Face à la Russie, comprendre Euromaidan à Kiev, mouvement de masse de libération

Publié le par dan29000

Ukraine – Une mise au point de spécialistes des sciences humaines : « Euromaidan à Kiev n’est pas un mouvement de masse extrémiste, mais un mouvement de masse de libération et de désobéissance civile »
 
 
6 février 2014
 

Nous sommes un groupe de spécialistes des sciences sociales et humaines, qui traite de l’identité nationale ukrainienne et qui se compose de la plupart des rares experts sur la droite radicale ukrainienne post-soviétique. Plusieurs d’entre nous publient dans des revues spécialisées s’y rapportant, d’autres sont dans des organisations gouvernementales et non gouvernementales, chargés d’observer et d’analyser la xénophobie en Ukraine.

Sur la base de notre spécialisation et des résultats de nos recherches, nous sommes conscients des problèmes et des dangers, que contient la participation de groupes d’extrême droite aux mouvements de protestation ukrainiens. Comme nous traitons de ces questions depuis longtemps, nous pouvons mieux évaluer les risques qui y sont liés que beaucoup d’autres commentateurs. Certains de nos rapports critiques sur les tendances nationalistes en Ukraine ont entraîné des répliques furieuses d’ethnocentristes ukrainiens ainsi que de la diaspora en Occident.

Bien que nous soyons critiques par rapport aux actions de droite au sein de l’Euromaidan, nous sommes préoccupés par un phénomène peu réjouissant dans de nombreux medias internationaux sur les récents événements en Ukraine. Dans un certain nombre de reportages et commentaires, le rôle, la place et l’influence de la droite radicale à Kiev sont surévalués voire faussement interprétés. Selon certains medias, le mouvement ukrainien pro-européen est noyauté, porté voire pris en charge par des fanatiques ultranationalistes. Certains commentaires éveillent l’impression trompeuse que les protestations ukrainiennes sont produites ou manœuvrées par de telles forces. Images choquantes, citations lapidaires, comparaisons sous forme de généralisation, références historiques brutes, tout ceci est en forte demande et accompagné par la mise en valeur disproportionnée d’éléments particulièrement visibles mais de second plan politiquement et ce, dans le cadre de la mosaïque compliquée des différents points de vue et objectifs qui animent des centaines de milliers de manifestants.

La résistance violente et non violente à Kiev est portée par des représentants des courants idéologiques les plus divers et soutenus par des personnes qui ont des difficultés à se ranger clairement dans un camp politique. Non seulement ceux qui protestent pacifiquement, mais aussi ceux qui utilisent des bâtons, des pierres voire des cocktails molotov contre les unités spéciales de la police et les troupes gouvernementales d’intervention, forment un mouvement large et décentralisé. Aujourd’hui, le recours à la violence par beaucoup de manifestants est une réaction à la brutalité croissante de la police et à la radicalisation du régime Ianoukovytch. Parmi les manifestants pacifiques et armés se trouvent des libéraux, des conservateurs, des socialistes, des libertaires, des nationalistes, des cosmopolites, des chrétiens, des non-chrétiens, des athées.

On constate clairement, que parmi les manifestants pacifiques et ceux qui font preuve de violence, il y a des extrémistes de gauche et de droite. Le mouvement reflète à certains égards l’ensemble de la population ukrainienne. La forte mise en valeur dans les médias internationaux de la participation des groupuscules d’extrême droite est injuste et trompeuse. Elle a sans doute plus à voir avec des mots d’ordre, des symboles et uniformes radicaux-nationalistes faisant sensation, qu’avec la situation réelle sur place.

Nous pensons même que dans certains rapports, notamment ceux des medias proches du Kremlin, la mise en valeur exagérée des éléments d’extrême droite au sein de l’Euromaidan de Kiev n’a pas pour base des motivations antifascistes. Au contraire, ces rapports sont paradoxalement l’expression d’un nationalisme impérialiste, il s’agit dans ce cas de la variante russe. En discréditant volontairement l’un des plus grands mouvements de masse de désobéissance civile dans l’histoire de l’Europe, les médias russes offrent un prétexte pour l’ingérence politique de Moscou, voire si possible pour une future intervention militaire de la Russie en Ukraine, comme ce fut le cas en 2008 en Géorgie.

