Au Brésil, l'armée pour tenir la rue

Publié le par dan29000

Pendant le Mondial, le Brésil déploie l'armée pour tenir la rue

 

|  Par Lamia Oualalou

 

Il y a d'abord une criminalité galopante. Il y a aussi une multiplication des mouvements sociaux qui menace de déborder le pouvoir. Pour renforcer une police mal formée et accusée de violences, les autorités brésiliennes ont décidé de recourir à l'armée. En tout, près de 200 000 hommes vont être mobilisés durant la Coupe du monde de football.

Rio de Janeiro, de notre correspondante.  C’est un petit fascicule de trois pages élaboré par la police civile de São Paulo. Destiné aux touristes étrangers en partance pour le Brésil, il est distribué depuis quelques jours dans leurs aéroports d’origine et dans les principaux consulats. Ne pas se balader dans la rue avec des objets précieux ; faire attention à ne pas être suivi ; en cas de tentative de larcin, « ne pas réagir, ne pas crier, ne pas discuter ». L’angoisse des autorités, c’est le vol suivi de meurtre, provoqué par une réaction « inadaptée » de la victime.

En 2012, le Brésil a enregistré 56 337 assassinats, un record historique. Pour une population de 100 000 habitants, 29 personnes sont victimes d’homicides, un taux digne d’un pays en guerre. « Les vols à main armée sont la principale préoccupation du gouvernement, d’où toutes les recommandations et le déploiement de ressources humaines considérables dans les zones touristiques et autour des stades », explique Laurence Allan, qui dirige la branche latino-américaine du cabinet de conseil IHS Country Risk.

La police compte sur la traditionnelle trêve des factions criminelles, à l’image de celle qui a été constatée à Rio de Janeiro, en 2007, pendant les Jeux panaméricains. À São Paulo, une source au sein du gouvernement local explique que le temps de la Coupe du monde, la police cessera les opérations antidrogue pour que le gang tout puissant Primeiro Comando da Capital, le PCC, évite les agressions et les hold-up qu’il ordonne généralement pour compenser la perte d’un chargement de stupéfiants.

Le fait que les touristes brésiliens et étrangers vont beaucoup se déplacer – les uns comme les autres devraient visiter en moyenne trois régions – inquiète les autorités, tant la géographie de la violence a changé ces dernières années. En diminution dans les grandes capitales du sud-est, comme Rio et São Paulo, le nombre d’assassinats s’est envolé dans les métropoles du Nordeste et, de façon générale, dans les villes moyennes de l’intérieur. Si Rio de Janeiro a démontré à plusieurs reprises sa capacité à organiser des méga-événements sans incidents majeurs – comme le sommet sur la terre Rio + 20 en 2012 ou les Journées mondiales de la jeunesse qui ont attiré 600 000 visiteurs l’année dernière –, des villes comme Recife, Salvador ou Fortaleza sont loin d’avoir ce savoir-faire.

Manifestation des employés du métro en grève, fin mai.Manifestation des employés du métro en grève, fin mai. © Midia Ninja
 

Bien que moins visitées par la presse étrangère et locale, concentrées sur Rio et São Paulo, ces villes sont également le théâtre, depuis plusieurs semaines, de grèves et de manifestations. Alors que 55 % de la population juge que la Coupe du monde sera plus nuisible que positive au pays, l’insatisfaction s’exprime moins dans la rue que l’année dernière. Les mouvements anti-coupe n’attirent plus que quelques centaines de personnes. Ce sont désormais les syndicats plus organisés qui prennent le relais, pour des revendications de hausse de salaires et d’améliorations des conditions de travail.

Professeurs, conducteurs de bus, agents du métro, policiers fédéraux : ces rassemblements corporatistes s’expliquent surtout par la proximité des élections générales, en octobre prochain, mais ils tablent sur la surexposition médiatique de la Coupe pour faire pression sur les gouvernants.

Répression disproportionnée

« Le véritable risque pour la sécurité viendrait d’un incident provoqué par une répression disproportionnée de la part des forces de l’ordre, qui pourrait rameuter la société civile, surtout si parallèlement, l’équipe nationale n’est pas à la hauteur des attentes », analyse Ignacio Cano, spécialiste de la violence urbaine à l’Université d’État de l’État de São Paulo. L’année dernière, alors que les principaux médias locaux minimisaient l’impact des premières manifestations en faveur d’une amélioration des services publics, c’est l’agression des journalistes par la police qui les a fait changer de ton, mobilisant des pans entiers de la classe moyenne.

 
La police à cheval charge les manifestants indiens.La police à cheval charge les manifestants indiens. © Midia Ninja
 

Les autorités ont beau multiplier les avertissements et les appels à la collaboration de collègues étrangers – des CRS français et des équipes du FBI américain sont notamment venus assister la police militaire de Rio –, à chaque rassemblement, des informations concernant des blessés ou des interpellations abusives font le tour des réseaux sociaux. Les images, il y a deux semaines, de policiers lançant des bombes lacrymogènes sur 500 Indiens en peintures de guerre lors d’une manifestation anti-Mondial à Brasilia ont choqué. Une récente étude de la Fondation Getulio Vargas, citée par le quotidien carioca O Globo, révèle que 64 % des policiers de Rio de Janeiro confessaient n’avoir reçu aucune formation pour faire face aux manifestations et qu’ils étaient contraints à l’improvisation.

