Musée du Louvre : Fin de la gratuité du premier dimanche du mois en haute saison

Publié le par dan29000

Le Louvre supprime la gratuité du premier dimanche du mois en haute saison

 

Bernard Hasquenoph | 2/02/2014

 

Initié par la droite, amputé sous la gauche, le symbole est fort et quelque part désespérant. Si les conditions de visite sont ce jour-là parfois pénibles pour les visiteurs et pour les personnels, le premier dimanche du mois gratuit au Louvre est une rare réussite de cette démocratisation culturelle tant recherchée et tant vantée par les politiques de tous bords.

 

Signez la pétition « pour le maintien de la gratuité le premier dimanche du mois au Louvre », lancée le 2 février 2014. Faites tourner !

02.02.14 | LE BRUIT AVAIT COURU dans la presse il y a peu, le Louvre allait encore augmenter son tarif d’entrée cette année, déjà relevé à 12 euros en juillet 2013. Le musée avait alors démenti sans se vanter du reste. Pourtant, la décision de supprimer la gratuité du premier dimanche du mois d’avril à septembre, avait déjà été votée au conseil d’administration du 29 novembre 2013. Un symbole fort qu’on n’attendait pas de son nouveau président, Jean-Luc Martinez, qui, depuis sa nomination en avril 2013, ne cesse de mettre en avant son souci du public populaire. Encore moins sous un gouvernement de gauche quand la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, place l’accès à la culture pour tous au coeur de sa mission. N’est-ce pas elle qui déclarait, lors de sa première Nuit des musées en temps que ministre : « La gratuité pour les 18-25 ans ne suffit pas, il faut aller chercher les gens, en partenariat avec les associations, les collectivités territoriales, attirer tous les publics. » ? Il est vrai que, ce même soir, elle rappelait l’engagement de François Hollande de « sanctuariser le budget du ministère de la Culture », promesse de campagne non tenue puisqu’en baisse de 4,3% dès 2013, chute confirmée l’année suivante.

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Voyant leurs subventions baisser en conséquence et la compensation de la gratuité des 18-25 ans supprimée, les grands musées doivent donc se serrer la ceinture et sont même encouragés par le gouvernement à augmenter leurs ressources propres, comme l’a rappelé Michel Guerrin, dans Le Monde dernièrement. En effet, le 18 décembre 2013, le Comité interministériel pour la modernisation de l’action publique (CIMAP), usant d’un vocabulaire qui n’a rien à envier à celui de l’ère Sarkozy, demandait aux établissements publics culturels de l’Etat de « développer des politiques dynamiques de ressources propres (mécénat, billetterie, locations d’espaces, valorisation de la marque, services d’ingénierie…) pour permettre à un plus grand nombre d’établissements culturels d’augmenter leur autonomie financière ».

Bon élève, le Louvre avait donc devancé l’appel, au lendemain de la nomination à son conseil d’administration certainement révélatrice, de la très libérale économiste de la culture Françoise Benhamou, « au titre des personnalités choisies en raison de leur connaissance des publics des musées nationaux » (sic). Cette ennemie jurée du concept de gratuité est par ailleurs partisane d’instaurer une discrimination par la nationalité, en doublant les tarifs d’entrée des musées pour les touristes non européens, chose qu’elle avait proposée dans un rapport en 2011 [1]. Faire payer les étrangers est un argument récurrent chez les partisans, en France, du droit d’entrée au musée depuis leur essor au XIXe siècle et il entre certainement dans la décision du Louvre de supprimer aujourd’hui la gratuité du premier dimanche du mois en haute saison, pénalisant ainsi le public local [2].

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Au Louvre © Bernard Hasquenoph

Si l’on peut comprendre les obligations des grands musées en ces temps de crise, il est plus que fâcheux de toucher à cette institution du dimanche gratuit qui plonge dans les racines du Louvre et qui a largement prouvé son efficacité, en terme de démocratisation. D’autant que l’initiative ne manquera pas d’être suivie par ses confrères déjà enclins à rivaliser d’imagination pour augmenter leurs tarifs, comme récemment au musée d’Orsay, au détriment des visiteurs.

