ordre dominant.

 

Aujourd'hui, après de nombreux et victorieux combats, notamment pour faire effacer une partie de son casier judiciaire, Audrey Chenu est institutrice dans une école primaire qui suit la méthode Freinet, et entraineuse de boxe. Elle a aussi coordonné un recueil de textes de femmes en prison De l'ombre à la lumière et participé à deux recueils Slam ô féminin (L'Harmattan) et S'lame de fond.

 

Plus classique du tout !

 

Un formidable parcours, un formidable récit de vie écrit avec la journaliste-scénariste-écrivain Catherine Monroy.

A lire et faire lire, un livre de résistance pour une vie de résistance, un livre qui ne laissera personne indifférent. Rien n'est jamais écrit.

 

Dan29000

 

Girlfight

Audrey Chenu et Catherine Monroy

Document

Collection dirigée par Abel Gerschenfeld

Éditions Presses de la cité

2013 / 287 p / 19,50 euros

 

 

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