Hommage à Garcia Marquez, par Annie Morvan sa traductrice

Publié le par dan29000

García Márquez, journaliste inconnu et ami fidèle

 

Editrice au Editions du Seuil, Annie Morvan a été la traductrice de Gabriel García Márquez, dont elle était aussi l’amie. Dans ce texte confié à Mediapart, elle rend hommage à cet écrivain célèbre, décédé le 17 avril à Mexico, qui était aussi « un journaliste inconnu », fidèle jusqu’à son dernier souffle « à son écriture, fidèle à sa conscience, fidèle à ses amitiés ».


 

En 1966, Gabriel García Márquez, alors âgé de 39 ans, avait déjà publié quatre livres et survivait à Mexico avec son épouse Mercedes Barcha et ses deux enfants, tirant le diable par la queue, livrant avec le papier et sa machine à écrire un combat de vie ou de mort. Le besoin dans lequel se trouvait sa famille était tel que lorsqu’il se présenta à la poste centrale de Mexico, il ne put envoyer à son éditeur de Buenos Aires que la moitié du manuscrit qu’il venait de terminer, car le tarif pour l’expédier tout entier excédait ses moyens financiers. Seize ans plus tard, il recevait, vêtu du traditionnel likiliki colombien, le Prix Nobel de littérature des mains du roi Carl Gustav de Suède.

Entre ces deux dates, un roman qui allait bouleverser la littérature de la seconde moitié du XXème siècle : Cent ans de solitude. Partant de son village natal d’Aracataca, transformé pour l’éternité en Macondo, et de ses souvenirs d’enfance, García Marquez avait créé un territoire et un univers où se bousculait le meilleur de la littérature de tous les temps : de la Bible à Rabelais et Cervantes, de la poésie du siècle d’Or au Yoknapatawpha de Faulkner, des  contes des Mille et une Nuits à  Flaubert et Victor Hugo, pour ne citer qu’eux.  Et le miracle de la littérature s’était produit : tout à coup l’Amérique latine existait parce que quelqu’un l’avait écrite.

A l’heure d’aujourd’hui, cinquante millions d’exemplaires de Cent ans de solitude ont été édités dans le monde et le livre a influencé un grand nombre d’écrivains en Amérique Latine, en Europe, en Afrique et jusqu’en en Chine où Mo Yan, lui aussi prix Nobel de littérature, a déclaré un jour que la lecture de ce livre avait été pour lui un choc. On a beaucoup écrit et demain on écrira encore beaucoup sur Cent ans de solitude. Dans un très beau texte, « Pourquoi lire les classiques », Italo Calvino dit, entre autres, ceci : « Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement ».  Autrement dit, toute grande oeuvre comporte une part de mystère qui nous incite à la lire et la relire à travers les générations, et toujours à la découvrir comme si on la lisait pour la première fois.

Mais si Cent ans de solitude et les merveilleux romans et nouvelles qui l’ont précédé et suivi constituent l’œuvre médullaire de García Márquez, ils ne l’englobent pas toute entière. Avant d’être romancier, Gabo a été journaliste et n’a jamais cessé de l’être. Dans la période antérieure à Cent ans de solitude, de 1948 à 1960,  il a écrit plus de  2.000 articles et reportages, plus de 3.000 pages trempées dans les drames politiques et la violence de la Colombie, ses élites corrompues, ses dictateurs, les massacres de ses paysans, l’exploitation de ses ouvriers. Des pages emportées par la passion : pour le cinéma, les livres, la musique, l’histoire, la politique, les discussions entre amis, qu’il tenait pour sacrées. Par la passion pour la vie et pour ce qu’il plaçait au-dessus de tout : l’écriture.  Des reportages  du nord au sud de l’Amérique et en Europe, dans les rues de  Rome, Vienne, Paris, Berlin, Moscou. En mars 1956, alors qu’il est à Paris, c’est lui qui rend compte, longuement, pendant deux mois, du procès des « fuites » concernant des informations ultra confidentielles  sur l’effort de guerre français en Indochine, qui auraient été transmises aux Soviétiques  alors que François Mitterrand était ministre de l’intérieur et Pierre-Mendes-France Président du Conseil.

