Au Brésil, la Coupe du monde des expulsions : en tête les prostituées

Publié le par dan29000

« Les premières personnes à être expulsées, ce sont les prostituées »

 

 
 

Morgane Merteuil, porte-parole du Syndicat du travail sexuel (Strass), s'entretient avec Diana, militante brésilienne, sur la répression de la prostitution et la «pacification» des favelas, au Brésil, à l'approche de la coupe du monde. Un projet de loi rédigé en concertation avec les mouvements de prostituées prévoit de faire la différence entre exploitation sexuelle et travail sexuel.


 

Peux-tu présenter, nous expliquer les mouvements dans lesquels tu es impliquée au Brésil, notamment les organisations de travailleuses du sexe, et ce qui se passe de manière générale au Brésil, par rapport à la préparation de la coupe du monde ?

Je m'appelle Diana, je suis architecte et je travaille avec le mouvement de droit à la ville ; j'ai travaillé avec beaucoup d'autres mouvements, et maintenant je travaille avec des mouvements de prostituées ; j'ai un partenariat depuis longtemps avec une association de prostituées, de Campinas, une ville à l'intérieur de São Paulo, qui est un grand district industriel, et depuis 2006 je travaille avec cette association, et je fais mon doctorat sur le thème de la ségrégation de la prostitution. Je participe aussi à l'observatoire de la prostitution, qui est une institution de mon université à Rio. Cette organisation travaille avec les associations de Rio et avec le réseau brésilien de prostituées, qui réunit de nombreuses associations du Brésil.

Tu peux en citer quelques-unes ?

L'association la plus connue, c'est l'organisation de Rio, l'association Davida, de Gabriela Leite (décédée en octobre 2013). Après, il y a l'organisation de Belém do Pará, dans la région de l'Amazonie, qui s'appelle Gempac. Une autre association connue est Aprosmig, de Belo Horizonte, un autre Etat du Brésil … mais il y en a beaucoup, je ne sais pas le nombre exact d'associations, je crois que c'est dix, ou un peu moins.

Merci. Et la situation des prostituées au Brésil, donc ?

Alors, le mouvement a commencé avec ce réseau d'associations, en 1987. Au Brésil, le travail indépendant des prostituées n'est pas un crime, c'est comme en France : notre réglementation est abolitionniste

Donc les bordels sont interdits aussi au Brésil ?

Oui. En fait c'est la loi sur le proxénétisme (« rufianismo ») ; les termes de la lois sont très vastes : toute personne qui a une relation avec une prostituée peut être concernée par cette loi ; c'est très facile pour les policiers, quand ils veulent faire quelque chose – et aussi, quand ils ne veulent pas.

En ce moment, il existe un projet de loi pour changer ça, c'est un projet de 2013, d'un député militant gay, qui a défendu beaucoup de lois progressistes. Cette loi, appelée Loi « Gabriela Leite », il l'a rédigée en concertation avec les mouvements de prostituées, et elle a pour objet de faire la différence entre exploitation sexuelle et travail sexuel, et d'enlever l'interdiction des maisons de prostitution, car on sait bien que c'est impossible de travailler sans structure pour les prostituées. Donc il y a un gros mouvement des prostituées pour essayer de faire en sorte que cette loi soit approuvée, et nous, à Campinas, l'association avec laquelle je travaille, on a organisé, pour le jour des prostituées, le 2 juin, un débat sur cette loi, avec le député qui l'a écrite.

Mais en même temps, il y a un autre projet de loi, pour pénaliser les clients, qui date de 2011. En fait, après le vote de la résolution abolitionniste en France, les conservateurs s'en sont beaucoup inspirés pour faire cette loi ici aussi. Mais ici c'est un projet de loi des parlementaires évangéliques.

Ils citent explicitement les débats qui ont lieu en France ?

Oui. Ce projet de loi date de 2011, mais après que la résolution en France a été approuvée, cette proposition est revenue au Brésil avec beaucoup de force, parce que « l'exemple de la France », etc...  

