Lip, Des héros ordinaires, une BD signée Galandon et Vidal

Publié le par dan29000

«LIP, Des héros ordinaires», roman de combats

 

 
 

 À Besançon en 1973, des ouvriers de l’usine Lip, fleuron de l’horlogerie française, découvrent par hasard que l’actionnaire majoritaire compte réduire l’activité de manière drastique et procéder à de nombreux licenciements. S’ensuit alors une action collective qui va durer près d’une année. De ce que l’on a appelé depuis « l’affaire Lip », Laurent Galandon et Damien Vidal ont tiré un roman graphique sensible, témoignage du combat historique des salariés pour la survie de leur entreprise : Lip, Des Héros ordinaires.

Critique. Laurent Galandon a d’abord été photographe, responsable d’un cinéma d’art et d’essai avant de se diriger vers l’écriture. Damien Vidal possède une formation d’enseignant en arts appliqués, métier qu’il exerce aujourd’hui tout en menant une carrière de dessinateur. Ensemble, ils signent LIP, Des Héros ordinaires (Dargaud), chronique d’une lutte qui a duré 329 jours jusqu’à devenir un symbole du combat syndical et de la résistance ouvrière. S’opposant à l’actionnaire suisse et à sa volonté de démanteler l’activité de Lip, les ouvriers vont très vite occuper les ateliers et tenteront d'empêcher les licenciements en fabriquant pour leur compte, mettant en place un processus d’autogestion qui semblait une utopie, un moyen, mais non une fin : « c'est possible, on fabrique, on vend, on se paie ». 

Lip, des héros ordinaires, est bien plus qu’un simple biopic. C’est avant tout une fiction tirée du réel : au travers du destin de Solange, ouvrière Lip peu militante dont le couple se délite au fur et à mesure que le conflit social s’amplifie, Galandon et Vidal racontent une formidable aventure humaine dans l’immédiat après mai 68. Et le roman graphique prend une tout autre tournure, dépassant le seul point de vue de l’action syndicale pour toucher celui de la condition féminine et dresser un portrait en creux de la société française au début années 70. Tandis que le conflit social grandit dans les ateliers, Solange découvre le poids des convenances et des traditions. Le joug marital et le regard de la société va transformer sa vie : elle devient photographe par hasard et par nécessité. Elle va trouver sa voie. Quand son mari la quitte par peur et par égoïsme – par crainte des répercussions sur sa propre carrière – la femme seule, désemparée, va découvrir la solidarité, l’engagement, l’altruisme. Le personnage de Solange figure alors le récit d’une émancipation à l’aube de grandes transformations : loi instaurant le principe d'égalité de rémunération entre les hommes et femmes (mais jamais vraiment appliquée), la loi Veil sur l’IVG et la loi interdisant toute discrimination dans la fonction publique (votées deux ans plus tard). 

Au dessin, Damien Vidal réussit le tour de force de restituer l’atmosphère et l’esprit régnant au début de la décennie. Les personnages, les personnalités, les décors, les vêtements sont autant de détails temporels qui confèrent au livre un réalisme discret, loin de toute caricature. Son trait fin, expressif et sensible, rend parfaitement compte des sentiments et des émotions de chacun des acteurs. Il a principalement travaillé à partir de photographies, s’est également rendu sur place et a su recréer avec brio le Besançon d’alors, les ateliers et les rêves disparus. 

La sécession des LIP avait fait naître de grandes espérances chez les ouvriers et de grandes craintes jusqu’au sommet de l’état. En 1974, après plus de 300 jours de lutte sont signés les accords de Dole. 850 ouvriers sont réembauchés. Deux ans plus tard, en avril, l’entreprise dépose le bilan et Claude Neuschwander (dernier dirigeant de LIP qui signe la postface) a ces mots : « jusqu’à LIP, nous étions dans un capitalisme où l’entreprise était au cœur de l’économie. Après, nous nous sommes trouvés dans un capitalisme où la finance et l’intérêt de l’argent ont remplacé l’entreprise ». 

Quarante ans après « l’affaire Lip », alors que le livre est préfacé par Jean-Luc Mélenchon (il était étudiant à Besançon en 1973), les Molex, Conti et Lejaby d’aujourd’hui renvoient inévitablement aux héros ordinaires de Lip… Témoignage d’une époque révolue, celle d’un certain « âge d’or des luttes » (Lilian Mathieu, Textuel, Paris, 2009), si Lip, Des Héros ordinaires est un ouvrage militant, c’est parce qu’il place l’homme et la femme au cœur des combats sociaux et humains.

 

 

  • Laurent Galandon & Damien Vidal, Lip, Des Héros ordinaires, Dargaud Bénélux, 176 pages, 19€99.
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SOURCE / MEDIAPART

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