CHIAPAS, EZLN : dernier communiqué de Marcos avant disparition

Publié le par dan29000

Dernier communiqué du SCI Marcos avant de disparaitre

 

Entre ombre et lumière

 
Traduction du communiqué de l’EZLN, annonçant la décision de faire disparaître le Sous-commandant Insurgé Marcos, publié sur le site enlacezapatista le 25 mai.
Connaitre + sur les zapatistes
 
 

Entre ombre et lumière

À La Realidad, Planète Terre.
Mai 2014.
Compañeracompañeroacompañero:
Bonsoir, bonjour, quelque soit votre géographie, votre temps et vos us.
Bon levé du jour.
Je voudrais demander aux compañerascompañeros et compañeroas de la Sexta qui viennent d’ailleurs, spécialement aux compagnons des médias libres, de la patience, de la tolérance et de la compréhension concernant ce que je vais dire, car ce seront mes derniers mots en public avant de cesser d’exister.

Je m’adresse à vous et à ceux qui à travers vous, nous écoute et nous regardent.
Peut-être qu’au début, ou au long de cette parole grandira dans vos cœurs l’impression que quelque chose est hors de propos, que quelque chose ne cadre pas, comme s’il vous manquait une ou plusieurs pièces pour donner sens au puzzle que nous allons vous exposer. Il est bien évident que manque toujours ce qui manque.
Peut-être qu’après, des jours, des semaines, des mois, des années, des décennies, ce que nous disons maintenant sera compris.
Mes compañeras et compañeros de l’EZLN, à tout niveau, ne me préoccupent pas, parce qu’ici c’est évidemment notre façon de faire : avancer, lutter, en sachant toujours qu’il manque encore quelque chose.
En plus, que personne ne s’offense, l’intelligence des compas zapatistes est très au-dessus de la moyenne.
Pour le reste, ça nous satisfait et nous enorgueilli que ce soit devant les compañeras,compañeros et compañeroas, de l’EZLN, comme de la Sexta, que cette décision collective soit communiquée.

Et tant mieux que ce soit par les médias libres, alternatifs, indépendants, que cet archipel de douleur, de rage et de lutte digne que nous appelons « la Sexta », prenne connaissance de ce que je vais vous dire, où que vous vous trouviez.
Si quelqu’un d’autre souhaite savoir ce qui se passe en ce jour, il devra consulter les médias libres pour le savoir.
Bon, allez. Bienvenues et bienvenus dans la réalité zapatiste.

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Arrivée du Commandement Général de l’EZLN à La Realidad, pour l’hommage à Galeano. photo via médias libres
 
I.- Une décision difficile.
Lorsque nous avons fait irruption et interruption en 1994 par le sang et le feu, la guerre pour nous, nous les zapatistes, ne commençait pas.
La guerre d’en-haut, avec la mort et la destruction, la spoliation et l’humiliation, l’exploitation et le silence imposé au vaincu, nous la subissions depuis les siècles précédents.
Ce qui a commencé pour nous en 1994, c’est l’un des nombreux moments de la guerre de celles et ceux d’en-bas contre celles et ceux d’en-haut, contre leur monde.
Cette guerre de résistance qui jour après jour ferraille dans les rues de chaque recoin des cinq continents, dans les champs et dans les montagnes.
Elle était et est la nôtre, comme celle des nombreux hommes et nombreuses femmes d’en-bas, une guerre pour l’humanité et contre le néolibéralisme.
Face à la mort, nous revendiquons la vie.
Face au silence, nous exigeons la parole et le respect.
Face à l’oubli, la mémoire.
Face à l’humiliation et le mépris, la dignité.
Face à l’oppression, la révolte.
Face à l’esclavage, la liberté.
Face à la contrainte, la démocratie.
Face au crime, la justice.
Qui pourrait, ayant un tant soit peu d’humanité dans les veines, remettre en question ces revendications ?
Et en cela, beaucoup nous ont écouté.
La guerre que nous menons nous a donné le privilège de parvenir jusqu’aux oreilles et aux cœurs attentifs et généreux, et jusqu’à des géographies proches et lointaines.
Il nous manquait et nous manque encore et toujours quelque chose, mais nous étions alors parvenus à accrocher le regard de l’autre, son écoute, son cœur.
Nous nous sommes alors retrouvés face à la nécessité de répondre à une question décisive :
On fait quoi maintenant ?
Au milieu des sombres comptes du passé, il n’y avait pas de place pour nous poser de question. Cette question nous en a alors amené bien d’autres :
Préparer ceux qui vont suivre sur la voie de la mort ?
Former plus et de meilleurs soldats ?
Investir nos ressources dans l’amélioration de notre piteuse machine de guerre ?
Simuler le dialogue et les dispositions à la paix, mais continuer de préparer de nouveaux coups ?
Tuer ou mourir, comme unique destinée ?
Ou devions-nous reconstruire le chemin de la vie, celui qu’ils avaient détruit et qu’ils continuent d’abîmer depuis en-haut ?
Le chemin non seulement des peuples originaires, mais aussi des travailleurs, des étudiants, des professeurs, des jeunes, des paysans, en plus de toutes les différences qui sont célébrées en-haut, et qui en-bas sont poursuivies et punies.
Devions-nous inscrire notre sang sur le chemin que d’autres dirigent depuis le Pouvoir, ou devions-nous tourner le cœur et le regard vers ce que nous sommes et vers ceux qui sont ce que nous sommes, c’est à dire les peuples originaires, gardiens de la terre et de la mémoire ?

