La résistance par la culture dans les Centres sociaux italiens

Publié le par dan29000

En Italie, des “centres sociaux”, occupés et ouverts à tous, accueillent concerts, débats et ateliers. Visite à Rome du Romeu Teatro Valle et de l’Angelo Mai Altrove, des lieux alternatifs précieux mais menacés.

Vendredi 14 mars, dans le beau Teatro Valle, au cœur de Rome, une centaine de personnes prennent place sur les sièges en velours rouge. Malgré les trésors de rhétorique des acteurs qui leur font face, ce qui se déroule sous leurs yeux n’a rien d’un drame en prose. Nous sommes en plein après-midi et une table ronde réunit certains des plus grands noms du droit civil et administratif italien.

Parmi eux, Ugo Mattei, le professeur de droit comparé à l’origine du référendum de 2011 contre la privatisation de l’eau, et Stefano Rodotà, fringant octogénaire et constitutionnaliste engagé à gauche, à deux doigts de devenir président de la République l’année dernière. Ensemble, ils essaient depuis plusieurs mois de créer les instruments juridiques pour faire de ce lieu, devenu le symbole de la résistance culturelle italienne, un “bien commun”.

Entrez, c’est occupé

Depuis le 14 juin 2011, ce théâtre du XVIIIe siècle (le plus vieux encore en activité dans la ville) est occupé par des artistes, techniciens, activistes ou, plus largement, par des citoyens opposés au projet de la mairie qui souhaitait en confier la gestion et la programmation à un hypothétique investisseur privé. Depuis, le Valle s’est transformé en laboratoire culturel et politique où, en plus des spectacles, s’organisent des cours, conférences, débats, ateliers, formations ou projections.

La démarche d’occupation s’est doublée d’un processus constituant tout droit tendu vers un but : “Créer une autre façon de faire de la politique sans déléguer, construire d’autres manières de travailler, créer, produire, affirmer une autre idée du droit en dehors de la stricte légalité, développer une nouvelle économie en dehors du profit de quelques-uns.”

Plébiscité à l’international comme un lieu de résistance précieux (le Teatro est cette année lauréat du Princess Margriet Award de l’European Cultural Foundation), le Valle a un peu plus de mal à se faire reconnaître à domicile. En août 2011, le secrétaire d’Etat aux Biens culturels du gouvernement Silvio Berlusconi IV ironisait dans une note sur les craintes des occupants et du monde de la culture : “Le Valle ne risque pas de se transformer en un bistrot cinq étoiles mais plutôt en un centre social de luxe.

Dans le viseur, en plus du Teatro, les centri sociali, ces lieux occupés, autogérés et autofinancés que l’on retrouve partout en Italie. Pour Emanuele Toscano, enseignant-chercheur en sociologie à Rome et à Paris, ceux-ci se rattachent aux mouvements d’extrême gauche des années 70 et 80. Lieux de rassemblement politique indissociables d’une production culturelle intense, ils “se sont inscrits dans une rénovation de l’engagement politique” impliquant notamment des “expérimentations concrètes d’alternatives sociales et culturelles”.

Zones autonomes temporaires

Parmi leurs références récurrentes, le penseur anarchiste Hakim Bey, ses textes fondateurs pour les utopies pirates et son concept des TAZ, zones autonomes temporaires qui occupent provisoirement un territoire dans l’espace, le temps ou l’imaginaire. La notion est par exemple utilisée par Claudio Calia, auteur de bande dessinée qui vient de sortir un atlas historique et géographique des centres sociaux italiens. Un petit livre de 150 pages qui, de la Vénétie à la Sardaigne, rend compte de la réalité hétérogène des centres sociaux, comme autant d’expériences d’autogestion différentes mais toujours inséparables d’une certaine culture alternative. Ainsi, l’histoire que raconte Claudio Calia (la sienne) débute avec un morceau du groupe de rap napolitain 99 Posse.

