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Crise à Libération, une tribune signée Etienne Balibar : Recréer de la délibération

Publié le par dan29000

«Nous sommes un journal !» disait la une qui sert maintenant de surtitre pour l’abondant courrier suscité par le conflit ouvert entre Libération et ses propriétaires. Mais qu’est-ce qu’un journal ? Il est clair que certaines réponses doivent être exclues comme insuffisantes ou indignes, bien qu’elles correspondent à des projets et à des tendances (un journal n’est pas un grand tweet, ce n’est pas le relevé des évaluations des agences de notation, ce n’est pas le dépotoir des insinuations sur la vie privée des «people», ce n’est pas un logo «monétisable» pour organiser des rencontres et les répercuter sur les réseaux sociaux…), mais il n’en ressort pas pour autant une notion simple, positive, qu’on puisse aussitôt convertir en stratégie éditoriale.

En tant que lecteur assidu, je livre trois éléments de réflexion (dont je n’ai pas l’exclusivité).

D’abord un journal est un rythme cognitif, ou c’est un instrument permettant de rythmer l’information, donc de lui conférer cette intelligibilité et cette historicité quotidiennes qui conditionnent le jugement. Moquons-nous, bien sûr, de la déclaration attribuée à Hegel : «La lecture du journal est la prière du matin du philosophe», citation éculée, élitiste autant que désuète. Mais ne rejetons pas le grain de vérité qu’elle contient. La lecture du journal peut n’être qu’un rituel comme le café au lait, mais c’est aussi la façon la plus simple, régulière et fréquente, d’articuler nos activités particulières avec l’état du monde. Et les journalistes, soumis à la contrainte du fameux bouclage, sont les artisans de cette fabrication de sens. En courant avec eux de continuités en imprévus, de news en enquêtes, nous ouvrons un «temps pour comprendre» ce que nous sommes et devenons maintenant - ce qu’aucun réseau social, si vivant soit-il, ne donnera jamais.

Ensuite - comme le pensait Gramsci -, un journal fabrique en grand nombre des «intellectuels» dans le sens démocratique, c’est-à-dire des citoyens qui pensent et qui réagissent à la pensée des autres. D’où l’importance du «courrier des lecteurs» - une institution que Libération pourrait peut-être développer. Je remarque à cet égard une grande différence entre un courrier sur papier et celui du journal électronique, mais il n’est pas facile de dire lequel doit l’emporter, car l’un comporte moins de liberté et l’autre charrie beaucoup de sottises, mais c’est la règle du jeu et le lecteur jugera. D’où surtout l’importance de la combinaison, proprement «journalistique» (depuis les origines de la presse moderne) mais profondément réinventée par Libération, entre la politique et la culture, selon diverses proportions. Il faut les deux pour fabriquer de l’intellectualité. C’est là que se trahit le caractère «de classe» d’un journal, parfois élitiste ou narcissique. Mais l’art du journaliste de métier ou d’occasion (dans les pages Rebonds), qui n’est ni pédagogue ni «communicant», est justement d’ élargir son public au-delà des experts et des initiés.

Enfin, je pense qu’un journal remplit (ou peut remplir) une fonction critique dans le champ de la politique elle-même, qui complète celle d’autres instruments de représentation et de participation, et les corrige. Il faut sur ce point donner raison à des libéraux comme Habermas (avec sa généalogie de la «sphère publique») plutôt qu’à des révolutionnaires professionnels comme Lénine (avec son idée d’un «organisateur collectif» des luttes sociales). Ce n’est pas un hasard sans doute, si pour des raisons technologiques, économiques et culturelles, le régime de la presse aujourd’hui dépérit en même temps que la forme parti. Les deux phénomènes contribuent à une certaine dé-démocratisation pour laquelle il nous faut inventer des recours. Mais, si la politique doit survivre, le rôle de la presse demeurera spécifique, car un vrai journal est à la fois le cadre pour l’expression d’une orientation (et Libération en a une, avec son histoire, même si elle n’est pas définissable par une simple étiquette), et le lieu dans lequel, en se soumettant à l’objectivité de l’information, cette orientation peut être problématisée, exposée dans ses erreurs et ses faiblesses, ce qu’aucun parti n’est jamais capable de faire.

Ce ne sont là que des idées générales. Je les mets en circulation pour plusieurs raisons. Comme d’autres, je pense que la politique en France et en Europe va mal et que la culture ne va pas très bien non plus. Le fric a remplacé la bourgeoisie. La désespérance a remplacé la conscience de classe. La nation ne veut pas mourir, mais elle ne sait pas comment vivre. La république laïque est devenue le masque des obsessions sécuritaires et identitaires. La capacité de gouverner a déserté les institutions parlementaires. La France est donc l’un des principaux candidats en Europe à un épisode autoritaire, pour lequel les ambitions sont déjà déclarées à droite et à gauche, au gouvernement et dans les oppositions. Il faut donc une intense activité dans l’espace public, un échange critique d’informations, d’imaginations et d’analyses. A quoi, si l’on pense dans le cadre européen (celui où tout se jouera), s’ajoute la question du medium : support matériel, sans doute, et circuits de commercialisation, mais aussi langue et traduction.

L’institution de la presse, comme l’ont montré les historiens, est étroitement associée à celle des nations modernes. Comment la transnationaliser, en contrepoint de la mondialisation de l’information ? Les tentatives de traduction simultanée ou de «couplage» entre journaux de plusieurs pays n’ont encore jamais très bien fonctionné. Sachant que cela exige des moyens qui risquent d’être inabordables pour un quotidien en pleine crise financière, je dirai cependant que c’est l’un des principaux chantiers  d’une dé-provincialisation de l’information. Elle fait partie des recours dont nous avons besoin pour créer ou recréer de la délibération et du conflit, en un mot du politique, à travers les frontières.

Etienne BALIBAR philosophe

SOURCE / LIBERATION

Publié dans lectures

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nivat 21/02/2014 08:53

encore faudrait-il que les sujets prêtant à discussion approfondie ne disparaissent pas en 24 ou 48 h poussées dehors par une actualité foisonnante