LE DIMANCHE GRATUIT AU LOUVRE, UNE INSTITUTION
Créé sous la Révolution française, en 1793, le musée du Louvre instaura la gratuité pour tous comme principe fondateur. Ce droit perdura jusqu’en 1922 où il fut supprimé partiellement après trois décennies de débat. Ensuite, il n’eut plus cours que le jeudi après-midi jusqu’en 1927 et tous les dimanches jusqu’en 1990 où il fut supprimé dans l’indifférence générale, à l’époque du Grand Louvre, Jack Lang étant alors ministre de la Culture. A la fin du XIXe siècle, la visite du dimanche était une véritable institution, décrite ainsi par Georges Clémenceau, ardent défenseur de la gratuité au musée : « Le Louvre est encombré le dimanche : on ne peut s’y mouvoir. Toutes les classes de la société sont représentées là (...) Les enfants ouvrent des yeux stupéfaits. Ils reviendront. Qui sait ce qui peut germer dans ces jeunes cervelles avides d’impressions, qui, recevant beaucoup, voudront peut-être un jour donner quelque chose à leur tour ? » [3].

En 1996, Philippe Douste-Blazy, ministre de la Culture de Jacques Chirac, en rétablit le principe, restreint au premier dimanche du mois, manière d’associer la culture à la politique de lutte contre la fracture sociale et les inégalités voulue par le Président de la République. Expérimentée deux ans au Louvre, la gratuité du premier dimanche du mois fut étudiée sous toutes les coutures, sous la direction de Claude Fourteau, chargée de la politique des publics [4]. Dans le même temps, un groupe se réunissait pour réfléchir à la politique tarifaire du musée et décidait une pause durable, « de nombreux indices donnant à penser que le seuil d’acceptabilité des tarifs avait été franchi pour certaines catégories de visiteurs, notamment locaux ». Le billet d’entrée coûtait alors 45 francs, soit moins de 7€.

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Au Louvre © Bernard Hasquenoph

Devant le succès de l’opération, non pas seulement en terme d’augmentation de fréquentation mais surtout de diversification des publics, la gratuité du premier dimanche du mois fut pérennisée au Louvre en 1998 puis étendu à tous les musées et monuments nationaux par la ministre de la Culture socialiste Catherine Trautmann pour abaisser la « barrière tarifaire », mais limité à la basse saison pour certains monuments comme le Château de Versailles.

Les enquêtes d’impact furent poursuivies au Louvre, en tout sur cinq ans, concluant à un « effet (…) durablement positif » sur la fréquentation, la composition et la perception des visiteurs : affluence augmentée de 60%, forte mobilisation des franciliens, des jeunes et des familles. Il fut constaté que cette gratuité circonscrite dans le temps profitait à toutes les catégories sociales et avait une vertu fidélisatrice. On nota la présence de beaucoup de primo-visiteurs, parmi lesquels une forte proportion d’employés et d’ouvriers. Qualitativement, la visite s’en trouvait transformée : « La gratuité libère. Car l’argent dépensé à l’entrée agit d’ordinaire comme un poids, impose la contrainte de “rentabiliser” sa visite, de s’astreindre à la rendre “profitable” en tentant de tout voir. La détente que procure la gratuité introduit à des dispositions nouvelles, qui incluent l’émotion et le plaisir. ». En clair, c’était une réussite en terme de démocratisation culturelle, chose plus contestée pour une gratuité appliquée uniformément à l’année.

Avec le temps, il est certain que les conditions de visite au Louvre se sont dégradées ce jour-là, devenant parfois très pénibles tant pour les visiteurs - la ministre Aurélie Filippetti s’en serait elle-même plaint - que pour les personnels en nombre insuffisants. Surtout l’été avec l’afflux touristique en accroissement constant, très nombreux également les autres jours payants. Si l’on peut à juste titre le déplorer, c’est la preuve aussi de la force de l’attractivité de la gratuité auprès d’un public très varié. Toucher à ce symbole est une forme de renonciation à voir traduire en acte la volonté d’une culture réellement pour tous. Claude Fourteau estimait que la gratuité du premier dimanche du mois constitue un « investissement à long terme qui concerne l’élévation du niveau culturel général, et l’avenir des musées ». Préservons-la.

Signez la pétition « pour le maintien de la gratuité le premier dimanche du mois au Louvre », lancée le 2 février 2014. Faites tourner !

SOURCE / louvrepourtous.fr

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