Pour Emanuele Toscano, “une longue et étroite relation unit les centres sociaux aux mouvements contre-culturels, comme les punks des années 80 et surtout les posses des années 90”. De quoi renforcer le sentiment d’appartenance collective car les centres sociaux sont aussi et surtout des espaces de vie qui promeuvent des formes alternatives de sociabilité et le libre partage des savoirs. Ainsi, beaucoup d’entre eux organisent ou mettent à disposition leurs espaces pour des concerts, des projections, des représentations de théâtre, des conférences, des cours et même des activités sportives.

Du local au global et de l’individu au collectif, le passage se fait donc de jour comme de nuit, où la “sociabilisation” marche à fond. Certains centres sociaux romains figurent dans les conseils de sorties de quelques guides touristiques tout public. Le plus grand d’Europe, Forte Prenestino, installé depuis 1986 dans une ancienne prison du quartier de Centocelle, est même devenu une institution. Tous les jeunes Romains y ont passé des soirées plus ou moins enfumées et les étudiants Erasmus s’y rendent parfois plus volontiers qu’aux musées du Capitole.

L’occupation, ce “délit permanent”

A Forte Prenestino, on propose aussi un marché hebdomadaire, des leçons d’italien pour les étrangers, ou encore des cours de yoga ou de swing dans la salle bien nommée “saltimbanchi”. Ça swingue moyen ce jour-là via del Teatro Valle. Quelques jours plus tôt, le préfet de Rome invalidait l’existence légale de la Fondazione Teatro Valle Bene Comune, déclarant à la presse : “Je ne peux pas les rencontrer : ce serait comme négocier avec un voleur.” Chef d’accusation ? L’occupation, ce “délit permanent”.

Même le nouveau président du Conseil Matteo Renzi affirmait en février : “Le Teatro Valle n’est pas un exemple”, opposant à l’autogestion le modèle public-privé qui allie la commune et les banques. En somme, le contraire du Valle dont le capital provient de dons. Un peu plus de 6 000 citoyens ont soutenu financièrement la Fondation, permettant ainsi de récolter 130 000 euros auxquels s’ajoutent 120 000 euros de donations d’artistes italiens et étrangers.

Ce jour-là dans la fosse, à la place de l’orchestre, le dress-code varie entre costume-cravate et veste en velours côtelé. Derrière les intervenants, un écran géant diffuse en direct les tweets concernant l’événement. Dans la salle, l’ambiance est concernée mais décontractée : on entre, on sort, on se salue et on opine du chef quand un des participants affirme : “La beauté ne peut pas être soumise aux règles de compétitivité.” Après la table ronde et juste avant un concert de musique kurde, des jeunes gens se pressent au petit café d’à côté. Eux aussi gèrent un lieu occupé, plus confidentiel mais non moins intéressant : l’Angelo Mai Altrove.

A quelques mètres des thermes de Caracalla, cet endroit se définit comme un “espace indépendant pour les arts, un lieu pour la production artistique et l’échange d’idées, un point de rencontre pour la créativité et les différents regards sur le monde”. L’histoire de l’Angelo Mai débute en 2004 avec l’occupation d’un ancien couvent abandonné dans le centre de Rome. Là vivent 25 familles sans logement et un groupe d’artistes engagés pour leur cause.

Ainsi naît un laboratoire culturel et politique accessible à tous. But affiché : rendre à la culture sa valeur sociale dans un climat romain politiquement très dur. La preuve ? Le collectif est expulsé en 2006. L’Angelo Mai reste sans siège pendant trois ans mais continue de produire et de programmer des rendez-vous théâtraux, musicaux ou cinématographiques de manière nomade dans la ville. En octobre 2009, le collectif, constitué d’une cinquantaine de personnes, investit un ancien club bouliste (il prend alors le nom d’Angelo Mai Altrove) et construit une scène où se déroulent depuis des événements passionnants quasiment tous les jours.

 

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