Eric Toussaint : Comment banques et gouvernements détruisent les garde-fous

Publié le par dan29000

Comment les banques et les gouvernants détruisent les garde-fous

13 janvier par Eric Toussaint

 

Le krach de Wall Street en octobre 1929, l’énorme crise bancaire de 1933 et la période prolongée de crise économique aux États-Unis et en Europe des années 1930 ont amené le président Franklin Roosevelt, et par la suite les gouvernements européens, à fortement réglementer le secteur financier afin d’éviter la répétition de graves crises boursières et bancaires. Comme le montrent Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff (économistes néolibéraux nord-américains) dans Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière |1|, ces mesures politiques ont permis de réduire drastiquement le nombre de crises bancaires au cours des trente années qui ont suivi la seconde guerre mondiale. Kenneth Rogoff a été économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI) et Carmen Reinhart, professeur d’université, est conseillère du FMI et de la Banque mondiale. Selon leur analyse (pourtant fortement insérée dans la pensée dominante), la quantité très réduite de crises bancaires s’explique principalement « par la répression des marchés financiers* |2| intérieurs (à des degrés divers), puis par un recours massif aux contrôles des capitaux pendant bien des années après la seconde guerre mondiale ».

Une des mesures fortes prises par Roosevelt et par les gouvernements d’Europe (notamment sous la pression des mobilisations populaires à la fin de la seconde guerre mondiale) a consisté à réglementer strictement l’usage que les banques pouvaient faire de l’argent du public. Ce principe de protection des dépôts a donné lieu à la séparation entre les banques de dépôt* et les banques d’investissement* dont la loi américaine dite Glass Steagall Act a été la forme la plus connue, bien qu’elle ait été également appliquée avec certaines variantes dans les pays européens.

Avec cette séparation des métiers bancaires, seules les banques de dépôt (ou banques commerciales*) pouvaient recueillir les dépôts du public qui bénéficiaient d’une garantie de l’État. Parallèlement à cela, leur champ d’activités était réduit à l’octroi de prêts aux particuliers et aux entreprises, et excluait l’émission de titres, qu’il s’agisse d’actions* ou de tout autre instrument financier. Les banques d’affaires (ou banques d’investissement) devaient, quant à elles, capter leurs ressources sur les marchés financiers afin de pouvoir émettre des titres, des actions et autres instruments financiers.

En Europe, après la seconde guerre mondiale, la forte réglementation du secteur bancaire et, dans certains cas, la nationalisation d’une partie importante du secteur bancaire, sont à mettre en relation avec les fortes luttes sociales exprimant la volonté d’une rupture avec la société des années 1930, le rejet des magnats de la finance qui avaient soutenu ou collaboré avec les nazis, les fascistes… et s’étaient fortement enrichis.

Le virage néolibéral de la fin des années 1970 a remis en cause ces réglementations. Une vingtaine d’années plus tard, la déréglementation bancaire et financière en général avait fait des pas de géants. Comme le relèvent Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart, les crises bancaires et boursières se sont multipliées dès les années 1980 sous des formes de plus en plus aiguës.

Dans le modèle bancaire traditionnel, hérité de la période prolongée de réglementation, les banques évaluent et portent le risque de crédit, c’est-à-dire qu’elles analysent les demandes de crédit, décident ou non de les satisfaire, et, une fois les prêts consentis, les conservent dans leur bilan jusqu’à leur terme (on parle ici du modèle originate and hold, « octroyer et conserver »). Grâce à la déréglementation financière, les banques ont pu abandonner le modèle « octroyer et conserver » afin d’augmenter le rendement sur fonds propres*.

