Quand les sans-voix revendiquent le droit de vote des étrangers aux municipales

Publié le par dan29000

A Paris, les « sans-voix » revendiquent le droit de vote des étrangers aux municipales
 
23 février 2014
 

Chaque dimanche depuis deux semaines, la place Jules-Joffrin à Paris (18e) prend des allures de permanence en plein air. La Liste des sans-voix, ces habitants du 18e arrondissement venus défendre le droit de vote des étrangers extracommunautaires aux élections municipales, plante sa tente devant la mairie d’arrondissement. Ils ont décidé, symboliquement, de se réunir et de prendre la parole, celle qu’ils ne peuvent exprimer dans les urnes.

En cette fin de matinée, ils sont une petite dizaine à s’affairer sous un modeste chapiteau de couleur rouge où les effluves d’un thiep, plat national sénégalais, finiront bientôt par attirer le chaland. Distribution de tracts, interventions au micro et invitation à signer une pétition en ligne : le but du collectif est de créer une cohésion entre tous les habitants du quartier, au-delà de leur nationalité. « Ensemble, nous vivons ici, nous envoyons nos enfants à l’école ici, nous nous soignons ici, nous payons nos impôts ici, nous prenons les transports ici. Paris, c’est nous ! » peut-on lire sur le site officiel des « sans-voix ». « On vit ici, on vote ici ! » scandent-ils à l’adresse des curieux approchant leur stand.

« POUR UNE CITOYENNETÉ DE RÉSIDENCE »

Lancée par le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), qui ne présente pas de candidat officiel dans cet arrondissement, la liste se compose également de membres du Front de gauche et d’indépendants. « Cette liste est destinée à souligner la promesse trahie depuis 1981 par les socialistes », explique Ugo Palheta, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Lille-III et militant NPA, gérant l’image numérique des sans-voix. « Nous sommes pour une citoyenneté de résidence. Plus largement, nous posons ici la question de l’exclusion sociale et politique », ajoute-t-il. Les sans-voix dénoncent le mode de scrutin qui ne donne le droit de vote qu’aux Français et aux citoyens de l’Union européenne résidant sur le territoire.

Un sentiment partagé par Sissoko Anzoumane, Malien âgé de 49 ans, présent en France depuis vingt et un ans. Ancien sans-papier, il a été régularisé en 2006. Entre-temps, il est devenu le porte-parole de la Coordination parisienne des sans-papiers (CSP 75). Grande figure du quartier et tête de liste, il est le maire officieux des sans-voix. « Si je veux participer à la vie politique en France, je n’en ai pas le droit. Impossible aussi de le faire au Mali puisqu’il faut résider sur le territoire au moins six mois dans l’année », souligne-t-il, en rappelant l’engagement numéro 50, non tenu par François Hollande, deux ans après son élection. Le futur président avait alors promis d’accorder « le droit de vote aux élections locales aux étrangers résidant légalement en France depuis cinq ans ». Le silence de l’Elysée et du gouvernement sur la question est vécue ici comme une grande déception.

L’EXEMPLE DU CANADA

Lorsque les sans-voix s’expriment au micro, ils assènent des chiffres lourds de sens dans un arrondissement depuis longtemps favorable au droit de vote des étrangers : à la votation citoyenne de 2011, sur la question du droit de vote et de l’éligibilité des étrangers aux élections locales, le « oui » l’avait emporté à près de 94 % des 4 800 votants. « Dans le 18e, plus de la moitié des mineurs ont des parents qui n’ont pas le droit de vote », rappelle l’un des membres du collectif. Sans oublier l’abstention, qui risque d’aggraver ce déficit de représentativité.

La petite équipe aimerait changer la donne et susciter l’appétit citoyen. Pour Nancy Hamilton, Canadienne installée depuis vingt ans en France, la classe politique devrait prendre exemple sur son pays d’origine : « Cela fait vingt ans que je suis en France et je n’ai toujours pas le droit de vote, ce n’est pas normal. Au Canada, c’est différent. Là-bas, il suffit d’habiter sur le territoire pendant un certain nombre d’années prédéfinies pour pouvoir participer à des élections locales », lance cette professionnelle de la santé, en continuant de tendre des tracts imprimés sur feuilles A4. « On entend certaines personnes tenir un discours contre le droit de vote, d’autres totalement racistes. Nous tentons de discuter avec eux pour leur prouver que leurs arguments ne tiennent pas », conclut-elle.

« REPOLITISER LES CITOYENS AU-DELÀ DES ÉLECTIONS »

La récente reconnaissance du vote blanc, effective à partir des prochaines élections européennes, laisse les sans-voix indifférents. Tout comme les personnes qu’ils rencontrent. « Lorsque nous faisons le tour des marchés pour parler de notre initiative, on nous dit souvent que le fait de voter ne change pas grand-chose », raconte Viktoria, une Hongroise habitant en France depuis dix ans qui distribue les mêmes tracts que Nancy, de l’autre côté de la place. Les municipales ne représentent en réalité qu’un point de départ pour une bonne partie des sans-voix comme Viktoria, qui se verrait bien « repolitiser les citoyens au-delà des élections ».

Pour l’heure, les sans-voix travaillent à la constitution d’une liste, qu’ils savent invalide. Martine Tessard, retraitée de l’éducation nationale et membre du comité du 18e arrondissement du NPA, est chargée de rassembler les 45 candidats prêts à siéger au conseil d’arrondissement. L’objectif est déjà pratiquement atteint. « Nous avons trouvé 38 candidats pour l’instant, huit à dix nationalités différentes sont représentées, précise-t-elle. La question que l’on se pose maintenant est de savoir si nous présentons des candidats sans papiers sur cette liste. Au-delà des risques d’expulsion, certains veulent en être car ils se disent déjà fichés partout, avec leur passe Navigo, par exemple. » Les sans-voix comptent tenir leur stand de campagne au moins jusqu’au premier tour, dimanche 23 mars.

Maxime Vatteblé


* Le Monde.fr | 23.02.2014 à 10h28 • Mis à jour le 23.02.2014 à 13h16.

Mis en ligne le 24 février 2014
SOURCE / ESSF

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