Prisonniers en révolte, éditions Agone : entretien avec Anne Guérin pour CQFD

Publié le par dan29000

Prison

Du baston dans la taule !

 

paru dans CQFD n°119 (février 2014), par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 26/03/2014

 

 

Quelques mois après la publication d’une enquête du Contrôleur général des lieux de privation de liberté révélant l’état désastreux et la surpopulation des prisons dans la France du XXIe siècle, trois documents viennent rappeler les révoltes anticarcérales du début des années 1970 : Prisonniers en révolte (éditions Agone) de la sociologue Anne Guérin – interviewée ci-dessous par CQFD La Révolte de la prison de Nancy – 15 janvier 1972 (éditions Le Point du Jour) et le documentaire de Nicolas Drolc, Sur les toits (Les mutins de Pangée).

Nous ouvrons une série d’articles sur cette réalité carcérale dont le scandale mérite aujourd’hui une plus grande publicité. En écho à l’esprit des mutins de 1972, Philippe Lalouel, taulard séropositif qui a déjà passé vingt-six ans en prison pour des braquages et des évasions sans violence, a écrit récemment à la garde des Sceaux : « Je ne veux pas survivre, je ne veux pas mourir en prison, je veux vivre libre. » Respect.

« Se révolter les a libérés »

Par Thierry Guitard. {JPEG}

CQFD : De quoi parle votre livre et quelle thèse défendez-vous ?

Anne Guérin : Je parle des révoltes des détenus des années 1970, en France. Si j’ai une thèse à défendre, c’est que, contrairement à une opinion largement répandue, les prisonniers sont des êtres humains et qu’ils ont, à ce titre, le droit à la parole et au respect. La parole leur est souvent confisquée.

Mai 68 aurait préparé les mutineries de 1972-1974 ? Comment ?

La France s’est livrée en 1968 à une vaste contestation de l’autorité. Celle-ci a gagné, avec trois ans de retard, les prisons elles-mêmes. En 1968, de futurs prisonniers, alors libres ont participé à des mouvements de révolte. Comme Serge Livrozet, qui occupa la Sorbonne ! Certains, notamment ouvriers, se sont retrouvés en prison pour cette raison.

Les autorités faisaient tout, à l’époque, pour isoler les détenus de la société. En 1968, les prisonniers n’avait pas le droit de recevoir des journaux, ni d’écouter la radio. Mais ces murs sont toujours poreux. Les prisonniers fabriquaient des radios clandestines. Début 1970, après le travail militant effectué par les maoïstes, eux-mêmes envoyés en prison, est créé le Groupe d’information prison (GIP) par Michel Foucault qui s’est efforcé de faire sortir de prison une grande quantité de témoignages de détenus. Démarche absolument novatrice, inouïe même, à l’époque. Parallèlement, le Comité d’action prison (CAP) composé de prisonniers et d’anciens prisonniers, a publié un mensuel tout simplement intitulé Le CAP qui a duré dix ans et a pu avoir un tirage de 5 000 exemplaires en 1974 et 1975.

Vous dites ne pas vous être servie des archives de l’administration judiciaire à cause d’une aversion pour elle… ?

Mon aversion existe, certes, mais surtout je n’avais pas les moyens de me déplacer dans toutes les régions où se trouvent, paraît-il, les archives des prisons. Je n’avais pas l’ombre d’une subvention ou d’une avance sur droits d’auteur ! En plus, j’avais un parti pris : raconter cette histoire des prisons du point de vue des prisonniers eux-mêmes et non pas du point de vue de la pénitentiaire.

Votre livre n’est pas fait d’interviews mais d’archives abondantes. C’est un choix pour travailler à tête reposée ?

Peu d’interviews, en effet, parce qu’au bout de 40 ans, les témoins ont beaucoup oublié ou sont morts ou introuvables. Mes « archives », ce sont les récits, déjà publiés, de détenus : des textes épars, mais « sur le vif » qu’ils ont écrits pendant ou peu après leur détention.

Les prisonniers étaient souvent issus de la classe ouvrière à l’époque. Aujourd’hui encore ?

De nos jours, ils sont moins issus de la classe ouvrière parce que la classe ouvrière a rétréci comme peau de chagrin et ce qu’il en reste est peu enclin à la révolte politique. Aujourd’hui, plus de 80 % des prisonniers sont issus de l’immigration maghrébine ou subsaharienne et sont chômeurs.

Une phrase de votre livre prononcée par un parent de détenus dit : « Se révolter ça les a libérés. » Est-ce que ça veut dire aussi que lorsqu’on est libéré de prison, on n’est toujours pas libre…

Même hors des murs, on n’est toujours pas libre, en effet, parce qu’on traîne derrière soi le statut d’ancien prisonnier comme un boulet. Pas d’embauche. Plus de logement, de vie familiale souvent, pas de soutien de l’état-providence (ou ce qu’il en reste), pas de diplômes. On n’est pas libre dans sa tête non plus. Pas libre de reconstruire sa vie « honnêtement ». Plus de la moitié des prisonniers « libérés » n’a d’autre choix que de renouer avec la délinquance. Parce que rien n’est fait pour les réintégrer durablement dans notre société.

Quel est le travail de l’Observatoire international des prisons dont vous êtes membre ?

Créé à Lyon en 1996 par Bernard Bolze, l’OIP s’efforce de venir en aide aux détenus, aux plans juridique, médical, pratique, etc. Aidés par les rapports que leur font les prisonniers, ses responsables tentent de faire éclater les scandales les plus criants, de se faire entendre par les autorités. C’est un combat permanent, rarement gagné, contre l’administration pénitentiaire et le ministère de la Justice. Le journal Dedans-Dehors en fait régulièrement des comptes-rendus. Ce périodique est très lu par les prisonniers – et pour eux, l’abonnement est gratuit [1] – mais aussi par leurs familles, par les autorités locales et nationales, par les nombreux intellectuels engagés dans la lutte contre les prisons sans être nécessairement abolitionnistes (peu le sont, d’ailleurs). Il y a également des livres : Guide du Prisonnier, Conditions de détention en France, etc.

Qu’est-ce qui vous a personnellement amenée à écrire ce livre ?

C’est la fréquentation, au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, d’anciens prisonniers algériens que j’aimais, et qui avaient tellement souffert qu’ils étaient incapables de parler de leur séjour en prison – de même que les déportés à leur retour des camps nazis, ou les soldats de retour d’un conflit. C’était le silence radio quand je les interrogeais là-dessus. Dès 1964, à cause de leur silence, je me suis posé des questions sur les prisons. Depuis, certains, comme Ali Zamoum, ont parlé, publié de beaux livres, comme Mémoires d’un survivant – 1940-1962. Des Français ont aussi écrit des livres magnifiques : Roger Knobeslpiess, fils d’un ramoneur-ferrailleur, évidemment sans instruction, a trouvé moyen de publier une autobiographie de prison, QHS (réédité aux éditions du Rocher en 2007) dans un style superbe. J’y ai beaucoup puisé.

 

Illustré par Thierry Guitard.

 

Notes

 

[1L’abonnement de CQFD est également gratuit pour les détenus.

 

SOURCE/ cqfd-journal.org

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