Face à ces risques, nous demandons aux commentateurs, notamment ceux de gauche, d’être très prudents dans leur critique justifiée du camp nationaliste radical de l’Euromaidan, vu que de tels textes peuvent être facilement instrumentalisés par les technocrates de Moscou, pour mettre en place les projets géostratégiques de Poutine. Des rapports, qui livrent une munition rhétorique en faveur de la lutte que mène Moscou contre l’indépendance de l’Ukraine, des rapports qui soutiennent sans le vouloir une force politique qui représente un danger bien plus grand pour la justice sociale, les droits des minorités et l’égalité politique, que tous les ethno-nationalistes ukrainiens réunis.

Nous demandons par ailleurs aux commentateurs occidentaux, de bien avoir à l’esprit la situation particulière de la nation ukrainienne et de prendre en considération la situation compliquée de cet État encore jeune et fragile, qui fait face à une sérieuse menace extérieure. La situation instable du pays et les énormes difficultés quotidiennes d’une société de transition produisent toute sorte de points de vue, de comportements et de discours destructeurs et contradictoires. Un soutien du fondamentalisme, de l’ethnocentrisme et de l’ultranationalisme a parfois davantage à voir avec toute cette confusion qui dure et avec les soucis quotidiens que rencontrent les gens vivant dans de telles conditions, qu’avec des convictions profondes.

Enfin, nous demandons à ceux que l’Ukraine n’intéresse pas vraiment ou qui n’ont pas beaucoup de connaissance sur ce pays, de ne pas se lancer dans des commentaires sur les conditions politiques confuses de cet État en transformation, sans avoir fait des recherches approfondies au préalable. Bien que nous soyons des spécialistes, certains parmi nous luttent chaque jour, pour interpréter de façon adéquate la radicalisation politique qui se développe et la paramilitarisation du mouvement de protestation ukrainien. Vu le développement de la violence gouvernementale, qui peut être décrite comme terreur d’État contre la population ukrainienne, il y a de plus en plus d’Ukrainiens très simples ou d’intellectuels de Kiev qui considèrent que la résistance pacifique est entre temps devenue sans effet, même s’ils la préfèrent. Les reporters qui ont les moyens, le temps et l’énergie nécessaires pour cela, devraient visiter l’Ukraine et/ou s’approprier un savoir correspondant aux thèmes mentionnés. Ceux qui ne le peuvent pas, doivent concentrer leur attention sur des thèmes avec lesquels ils sont le plus en confiance, moins compliqués. Ceci pourrait contribuer à ce que puissent être évités dorénavant les clichés, erreurs et interprétations erronées, que l’on rencontre souvent dans les discussions en occident sur la situation en Ukraine.

LES SIGNATAIRES

Iryna Bekechkina, Institut de sociologie de l’académie nationale des sciences, Ukraine. Domaine de recherche : les comportements politiques en Ukraine.

Tetiana Besruk, Academie Mohyla Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : L’extrême droite en Ukraine.

Olexandra Bienert, PRAVO. Groupe de Berlin pour les droits humains en Ukraine, Allemagne. Domaine de recherche : Racisme et homophobie en Ukraine.

Maksym Butkevytch, „No Borders !“-Projet du centre d’action social de Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : la xénophobie dans l’Ukraine postsoviétique.

Vitaly Chernetsky, University of Kansas, USA. Domaine de recherche : Culture ukrainienne et russe d’aujourd’hui dans le contexte de la mondialisation.

Marta Dyczok, Western University, Canada. Domaine de recherche : Identité nationale, mass medias et conscience historique en Ukraine.

Kyrylo Galouchko, Institut d’histoire ukrainienne, Ukraine. Domaine de recherche : le nationalisme russe et ukrainien.

Olexis Haran, Mohyla-Academie de Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : Les partis politiques ukrainiens.

John-Paul Himka, University of Alberta, Canada. Domaine de recherche : Participation de nationalistes ukrainiens à l’Holocaust.

Ola Hnatiuk, Université de Varsovie, Pologne. Domaine de recherche : Tendances de droite en Ukraine.