Peux-tu nous parler des arrestations et viols de plus de 100 prostituées fin mai à Niteroi ? 

Ici à Rio, qui accueille la coupe du monde de football, puis les Jeux Olympiques, il y a beaucoup de mouvements de rénovation urbaine, ce qui a suscité beaucoup d'émotion en raison des nombreuses expulsions de gens pauvres, et aussi des prostituées. Il y a deux lieux traditionnels de prostitution ici, où des prostituées ont été expulsées : par exemple au centre-ville, la place Tiradentes et la place Mauá, qui sont des lieux très traditionnels, ça fait presque 100 ans qu'il y a des prostituées ici. Et donc avec la rénovation urbaine, ils ont fermé les hôtels, etc, pour que les prostituées ne puissent plus travailler. La place Mauá, c'est celle à côté du port. Il y a un grand projet de rénovation urbaine autour de ce port, donc cette place a beaucoup changé, et les prostituées ne peuvent plus y travailler, car ils ont fermé les hôtels, les « termas » (saunas).

A Niteroi, une ville qui est très proche de Rio, qui est presque la même ville, il y a aussi un projet de rénovation urbaine ; il y a un bâtiment de 10 étages, qui est depuis de nombreuses années un lieu traditionnel de prostitution, dont la majorité des femmes sont des prostituées indépendantes dans leur appartement, donc ce n'est pas possible de les réprimer par le proxénétisme. Depuis que cette rénovation urbaine a été initiée par la mairie de la ville, en avril de cette année, ils ont commencé à arrêter des prostituées pour proxénétisme, et comme la loi est large... en fait ils font comme ça : par exemple, 3 prostituées travaillent dans un appartement, mais sur le loyer, c'est le nom d'une seule, et elle est considérée comme proxénète.

Donc ils ont arrêté des prostituées sous ces accusations de proxénétisme, il y a eu aussi beaucoup de violences de la part de la police. Les prostituées de ce bâtiment se sont organisées et ont fait une manif, mais qui n'était pas liée à un autre mouvement plus institutionnalisé. Cette manifestation a été très médiatisée, et elles disaient « on veut la légalisation de la prostitution ». Elles ne savaient pas que la prostitution n'est pas interdite. Lors de la 2e manifestation, il y avait aussi des associations comme Davida, et là, elles disaient: « la prostitution n'est pas un crime ». Donc elles ont fait ces deux manifestations, en avril de cette année, et beaucoup de gens ont regardé...

 

Appartements de prostituées fermés par la police à Niteroi.Appartements de prostituées fermés par la police à Niteroi. © Laura Rebecca Murray e Lourinelson Vladmir

Ah et je voulais te dire aussi : Ce sont 300 prostituées, qui travaillaient dans cette maison à Niteroi, qui ne peuvent plus entrer dans le bâtiment, chaque appartement a un papier de la police, disant de ne pas rentrer, car c'est un lieu de crime (voir toutes les photos ici). Mais beaucoup de prostituées habitaient dans ce lieu, et se retrouvent donc maintenant sans maison, dans la rue. Mais elles veulent faire une autre manifestation, donc on verra...

Il y a souvent des manifestations de prostituées au Brésil ?