Pour éviter tout dérapage, le gouvernement joue sur le nombre. Il va déployer un contingent de 157 000 personnes, entre agents municipaux, policiers et militaires dans les douze villes hôtes de la compétition. En outre, 20 000 vigiles privés officieront dans les stades, soit 1 800 par match. Le recours à l’armée de terre a été décidé à la mi-mai par la présidente Dilma Rousseff quand, après avoir promis que « personne ne toucherait un cheveu des sélections », elle a vu le bus de l’équipe nationale cerné par des professeurs en grève. Le renfort militaire va plus loin, jusqu’à l’occupation de territoires entiers. C’est le cas à Rio de Janeiro, où 2 700 militaires sont installés dans le Complexe de la Maré, un ensemble de seize favelas proche de l'aéroport international.

« Le gouvernement fait le choix de la militarisation de la sécurité, qui est déjà un gros problème au Brésil », dénonce Christopher Gaffney, géographe spécialiste des méga-événements à l’Université fédérale. « On renforce ce modèle qui consiste à faire des masses populaires l’ennemi, il faudrait au contraire repenser toute la politique de sécurité publique », poursuit-il.

C’est en effet ce que suggère le regain de violence dans les favelas de Rio de Janeiro, dont une partie a enregistré un certain apaisement depuis la fin de 2008, quand elles ont accueilli des « unités de police pacificatrices », les UPP. Ces commissariats de proximité installés au cœur de la communauté n’avaient pas pour vocation d’expulser le narcotrafic, mais au moins d’en finir avec le contrôle du territoire par des gangs surarmés, avec succès : les assassinats ont chuté de 26,5 % l’année dernière dans les UPP.

Les critiques persistent, à l’égard d’un projet qui privilégie les quartiers riches et touristiques, et contre l’attitude autoritaire de la police, qui interdit notamment les « bals funk », principal loisir dans les favelas. Reste que pour la première fois depuis vingt ans, Rio de Janeiro semblait avoir trouvé une nouvelle politique de sécurité, avec la participation des trois niveaux de pouvoir – État fédéral, État régional et municipalités –, un fait rarissime dans l’histoire de la « Ville merveilleuse ».

« On s’est trop rapidement reposés sur nos lauriers, comme si ces premières expériences allaient résoudre tous nos problèmes », regrette le colonel Robson Rodrigues, qui a dirigé les UPP entre 2010 et 2011. Ces dernières semaines, les narcotrafiquants ont profité de la pression provoquée par l’arrivée de la Coupe du monde, la proximité des élections et la multiplication des manifestations pour récupérer les territoires dont ils ont perdu le contrôle depuis 2008. Leurs attaques de plusieurs postes de police implantés dans ces favelas ont provoqué la mort de six agents.

 

Accusations de torture et d'assassinats

Les gangs ont également profité de la mauvaise humeur de la population à l’égard d’une police accusée de brutalité, voire de torture et d'assassinats. En juillet 2013, la disparition du maçon Amarildo Dias de Souza après son interpellation par des policiers de l’UPP de Rocinha, la principale favela de la ville, a fait scandale. Dans tous le pays, des manifestants ont arboré des banderoles « Où est Amarildo ? » pour dénoncer une police qui tue en moyenne cinq personnes par jour.

En avril, Douglas Rafael da Silva Pereira, un jeune danseur, est mort d'un coup de feu qu'on présume tiré par un policier, à Cantagalo, une favela de Copacabana, le quartier le plus touristique de Rio de Janeiro. Son décès avait déclenché une violente émeute. « Entre 2002 et 2011, plus de 10 000 personnes ont été tuées par la police dans l’État de Rio, au nom de la légitime défense », dénonce Alexandre Ciconello, responsable des droits de l’homme à l’antenne locale d’Amnesty International.

Un journaliste attaqué par une patrouille militaire lors d'une manifestation fin mai.Un journaliste attaqué par une patrouille militaire lors d'une manifestation fin mai. © Midia Ninja
Patrouille dans les rues de Rio de Janeiro.Patrouille dans les rues de Rio de Janeiro. © Lamia Oualalou

« Ces épisodes de violence policière sont lamentables, parce qu’ils mettent en péril la politique de proximité qu’il faudrait bâtir », regrette le colonel Robson Rodrigues. Alors qu’elles semblaient faire partie du paysage, les UPP sont désormais menacées. Même si la sécurité des touristes n’est pas en jeu, c’est celle de la population, en particulier dans les quartiers défavorisés, qui inquiète. La police a d’autant plus de mal à gagner la confiance de la population et à être plus efficace, que les expériences dans les commissariats, positives ou négatives, ne sont recensées nulle part, poursuit Robson Rodrigues : « Tout fonctionne à l’intuition, ça marche dans certaines favelas parce que les chefs des UPP favorisent le dialogue, mais ce n’est pas une politique de proximité. »

 

En tablant sur la militarisation à l’échelle nationale, le gouvernement fédéral devrait obtenir une certaine tranquillité mais sans garantie pour l’avenir. En termes d’images, les dégâts risquent en revanche d’être considérables : il n’est pas sûr que des patrouilles surarmées et des policiers avançant sous des carapaces à la Robocop constituent la meilleure publicité pour le Brésil.

 

SOURCE / MEDIAPART

 

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