Les banques ont alors eu recours massivement à la titrisation* |3| qui consiste à transformer les crédits bancaires qu’elles ont consentis en titres financiers qu’elles revendent. L’objectif poursuivi est simple : ne plus conserver dans leurs comptes les crédits et les risques y afférents et disposer de marges de manœuvre supplémentaires pour réaliser encore plus de profit. Les banques ont ainsi transformé les crédits en titres sous la forme de produits financiers structurés* qu’elles ont vendus à d’autres banques ou à d’autres institutions financières privées. On parle ici d’un nouveau modèle bancaire dit originate to distribute, « octroyer et céder », appelé également originate repackage and sell, « octroyer, emballer et vendre ». Ce système représente un double avantage pour les banques : quand tout va bien, elles diminuent le risque en sortant de leur actif* les crédits qu’elles ont consentis et elles disposent de moyens supplémentaires pour spéculer.

Qu’est-ce qu’un bilan bancaire ?

Le bilan* d’une entreprise permet de faire un état des lieux de son patrimoine et de la manière dont ce patrimoine est financé à un moment donné. Pour une société qui fabrique ou distribue des biens - prenons l’exemple d’une épicerie, voir illustration du bilan d’une épicerie - le bilan se compose de façon schématique de son stock, de l’équipement du magasin (caisse, étagères, frigos, etc.) et des encaisses, reprises du côté de l’actif : il s’agit de ce que l’épicerie possède. Côté passif* (qui indique la façon dont l’épicerie se finance), on trouve le capital (l’argent investi par le propriétaire de l’épicerie pour financer son activité), les bénéfices accumulés et maintenus dans l’entreprise pour financer son développement (par exemple : modernisation régulière des équipements, rénovation du magasin…), un emprunt bancaire et des dettes vis-à-vis des fournisseurs (délais de paiement autorisés par les fournisseurs qui permettent à l’épicerie de financer une partie de son stock).

À tout moment, ACTIF = PASSIF, c’est-à-dire qu’on doit toujours pouvoir identifier la source de financement d’un actif donné, et dans l’autre sens on doit toujours pouvoir identifier l’usage fait d’une ressource financière.

Ce même principe s’applique à une banque, mais avec des types d’actifs et de passifs bien entendu très différents.

A l’actif d’une banque traditionnelle (=banque de dépôt) se trouvent les crédits octroyés aux clients de la banque. Ces crédits sont en fait des contrats, des promesses de remboursement, ce en quoi ils constituent un actif pour la banque. On trouve aussi à l’actif de la banque les réserves déposées à la banque centrale, et des prêts à d’autres banques, dans une proportion limitée.

Au passif, ces crédits sont financés par le capital propre de la banque (l’argent investi par ses actionnaires) mais surtout les dépôts des clients, qui sont en fait des dettes de la banque vis-à-vis de ses clients (d’ailleurs, en comptabilité bancaire, les dépôts sont indiqués sous la terminologie « dettes envers la clientèle »). Sachant que le capital propre de la banque ne représente que quelques % du montant des crédits octroyés, une banque va aussi avoir recours au financement interbancaire (emprunt auprès d’autres banques) et éventuellement au financement de marché (emprunt sur les marchés financiers par l’émission d’obligations*, par exemple).

Cette description vaut pour une banque commerciale simple, qui n’opère qu’en tant que banque de dépôt et de crédit (voir l’illustration Banque Maurel). Lorsqu’une banque est engagée dans une activité de banque d’affaires* ancien style, on voit apparaître d’autres catégories au bilan. Les dépôts sont remplacés par des titres financiers (obligations émises par la banque pour se financer) et par des emprunts sur le marché interbancaire*. Les crédits à la clientèle seront remplacés par des activités de trading.

Si la banque mêle les activités de dépôts, de crédits, d’affaires et d’assurances, le bilan change une nouvelle fois (voir illustration des bilans des banques BNP Paribas, Barclays et Deutsche Bank). Du côté de l’actif, s’ajoutent des titres financiers détenus dans le cadre des différentes activités de marché, appelées aussi trading (actions, obligations, produits dérivés* pour les plus grandes d’entre elles) et plus largement d’activités sur les marchés de capitaux. Ces activités incluent notamment l’émission-souscription de titres, la tenue de marché (la part la plus importante du ‘stock’ de titres) et la gestion pour compte propre.