Non, pas beaucoup. Il y a beaucoup d'organisations, qui font des fêtes, des défilés de mode... il y a eu une manifestation en 2006 à Campinas, c'est la première à laquelle j'ai participé, et depuis que j'habite à Rio, je n'en ai jamais vu, donc non, ce n'est pas très fréquent. Donc, après celles-là, il y a eu beaucoup d'articles de presse, et après ça, les policiers ont arrêté d'être violents, et donc Davida a créé des liens avec des prostituées, pour faire quelque chose le 2 juin, faire des réunions pour faire un mouvement à Niteroi. Mais l'autre jour, quand les personnes de Davida sont parties de Niteroi, et qu'elles sont arrivées à Rio, elles ont reçu un coup de téléphone de Niteroi, disant que la police était arrivée, et commençait à expulser les prostituées, avec violence, sans explication, sans mandat écrit. Ici, au Brésil, je pense que c'est pareil en France, il faut un papier officiel pour expulser des gens ; là il n'y avait rien ; en fait, la police a fait les papiers en même temps que les descentes... Ce sont donc 100 prostituées qui ont été arrêtées. Ils les ont mises dans un minibus, il y a eu des violences, et certaines prostituées ont été forcées de pratiquer du sexe oral, les policiers passaient leurs mains sur leurs corps, les battaient... il y a eu beaucoup de récits de violences, c'est incroyable.

Et du coup, elles comptent essayer de faire quelque chose pour éviter que ça se reproduise, des actions sont envisagées ?

Les avocats de Davida sont en train de faire des dossiers pour aller dénoncer ce qui s'est passé, oui.

Et ça a eu un certain écho, pas forcément dans les médias, mais dans les milieux militants, féministes ?

Il n'y a rien eu dans les médias hégémoniques.

Et au niveau des mouvements contre la coupe du monde ? J'ai vu il y a quelques jours qu'il y avait encore eu une grosse manifestation contre la coupe du monde, est-ce qu'il y a des liens entre ces mouvements et les organisations de prostituées ?

Pas vraiment, c'est plutôt chacun de son côté. Mais du côté de Davida, et des prostituées de Niteroi, elles commencent à dire qu'il faudrait rejoindre les autres mouvements aussi. Et aussi, on va faire un dossier de dénonciation des violations des droits à l'occasion de la coupe du monde, et je suis chargée de la partie sur le genre. Donc j'écris là dessus, et je pense qu'il y a une possibilité de faire quelque chose avec les autres mouvements, maintenant qu'il s'est passé ça avec les prostituées, et qu'elles se sont organisées.

En France, on a entendu parler de ce qui se faisait à l'approche de la coupe du monde, contre les pauvres, les sans domicile, avec certains qui ont été tués, est-ce que tu peux en parler un peu aussi ?

Il y a beaucoup de choses qui se passent … Tout a commencé avec la « pacification » des favelas. La « pacification », c'est comme ça que le gouvernement appelle les actions qu'il mène dans les favelas, surtout les favelas proches des lieux riches ; dans les favelas proches de la périphérie, il n'y a pas de pacification évidemment.

La pacification, ça se passe comme ça : la police, la police militaire, avec même des tanks de guerre, des chars, rentre dans les favelas, et tue les soi-disant trafiquants... c'est une guerre en fait. Et après, ils ouvrent un commissariat dans la favela, une grande maison de la police, de la police militaire... et cette opération, ça tue évidemment des innocents, beaucoup d'habitants... Et je sais pas exactement le nombre, mais ces opérations de pacifications, ça a eu lieu dans beaucoup de favelas.

«Pacification» dans la favela Complexo da Maré, à Rio.«Pacification» dans la favela Complexo da Maré, à Rio.
 

Face à ça, quelques favelas ont organisé des manifestations, surtout l'année dernière, contre cette violence.

Un autre problème, c'est que ce sont les gens des favelas, des gens très pauvres, des organisations très marginales... Avant la pacification, la mairie a fermé tous les magasins informels, marginaux, donc la vie est devenue beaucoup plus chère pour ces personnes. Et ça mène à déplacer en périphérie les gens plus pauvres...

Autre chose qui s'est passé : ce n'est pas seulement les favelas, mais les lieux pauvres proches des places où il va y avoir une rénovation urbaine, comme le port dont je parlais. Là, beaucoup de gens ont dû partir car la vie y est devenue très chère, et les immeubles se revendent aux plus riches. Et dans les manifs de l'année dernière, environ 20 personnes ont été tuées dans les confrontations avec la police, beaucoup de jeunes, et aussi 2 personnes âgées qui sont mortes à cause des gaz de la police. Il y a beaucoup de dénonciation de violences, on doit finir le dossier avant la coupe du monde... Mais il y a vraiment beaucoup de choses qui se passent.

