Europe : Les financiers au cœur du projet dès les origines

Publié le par dan29000

Une autre histoire de l’Europe - « Les financiers sont au coeur de ce projet » (1)

Par François Ruffin, 2/05/2014

  

   

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« “Lobby” c’est encore trop doux : ça suppose que les forces économiques fassent pression, de l’extérieur. Or, elles guident les institutions de l’intérieur. » On a interviouvé Geoffrey Geuens, maître de conférences à l’Université de Liège. Au fil de son récit, on a finalement décidé de raconter une autre histoire de l’Europe : celle des financiers, des administrateurs et des industriels. À l’oeuvre dès la création du projet en 1952, avec la CECA, ils sont « le ver dans le fruit ».

 

François Rufin : Ce qu’il y a de bien avec les intellectuels belges, c’est que les intellos français se focalisent sur l’Élysée, tandis que vous, je pense à Nico Hirtt sur l’école, à Corinne Gobin sur la CES, à Pascal Durand sur le langage de la Commission, plutôt que de critiquer le roi Albert II, vous concentrez vos critiques sur l’Union européenne...

 

Geoffrey Geuens : Oui, Bruxelles étant la capitale de l’Europe, et également le siège de l’Otan, on a ces institutions à nos portes, sous nos yeux. Autant en profiter.

 

F.R. : Et vous, Geoffrey Geuens, vous étudiez notamment le poids des lobbies dans les grandes orientations...

 

G.G. : D’emblée, je vais contester ce terme de « lobby ». Les médias l’adorent, ça ajoute une pincée de mystère à leurs articles, ça promet des révélations dans leurs émissions. Mais c’est encore trop doux : parce qu’un lobby suppose que les forces économiques fassent pression, de l’extérieur, sur le personnel politique. C’est peut- être vrai jusqu’à un certain niveau, notamment pour certains parlementaires. Mais dans les gouvernements nationaux, à la Commission européenne, ou encore à la Banque mondiale, quand on voit le profil sociologique des dirigeants, il n’y a pas besoin de faire pression sur eux, puisqu’ils viennent du monde des affaires, ou ils y passent, ou ils y sont intimement liés par divers réseaux. Ils guident ces institutions de l’intérieur. Mieux vaudrait donc parler d’endogamie, ou alors de fusion : les pouvoirs politiques et économiques se confondent. Et on vérifie ça à toutes les étapes du projet européen.

 

 

 

1952 • La CECA
Le ver dans le fruit

 

F.R. : C’est vrai dès la création de la CEE ?

 

G.G. : Même avant. La Communauté économique européenne, c’est le rejeton de la CECA, la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Et qui sont les signataires du Traité de Paris instituant la CECA ? On retrouve notamment, côté Belge, un personnage très influent : Paul Van Zeeland. Il est alors ministre des Affaires étrangères. Mais auparavant, il a été administrateur d’entreprises du groupe Empain, du groupe de Launoit, du trust Sofina, c’est-à-dire des grands capitalistes belges. Dans tout son parcours, il appartient au monde des affaires. Et après son passage au gouvernement, il retournera à ces premières amours : il deviendra, entre autres casquettes, conseiller général de la Banque de Bruxelles et président de la Banque belge d’Afrique. Quant à l’autre Belge, Joseph Meurice, alors ministre du Commerce extérieur, il est l’ancien directeur commercial des Charbonnages de Werister et se fera banquier à son tour, après son petit tour en politique, administrateur de la Brufina.

 

Voilà les hommes qui signent, pour la partie belge, le traité de Paris en 1951. Mais côté Néerlandais, ce n’est guère mieux : le ministre des Affaires étrangères, Dirk Stikker, était auparavant administrateur de la Nederlandse Bank, puis directeur général de Heineken juste avant de prendre ses fonctions au ministère. Il finira secrétaire général de l’Otan. Son collègue, ministre des Affaires économiques, Jan van den Brink, sera lui président d’ABN-Amro Bank dans les années 1970.
Et qui va notamment présider la Haute autorité de la CECA ? Le Français René Mayer, cousin, par sa mère, des Rothschild. Une fois son mandat à la CECA achevé, Mayer ira présider la Société du Nickel, dont l’actionnaire principal est la Banque Rothschild – aux côtés de la Banque de l’Indochine.

 

Le grand capital n’avait rien à craindre de ces hommes, qui étaient les siens. C’est pour ça, quand j’entends que « au départ, l’Europe était un beau projet, qu’il a été perverti, etc. », c’est aberrant : le ver était dans le fruit. Les financiers sont au cœur de ce projet depuis sa fondation.

 

Cet entretien avec Geoffrey Geuens est tiré du livre Faut-il faire sauter Bruxelles ?, François Ruffin, Fakir Éditions, 120 pages.

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SOURCE / fakirpresse.info

 

 

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HLM 10/05/2014 11:36

Une interview très instructive!