Pour financer cette partie de l’activité, la banque va emprunter auprès d’autres banques (à très court terme, pas plus de quelques jours) et auprès des marchés financiers en émettant des obligations par exemple (à court et moyen terme quelques mois ou années). Une banque universelle*, tout comme une banque d’affaires, est très largement dépendante du financement de marché. Elle s’expose à de fortes variations, que ce soit à l’actif (la valeur des titres peut changer brutalement) ou au passif (par exemple, la ‘contraction’ sur les marchés financiers survenue en 2008 a coupé les ressources financières de nombreuses banques : du jour au lendemain, le crédit octroyé aux banques - par d’autres banques ou par d’autres prêteurs - a fortement diminué).

Comme nous l’avons vu plus haut, le passif renseigne sur l’origine des ressources de la banque, c-à-d des fonds collectés par la banque. L’actif informe sur l’utilisation des fonds collectés.
« Banque, dis-moi quel est ton passif, je te dirai quelle banque tu es. Si la part de tes emprunts sous forme de titres dépasse les dépôts des clients (c-à-d les prêts que tes clients t’octroient), c’est que tu prends des risques exagérés au dépens de ces derniers ».


Sur le site du Ministère de l’Économie et des Finances de la France, on trouve des données édifiantes qui indiquent à quel point la composition du bilan des banques a évolué dangereusement au fur et à mesure qu’elles ont développé des activités spéculatives.

« Si l’on prend le bilan de l’ensemble des établissements bancaires français, les dépôts qui représentaient 73 % du passif en 1980, n’en représentaient plus que 26 % en 2011. Les crédits qui représentaient 84 % des actifs en 1980 n’en représentent plus que 29 % en 2011. C’est la conséquence du financement des banques sur les marchés financiers où elles tiennent un rôle majeur en y intervenant soit pour leur propre compte (détention directe de titres) soit pour le compte de tiers ou en tant qu’apporteurs de produits financiers* ou de teneur de marché. Au niveau du bilan cela se traduit par l’importance croissante des titres et emprunts interbancaires qui représentaient 19 % du passif des banques françaises en 1980 et 54 % en 2011. » |4|
En 2011, le volume des dérivés* possédés par les banques françaises représentait « 11 fois plus que la valeur totale de leur bilan. » |5|

Le développement de la mal nommée « banque universelle »

Une autre évolution très importante a donc consisté en la suppression de la séparation entre banque de dépôt et banque d’affaires au cours des années 1980-1990 selon les pays. De cette suppression, est née la banque universelle que l’on connaît aujourd’hui. La banque universelle (appelée également « banque à tout faire » ou « banque généraliste ») représente un grand ensemble financier regroupant et exerçant les différents métiers de la banque de dépôt, de la banque d’affaires (gestion d’actifs) tout en jouant également le rôle d’assureur (on parle ici de « bancassurance »). Cet ensemble intervient sur le territoire national mais également à l’étranger avec ses filiales. Le principal danger de ce modèle bancaire réside dans le fait que les pertes des activités risquées de banque de financement et d’investissement doivent aussi être portées par la banque de dépôt qui fait partie de la banque universelle, mettant ainsi en péril les avoirs des petits et moyens épargnants, des petits commerçants, des PME, des administrations publiques… qui y ont déposé des fonds. De plus, comme les dépôts des épargnants bénéficient d’une garantie de l’État (qui protège en Europe les dépôts jusqu’à 100 000 euros depuis 2008) et comme les fonctions de la banque de dépôt sont essentielles au fonctionnement de l’économie (crédit, épargne, paiements), l’État est de fait forcé d’intervenir en cas de risque de faillite de la banque universelle. Toutes les grandes banques |6| se sont transformées en banques universelles et sont devenues trop grandes pour que les Etats les laissent tomber en faillite (too big to Fail). Le développement de leurs activités sur les marchés financiers a alors été encouragé par ce phénomène : la garantie implicite de l’Etat accordée à toutes les activités conduites par les banques universelles, même les plus risquées et les plus spéculatives !

 

 

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Piyou 22/03/2014 12:33

Très intéressant et très clair, même quand on ne connait pas grand chose à l'économie