Donc la répression des prostituées prend vraiment place dans ce contexte plus large de nettoyage de la ville ?

Oui. Les premières personnes à être expulsées, ce sont les prostituées je pense.

Ah et autre chose dont je voulais parler : la question du tourisme sexuel. Les féministes anti-prostitution disent que pendant la coupe du monde, l'industrie du sexe va gagner plus d'argent que tout ; c'est drôle, « que tout » : plus que les entreprises de construction ! (rires)

En fait, notre présidente, Dilma Roussef, a fait une déclaration aussi, contre le trafic, et contre le tourisme sexuel. Mais le tourisme sexuel, ce n'est pas un crime au Brésil. Et donc le réseau national de prostituées a fait une réponse à la présidente, pour lui dire que le tourisme sexuel n'est pas un crime... Ce qu'il faut comprendre c'est que ce sont les mêmes termes qui justifient les violences policières lors des programmes de rénovations urbaines, et ceux utilisés par les gens de gauche, les féministes... En fait il y a deux choses qui se passent : d'un côté cette idée de la coupe du monde et l'augmentation du trafic, etc, et en même temps, les prostituées sont expulsées des lieux de rénovation urbaine, et les prostituées le plus facilement expulsées, ce sont les prostituées indépendantes. Parce que les grandes maisons ont des accords avec la police, leur donnent de l'argent. La logique pousse vraiment les prostituées à travailler pour les grandes maisons, qui sont souvent liées à des réseaux marginaux, etc...

Qu'est-ce que tu entends exactement par ces « grandes maisons » ?

Les maisons plus riches, ou … les maisons de Copacabana (le lieu le plus touristique ici), là il y a des grandes maisons, et dans ces maisons les prostituées travaillent plus enfermées... C'est contradictoire en fait, même pour les abolitionnistes, parce que même les prostituées indépendantes deviennent obligées de travailler dans ces grandes maisons.

Des photos des Manif des prostitués à Niterói:

Photos de Observatório da Prostituição

Photos de Jean Wyllys 

Jean Wyllys avec des manifestants

Resistência e protesto das prostitutas em Niteroí

Action à Niteroi

 

Des photos des tanks dans les processus de "pacification" des favelas à Rio

1. "Pacification" dans la favela "Complexo da Maré" (proche de l'université fédérale de Rio), 2750 hommes des forces armées et de la police militaire y occupent déjà (c'est le plus récent processus de pacification, avril de 2014):

Pacificação: Complexo da Maré é ocupado por 2.750 militares das Forças Armadas e da PM (RevistaVIPBrasil, 5 avril 2014)

A pacificação violenta da Maré (Brasil de fato, 27 mai 2014)

Moradores da Maré já fazem denúncias no Disque-Pacificação (O Globo, 17 avril 2014)

Rio de Janeiro: com 2,5 mil agentes, Forças Armadas ocupam Complexo da Maré (Portal do Zacarias, 5 avril 2014)

2. "Pacification" de La Rocinha, la plus grande et plus célèbre, il y a 70000 habitants qui vivent dans cette favela proche des quartiers plus riches à Rio

http://vejario.abril.com.br/imagem/2011/vjrio2244/cidade4.jpg

CORRUPÇÃO É APONTADA COMO MAIOR INIMIGA DA POLÍCIA PACIFICADORA NO RIO (Defesanet, 16 novembre 2011)

Após 11 meses ocupada pelas forças de Pacificação, Rocinha inaugura a sua UPP (EBC, septembre 2012)

Ocupação silenciosa e tranquila na Rocinha ( ExtraGlobo, 13 novembre 2011) 

 

SOURCE / MEDIAPART

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