Jaroslav Hryzak, Université ukrainienne catholique de Lviv, Ukraine. Domaine de recherche : le nationalisme historique ukrainien.

Adrian Ivakhiv, University of Vermont, USA. Domaine de recherche : les groupes religieux-nationalistes dans l’Ukraine post-soviétique.

Valeri Chmelko, Institut international de sociologie de Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : structures ethnonationales dans la société ukrainienne.

Vachtang Kipiani, „Istorytschna pravda“ (www.istpravda.com.ua), Ukraine. Domaine de recherche : le nationalisme ukrainien et Samizdat.

Volodymyr Kulyk, Institut d’Etudes politiques et ethniques, Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : Nationalisme, identité et médias en Ukraine.

Natalia Lazar, Clark University, USA. Domaine de recherche : Histoire de l’Holocaust en Ukraine et en Roumanie.

Viacheslav Lichatchiev, Congrès juif euro-asiatique, Israël. Domaine de recherche : Xénophobie ukrainienne et russe.

Mychaïlo Minakov, Mohyla-Academie de Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : modernisation politique russe et ukrainienne.

Michael Moser, Université de Vienne, Autriche. Domaine de recherche : Langues et identités en Ukraine.

Bohdan Nahaylo, ancien membre du Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU, France. Domaine de recherche : Tensions ethniques en Europe de l’Est et dans la CEI.

Volodymyr Paniotto, Institut international de Sociologie de Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : xénophobie post-soviétique.

Olena Petrenko, Université de la Ruhr, Bochum, Allemagne. Domaine de recherche : le nationalisme ukrainien pendant la Seconde Guerre mondiale.

Anatoli Podolsky, Centre ukrainien d’études sur l’Holocaust, Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : la nouvelle histoire du génocide et de l’antisémitisme.

Alina Polyakova, Université de Berne, Suisse. Domaine de recherche : les mouvements d’extrême droite.

Andreï Portnov, Humboldt-Université Berlin, Allemagne. Domaine de recherche : Nationalisme ukrainien, polonais et russe contemporain.

Youri Radtchenko, Centre de relations inter-ethniques, Charkiw, Ukraine. Domaine de recherche : le nationalisme ukrainien pendant la Seconde Guerre mondiale.

William Rich, Georgia College, USA. Domaine de recherche : Idées et politue nationaliste ukrainienne.

Anton Chechovtsev, University College London, Grande-Bretagne. Domaine de recherche : Extrémisme de droite en Europe occidentale et orientale.

Oxana Shevel, Tufts University, USA. Domaine de recherche : Identité nationale ukrainienne et politique du souvenir.

Myroslav Shkandry, University of Manitoba, Canada. Domaine de recherche : Le nationalisme ukrainien entre les deux guerres.
Constantin Sigov, Mohyla-Academie, Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : Le disocurs post-soviétique sur l’ « autre ».

Gerhard Simon, Université de Cologne, Allemagne. Domaine de recherche : Histoire de l’Ukraine contemporaine et politique des nationalités.

Iosif Sissels, Union des organisations et communautés juives (VAAD), Ukraine. Domaine de recherche : langage xénophobe et antisémitisme.

Timothy Snyder, Yale University, USA. Domaine de recherche : Histoire du nationalisme ukrainien.

Kai Struve, Université de Halle, Allemagne. Domaine de recherche : Nationalisme radical ukrainien et l’Holocauste.

Andreas Umland, Mohyla-Academie, Kiev, Ukraine. Domaine de recherche : l’extrémisme de droite russe et ukrainien post-soviétique.

Taras Vosniak, Magazine „Ji“, Lviv, Ukraine : Domaine de recherche : Vie intellectuelle ukrainienne et nationalisme.

Oleksandr Saïzew, Université ukrainienne catholique, Lviv, Ukraine. Domaine de recherche : le nationalisme ukrainien intégral.

Jevhen Sakharov, Groupe de protection des droits humains, Kharkiv, Ukraine. Domaine de recherche : Xénophobie et violence raciste dans l’Ukraine d’aujourd’hui.


Mis en ligne le 14 mars 2014
 
SOURCE / ESSF

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