Ses reportages sont de véritables bijoux littéraires, des petites nouvelles, des contes, comme  ses voyages en train à travers l’Allemagne et l’Autriche, ou ses séjours à Rome et à Cineccità, où il est fasciné par les films de Vittorio de Sica et le jeu d’Alida Valli.  Un de ses premiers reportages est devenu un livre, Récit d’un naufragé, et plus récemment, en 1996, alors que lui-même ne pouvait  entrer en  Colombie en raison de la folie meurtrière des cartels de la drogue, il fit du témoignage de Maruja Pachón, enlevée  et séquestrée par le bras armé du cartel de Medellín, un incroyable thriller. En 1985, il a créé à La Havane la Fondation du nouveau cinéma latino-américain et en 1995, à Bogota, la Fondation pour le nouveau journalisme ibéro-américain. Toutes deux, aujourd’hui encore, forment des jeunes de tous les continents aux métiers du cinéma et de la presse.

Le Gabriel García Márquez journaliste a parcouru l’Amérique Latine et le monde et s’en est forgé une vision : celle des pays que l’on disait alors du Tiers Monde et que l’on qualifie aujourd’hui d’émergents.  Nul doute que sa rencontre avec Fidel Castro en 1958 à Caracas, qu’il relate dans un reportage intitulé « Mon frère Fidel » a été décisive dans son engagement aux côtés de Cuba. Un engagement qu’ont partagé des millions de sud américains et qu’il n’a jamais renié. Sa voix a résonné haut et  fort pour condamner les dictatures de Pinochet et de Videla ainsi que la junte militaire uruguayenne, et son action en faveur des disparus et des prisonniers politiques nécessairement plus discrète n’en a pas moins été efficace, y compris à Cuba.

Gabo était un homme généreux, facétieux, timide et raffiné. Lorsque j’ai fait sa connaissance, en 1981, nous avons passé plus de deux heures dans un café à comparer, modifier, corriger, comme dans un jeu, le texte espagnol et le texte français d’une de ses nouvelles, « La trace de ton sang dans la neige», qui devait être publiée  dans le numéro de fin d’année du Nouvel Observateur.  Par la suite, la traduction de ses livres en français a été l’occasion de partager une authentique complicité et une  véritable passion pour la langue. La même cohérence et la même exigence parcourent son œuvre et son engagement moral et politique. García Márquez, journaliste inconnu ou écrivain célèbre foulant non sans plaisir les tapis rouges du pouvoir, a été jusqu’à son dernier souffle un homme fidèle à son écriture, fidèle à sa conscience, fidèle à ses amitiés.

C’est ce qu’une certaine critique française n’a pas compris ou a refusé de comprendre. De la richesse d’une œuvre et d’une vie, elle n’a renvoyé qu’une image fabriquée par un « politiquement correct », où le droit à la différence n’inclut pas celui de penser et de voir le monde avec d’autres yeux que les siens : celle, réductrice, d’un écrivain compromis par une amitié honteuse avec un dictateur infréquentable. Ces attaques ont nui à la reconnaissance de son œuvre et l’avaient meurtri, alors qu’il aimait tant la France, qu’il avait sillonnée avec son ami le plus proche, Alvaro Mutis, et Paris, où il avait un appartement et où il venait de temps à autre, incognito.

« .. Les esprits rationnels de ce côté-ci du monde n’ont pu, fascinés par la contemplation de leur propre culture, trouver une méthode satisfaisante pour nous interpréter ». Prononcée en 1982 à l’occasion de la remise du Prix Nobel, cette phrase est hélas toujours d’actualité. Elle aurait pu être prononcée par un autre prix Nobel de littérature, José Saramago, et peut-être que Peter Handke ne la désavouerait pas.  Mais reste l’œuvre de García Márquez et son mystère que, de génération en génération, les lecteurs tenteront de déchiffrer pour leur plus grand plaisir et sans jamais, peut-être, y parvenir.

 

SOURCE / MEDIAPART

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