 

Personne ne l’a alors entendu, mais dans les premiers balbutiements que fut notre parole, nous avertissions que notre dilemme n’était pas négocier ou combattre, mais bien vivre ou mourir.
Celui qui aurait alors été averti que ce dilemme précoce n’était pas individuel, aurait peut-être mieux compris ce qui s’est passé dans la réalité zapatiste ces 20 dernières années.
Mais je vous disais, moi, que nous nous heurtions à cette question et ce dilemme.
Et nous avons choisi.
Et au lieu de nous dédier à la formation de guérilleros, de soldats et d’escadrons, nous avons préparé des promoteurs d’éducation, de santé, et ils ont bâti les bases de l’autonomie qui aujourd’hui émerveille le monde.

 
Au lieu de construire des casernes, d’améliorer notre armement, bâtir des murs et des tranchées, nous avons bâti des écoles, des hôpitaux et des centres de santé ont été construits, nous avons amélioré nos conditions de vie.
Au lieu de lutter pour avoir une place au Panthéon des morts individualisés d’en-bas, nous avons choisi de construire la vie.
Et cela au milieu d’une guerre qui, bien que sourde, n’en était pas moins meurtrière.
Parce que, camarade, c’est une chose de crier « vous n’êtes pas seuls » et c’en est une autre d’affronter avec son seul corps une colonne blindée de troupes fédérales, comme c’est arrivé dans la zone de Los Altos du Chiapas. On verra alors si avec un peu de chance quelqu’un s’en rend compte, si avec un peu plus de chance celui qui sait s’indigne, et si avec un peu plus de chance encore celui qui s’indigne fait quelque chose.
Pendant ce temps, les chars sont freinés par les femmes zapatistes, et à défaut de matériel ce fut sous les insultes à leurs mères et des pierres que le serpent d’acier a du battre en retraite.
Et dans la zone nord du Chiapas, subir la naissance et le développement des gardes blanches, recyclées désormais en paramilitaires ; et dans la zone Tzotz Choj les agressions continues des organisations paysannes qui « d’indépendant » n’ont parfois même pas le nom ; et dans la zone de la Forêt Tzeltal le cocktail de paramilitaires etcontras.
Et c’est une chose de crier « nous sommes tous Marcos » ou « nous ne sommes pas tous Marcos », selon le cas ou la cause, et la répression en est une autre, accompagnée de toute la machinerie de guerre, l’invasion des villages, le « ratissage » des montagnes, l’utilisation de chiens dressés, les pales des hélicoptères armés qui chahutent la houppe des érythrimes, le « mort ou vif » né dans les premiers jours de janvier 1994 et ayant atteint sont paroxysme en 1995 et le reste du sextennat du dorénavant employé d’une multinationale, et que cette zone de la Forêt Fronteriza subissait depuis 1995 et à laquelle s’ajouta par la suite la même séquence d’agressions d’organisations paysannes, utilisation de paramilitaires, militarisation, harcèlement.
S’il y a un mythe dans tout cela ce n’est pas le passe-montagnes, mais bien le mensonge qui se répète depuis ces jours-là, repris même par des personnes ayant fait de longues études, qui dit que la guerre contre les zapatistes n’a duré que 12 jours.
Je ne ferais pas de décompte détaillé. Quelqu’un avec un peu d’esprit critique et de sérieux peut reconstituer l’histoire, et ajouter et soustraire pour faire l’addition, et dire si les reporters étaient et sont plus nombreux que les policiers et les soldats, si les flatteries étaient plus nombreuses que les menaces et les insultes, si le prix qui était mis l’était pour voir le passe-montagnes ou pour la capture « mort ou vif ».
Dans ces conditions, quelques fois avec nos seuls forces et d’autres avec l’appui généreux et inconditionnel de bonnes personnes du monde entier, la construction toujours inachevée, c’est vrai, mais pourtant définie, de ce que nous sommes, a avancé.
Ce n’est pas alors une phrase, heureuse ou malheureuse, selon qu’on regarde d’en-haut ou d’en-bas, celle de « nous sommes ici les morts de toujours, mourant à nouveau, mais maintenant pour vivre ». C’est la réalité.
Et presque 20 ans après…
Le 21 décembre 2012, alors que coïncidaient la politique et l’ésotérisme, comme d’autres fois, pour prédire des catastrophes qui sont toujours pour les mêmes qu’à chaque fois, ceux d’en-bas, nous avons répété le coup du 1er janvier 94 et, sans faire feu ni un seul tir, sans armes, avec notre seul silence, nous avons abattu une nouvelle fois la superbe des villes, berceau et nid du racisme et du mépris.
Si le premier janvier 1994 des milliers d’hommes et de femmes sans visage ont attaqué et soumis les garnisons qui protégeaient les villes, le 21 décembre 2012 ce furent des dizaines de milliers qui prirent sans paroles les édifices d’où se célébrait notre disparition.
Le simple fait imparable que l’EZLN non seulement n’était pas affaiblie, et avait encore moins disparue, mais plutôt qu’elle avait grandie quantitativement et qualitativement aurait suffi à quelque esprit moyennement intelligent pour se rendre compte que, durant ces 20 années, quelque chose avait changé à l’intérieur de l’EZLN et des communautés.
Plus d’un pense peut-être que nous nous sommes trompés dans notre choix, qu’une armée ne peut ni ne doit s’enrôler dans la paix.
Pour bien des raisons, c’est sûr, mais la principale était et est que de cette manière nous finirions par disparaître.
Peut-être est-ce vrai. Peut-être nous trompons-nous en choisissant de cultiver la vie plutôt que d’adorer la mort.
Mais nous avons fait notre choix sans écouter ceux de l’extérieur. Non à ceux qui toujours réclament et exigent la lutte à mort, alors que ce sont d’autres qui fournissent les morts.
Nous avons choisi en nous regardant et en nous écoutant, devenant le Votán collectif que nous sommes.
Nous avons choisi la révolte, c’est à dire la vie.
Cela ne veut pas dire que nous ne savions pas que la guerre d’en-haut essaierait et essaye d’imposer encore sa domination sur nous.
Nous savions et nous savons qu’il nous faudrait encore et encore défendre ce que nous sommes et comment nous sommes.
Nous savions et nous savons qu’il continuerait d’y avoir des morts pour qu’il y ait la vie.
Nous savions et nous savons que pour vivre, nous mourons.
 
