Municipales : 2 millions d'exclus et une représentativité douteuse de certains élus

Publié le par dan29000

ENQUÊTE

L’impossibilité pour certains résidents installés en France de voter aux municipales exclut près de 2 millions de citoyens. Et interroge sur la représentativité de certains élus.

 

Dimanche, près de 2 millions d’étrangers résidant en France depuis plus de cinq ans auraient dû participer au premier tour des municipales. C’était l’engagement 50 du candidat Hollande : «J’accorderai le droit de vote aux élections locales aux étrangers résidant légalement en France depuis cinq ans.» Vieille, très vieille promesse de la gauche, une nouvelle fois repoussée, officiellement faute d’une majorité des 3/5e du Parlement pour l’adopter (lire page 5).

Ces dernières semaines, plusieurs initiatives tentent de prendre le pouvoir au mot. La pétition du collectif «Droit de vote 2014» - notamment soutenue par la LDH, RESF, SOS Racisme, le MJS, le NPA et des syndicats - a dépassé les 60 000 signatures. A Paris, dans le XVIIIe arrondissement, une liste des «sans-voix» a été déposée mais invalidée par le préfet. «On a sorti un bulletin et on appelle les gens à le mettre dans les urnes. Ça va être considéré comme nul», explique-t-on au Collectif. Qui va par ailleurs organiser un vote symbolique dimanche dans le quartier. A Vitry, la liste de la Fabrique citoyenne présente tout aussi symboliquement trois candidats. Autant d’initiatives ponctuelles et symboliques.

Panel. L’association Villes & Banlieues, qui regroupe 120 maires de communes, a récemment réalisé une étude sur le lien entre participation électorale, droit de vote et renouveau militant en banlieue. «Une fois appliqué, [le vote des étrangers] constituerait-il un levier contre l’abstention en banlieue ?» se sont notamment demandé ses auteurs. L’étude, qui mêle approche quantitative - sur sept scrutins locaux et nationaux depuis 2007- et qualitative à partir de longs entretiens, a été réalisée en 2013 dans dix ZUS (zones urbaines sensibles) représentatives socialement et politiquement de ces quartiers. L’étude met en évidence que l’abstention est aussi nourrie par une faible connaissance de l’actualité. Un éloignement du politique qui grandit néanmoins dans les groupes où la proportion des «sans-droit de vote» est importante. A la question «connaissez-vous le nom et le parti du président de la République», seuls 21% du groupe «adultes» (dont la moitié était de nationalité étrangère) répondent oui. Dans le groupe des «jeunes» (Français issus de parents immigrés pour la plupart, donc ayant tous le droit de vote), un tiers sèche quand même. Les trois quarts de ce panel jeune sont incapables de citer le nom du maire de leur ville et sa couleur politique. Pour Renaud Gauquelin, maire PS de Rillieux-la-Pape, au nord de Lyon, et président de Villes & Banlieues, «les gens sont de plus en concentrés sur leurs problèmes quotidiens et ce qui peut les concerner directement : les aides aux permis de conduire, le revenu minimum étudiant, les moyens de finir le mois… Pour cette campagne, lorsqu’on fait du porte-à-porte, personne ne nous parle de la politique gouvernementale». Très peu, ajoute-t-il, évoquent la question du droit de vote pour les étrangers. Ce qui n’empêche pas son association de l’avoir activement défendu et de regretter son report. «Symboliquement, c’était important. Et le gouvernement aurait pu au moins le soumettre aux parlementaires», estime Renaud Gauquelin.

Mobile. En attendant, beaucoup de municipalités ont mis en place d’autres formes de représentation et de mobilisation de ces habitants sans droit de vote. Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, a créé depuis 2009 un CCCE (conseil consultatif pour la citoyenneté des étrangers), sorte de conseil municipal bis où siègent 29 membres, tous habitants de la ville et de nationalités extra-européennes. De nombreuses villes de gauche sont aujourd’hui dotées de ces instances purement consultatives qui offrent une représentativité et une voix aux citoyens étrangers. Ces villes sont rassemblées dans un réseau, le Conseil Français de la Citoyenneté de Résidence (CoFraCiR). Pour Jacques Salvatore, le maire PS d’Aubervilliers, l’octroi du droit de vote aux étrangers ne suffira pas à changer soudainement la donne. «Il y a eu une vraie déception parce que ce droit a été promis depuis trop longtemps. Mais je ne suis pas certain que le droit de vote suffise pour que les gens votent.» Le maire prend en exemple l’octroi, en 1998, du droit de vote aux élections locales aux ressortissants de l’Union européenne. «Les populations [italiennes et portugaises, ndlr] présentent de façon importante à Aubervilliers, s’en sont très peu saisies.»

Derrière la question du droit de vote, il y a celle du manque de représentativité des élus dans les banlieues populaires. A Aubervilliers, 76 000 habitants, Salvatore a été confortablement élu en 2008 par… 7% des habitants. Candidat à sa réélection, il n’est pas le seul édile à y être confronté. A Clichy-sous-Bois, autre commune pauvre de Seine-Saint-Denis, l’ancien maire PS Claude Dilain avait, lui, été élu avec… 2 792 voix. Soit 9% de la population. Idem pour le maire de La Courneuve, de Grigny, dans l’Essonne, de Roubaix dans le Nord, qui tournent autour des 10%.

Autant de chiffres dont on parle peu et qui touchent en premier lieu les banlieues populaires, où se cumulent l’effet d’une faible proportion d’inscrits sur les listes électorales et celui d’une abstention traditionnellement plus forte dans ces quartiers. A Aubervilliers par exemple, seul un tiers des habitants sont inscrits sur les listes. Parce que la population est plus jeune qu’ailleurs et compte proportionnellement beaucoup de mineurs. Parce qu’elle est aussi plus précaire, donc plus mobile. Contrairement à une idée reçue, les quartiers les plus pauvres sont aussi ceux qui connaissant d’importants turnover de population, favorisant les non-inscriptions sur les listes électorales. Enfin, ce sont les villes où se concentrent les populations immigrées venues de l’extérieur de l’Union européenne et ne disposant donc pas du droit de vote. Ainsi, à Clichy-sous-Bois, 36% de la population est étrangère. A Aubervilliers, 35%.

 

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