Crise de Libération : Hypocrite Libé, mon semblable, mon frère...par Christian Salmon

Publié le par dan29000

Hypocrite Libé, mon semblable, mon frère…

 

 

Un journal doit livrer une version originale du monde et non pas l’une des multiples versions sous-titrées de l’idéologie dominante… A oublier cela, il se condamne à n’être soutenu qu’à bout de bras par des actionnaires versatiles et non par des lecteurs fidèles et exigeants. C’est l’amère leçon de la crise de Libération.

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Quand on évoque Libération, la tentation est grande d’égrener les souvenirs à la façon de Georges Perec… Je me souviens de Libé… Mais on ne peut pas dire « Je » quand on parle de LibérationLibé, c’est le journal intime d’une génération. Nous avions 20 ans et nous voulions faire un journal. Alain Dugrand a très bien raconté cette histoire intime et collective dans son livre Un moment d’ivresse (Fayard 2013)… On a tout dit des unes provocatrices, des notes impertinentes des clavistes, des titres en forme de jeux de mots… Libé c’était un rapport ludique à l’actualité, un dialogue quotidien, un style (de vie, de pensée) pas le « style life » ; un état d’esprit avant que le « look » ne s’empare de tout.

Frondeur, généreux et d’une grande naïveté, il y avait du Gavroche dans l’espritLibé, rien du bobo des années 2000… « Il y a loin de la coupe aux lèvres », dit le proverbe et en effet il y a loin du Libé mi-libertaire mi-pubertaire au journal néolibéral des années 2000, de la feuille de choux née en 1973 à l’almanach branché composé par Christian Lacroix, de l’utopie autogestionnaire à une rédaction traitée d’ « attardés » et de « ringards » par un actionnaire qui a fait fortune dans l’immobilier.

On a reproché à l’actionnaire Ledoux de vouloir faire de Libé une « marque », une enseigne branchée à la fois resto et réseau, incubateur de start-up, et « un créateur de contenus, monétisable sur une large palette de supports multimédias ». Les journalistes se sont sentis offensés à juste titre. Ils ont objecté à la une « Nous sommes un journal » et nous les fidèles, les grognards de Libé nous avons applaudi… La révolte est toujours belle, elle a toujours raison.

Mais à bien y réfléchir, les insurgés de Libé se réveillent un peu tard… depuis les années 2000, Libération n’était guère plus que ça – une marque – qui, au nom d’un passé mythifié, faisait campagne pour le oui au référendum en 2005, confiait ses éditos politiques à Alain Duhamel, menait campagne pour ce que d’autres ont appelé la pensée unique… s’enthousiasmait pour une Carla Bruni première dame, ou dernièrement pour une Mata Hari littéraire, l’intrigante Marcella Iacub… Si l’actionnaire parle de déménager Libé c’est peut-être que Libé n’habite plus Libé depuis longtemps…

Si l’on en croit ce que l’enquête de Mediapart a révélé des montages offshore de l’actionnaire, il s’agirait moins de transformer le journal en une marque monétisable, ce qui fut déjà fait dans les années 2000, que de se débarrasser d’une marque démonétisée en recyclant des actifs immobiliers « auréolés » de la réputation présumée de l’ancien locataire. Ici gît Libération

Libé est né en 1973, l’année du premier choc pétrolier, et depuis cette date, Libé comme le reste, est « en crise », une crise économique, culturelle, idéologique, une crise d’identité alimentée par le turn over de ses journalistes et de ses directeurs. Une crise conforme à l’impasse narrative des années 90 et qui a fait de Libération un journal flottant entre deux siècles 1989/2001, qui se cherchait une identité « libérale libertaire » et qui a fini par se trouver en jouant les « utilités » au service de l’idéologie néolibérale.

Pour le dire vite, à partir des années 90, Libération devient le vecteur des « habitus » néolibéraux : la flexibilité, l’adaptation, la mobilité, le changement, la transgression, la performance, le réalisme voire le cynisme, la vie considérée comme une stylisation sans répit. Libé, c’était tout à la fois un style et un modèle, le programme informatique d’une époque incarnée par l’homme « designer de soi », l’homme liquide, flexible de la condition néolibérale.

Libération devient le prototype de cet idéal type jusqu’à se mettre en scène lui-même comme un objet de mode ; son almanach 2004 est confié à Christian Lacroix. Après une édition en tissu, une édition parfumée au café et des surcouvertures en PVC et en papier-calque, Libé devient à l’instar du monde qui l’entoure objet de mode, « fashionable ». Il s’adapte et se conforme au formatage néolibéral ; non plus le témoin et la chambre d’écho des expériences et des voix du monde, mais un objet à styliser… Il est sans cesse approprié, costumisé, mise en scène par des peintres, des graphistes, des cinéastes. Libération devient, au sein de la gauche en crise, le cheval de Troie de la condition néolibérale. Son but : transformer la vie quotidienne en une zone exclusive de valorisation et d’échanges marchands.

Libération, un journal du XXIe siècle ? C’est justement ce que Libération n’est pas depuis que ce siècle a commencé ; il a raté un à un tous ses rendez-vous avec les années 2000 et ce, systématiquement, par aveuglement et allégeance. 2002 : l’échec incompris de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle, 2005 : la campagne pour le oui au référendum, 2007 : le soutien critique à la candidature brouillonne de Ségolène Royal, 2008 : la crise financière, 2012 : le soutien aveugle à la campagne de François Hollande ; un véritable suicide pour le journal.

Faute d’offrir une scène et un foyer à la gauche éclatée, loin de favoriser sa recomposition en organisant en son sein le débat permanent entre ses composantes, le journal est devenu le symptôme le plus visible de cet « effondrement intellectuel » que stigmatisait récemment l’éditorialiste du New York Times, Paul Krugman, en parlant d’une gauche sans colonne vertébrale, plus confuse que modérée, plus opportuniste que moderne.

Il y a bien longtemps que le journal au losange a abandonné l’ambition originelle de ses fondateurs : enquêter sur les trous noirs médiatiques, décadrer, défocaliser le débat, être un aiguillon dans la conversation nationale ; faire entendre d’autres voix que le monologue des éditocrates. La liste est longue de ces voix divergentes, discordantes et qui hantent comme des fantômes les colonnes désertées deLibération : pour n’en citer que deux qui rendaient chaque matin ce journal si nécessaire : Serge Daney et Jean Baudrillard… Mais tant d’autres aussi : Sorj Chalandon, Jean Hatzfeld, Homeric, Florence Aubenas, Antoine de Gaudemar, Guy Hocquenghem, Denis Robert…

C’est ce qu’oublient les fossoyeurs zélés de la presse écrite : la technique ne fait rien à l’affaire. Un journal, qu’il soit numérique ou d’encre et de papier, qu’il soit lu sur tablettes, sur un smartphone, ou qu’il s’étale sur une table de bistrot… un journal doit être utile, unique. Il doit livrer une version originale du monde et non pas l’une des multiples versions sous-titrées de l’idéologie dominante… A oublier cela, il se condamne à n’être soutenu qu’à bout de bras par des actionnaires versatiles et non par des lecteurs fidèles et exigeants. C’est l’amère leçon de la crise de Libération.

PS On peut lire aussi: http://blogs.mediapart.fr/blog/christian-salmon/070413/abus-de-liberation

 

SOURCE / MEDIAPART

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