II.- Un échec ?
Il se dit ici ou là que nous n’avons rien obtenu pour nous.
Il est surprenant de voir cette position maniée avec si peu de gêne.
Ils pensent que les fils et les filles des commandants et commandantes devraient profiter de voyages à l’étranger, d’études dans des écoles privées et ensuite de hauts postes dans des entreprises ou la politique. Qu’au lieu de travailler la terre pour en arracher de leur sueur et de leur engagement de quoi se nourrir, ils devraient se distinguer sur les réseaux sociaux, se divertissant en boîte, exhibant leur luxe.
Peut-être les sous-commandants devraient-ils procréer et laisser en héritage à leurs descendants les charges, les revenus, les baraques, comme le font les politiciens de tout l’éventail ?
Peut-être devrions-nous, comme les dirigeants de la CIOAC-H et d’autres organisations paysannes, recevoir des privilèges et des paiements en projets et soutien, en garder la plus grande partie et ne laisser aux bases que des miettes, en échange de l’accomplissement d’ordres criminels venant de plus haut ?
Mais c’est bien vrai, nous n’avons rien obtenu de ça pour nous.
Il est difficile de croire, 20 ans après, que le « rien pour nous », n’ait finalement pas été une consigne, une belle phrase pour les banderoles et les chansons, mais une réalité, la réalité.
Si être conséquent est un échec, alors l’incohérence est le chemin de la réussite, la route du Pouvoir.
Mais nous, nous ne voulons pas aller par là.
Ça ne nous intéresse pas.
Suivant ces paramètres nous préférons échouer que triompher.
III.- La relève.
Au cours de ces 20 années il y a eu une relève multiple et complexe au sein de l’EZLN.
Certains n’ont noté que le plus évident : la générationnelle.
Aujourd’hui font la lutte et dirigent la résistance, celles et ceux qui étaient petit.e.s ou n’étaient pas né.e.s au début du soulèvement.
Mais certaines études n’ont pas pris conscience d’autres relèves :
Celle de classe : de l’origine classe moyenne instruite, à indigène paysanne.
Celle de race : de la direction métisse à la direction nettement indigène.
Et le plus important : la relève de la pensée : de l’avant-gardisme révolutionnaire au commander en obéissant ; de la prise du Pouvoir d’en-haut à la création du pouvoir d’en-bas ; de la politique professionnelle à la politique quotidienne ; des leaders aux peuples ; de la marginalisation de genre à la participation directe des femmes ; des quolibets pour l’autre à la célébration de la différence.
 
 

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