Jacque Ellull, oracle de la révolution pirate

Publié le par dan29000

Jacques Ellul, l’oracle de la révolution pirate

 

 

Jusqu’à très récemment, Jacques Ellul n’était pour moi qu’un nom à l’entrée d’un amphithéâtre que j’ai pu longuement fréquenter durant mes études. Certains professeurs l’évoquaient, mais sans jamais rentrer dans le détail de sa pensée. C’est un peu triste, on lui rend hommage sans jamais expliquer l’originalité de sa penser, la raison de cette mise à l’honneur. Du coup, la bibliothèque universitaire possédait sans doute la plupart de ses ouvrages, mais je doute qu’ils aient été souvent empruntés, puisqu’il n’était jamais vraiment étudié.

 J’ai redécouvert Jacques il y a quelques mois à travers un ouvrage paru l’an dernier aux éditions La Table Ronde et intitulé "Pour qui, pour quoi travaillons nous". Il s’agit d’un recueil de plusieurs articles qu’a consacré Ellul à la question du travail, ses mutations, son rapport à la société. Ce titre est en réalité très mauvais car il fait référence à l’article que je considère comme le moins bon, puisqu’il ne s’agit quasiment de bout en bout que d’un éloge de la pensée chrétienne, où il étudie la pensée originelle avec l’interprétation actuelle à travers le prisme du travail de manière à conclure que nous travaillons pour Dieu.

De manière assez paradoxale, Jacques Ellul est à la fois proche du marxisme et fervent croyant, puisqu’il s’est converti au protestantisme à 18 ans après avoir connu une expérience mystique. Loin d’être un opium, cette foi va lui permettre d’éclairer sous un jour différent, sans intégrisme religieux, ses sujets d’études. Il croit, mais en lisant les textes originaux, pas les analyses postérieures faites par des religieux, même s’il ne néglige pas leur pensée s’il la juge conforme à l’esprit originel.

 Bref, sa pensée chrétienne ne m’intéresse pas particulièrement, mais elle ne vient pas interférer dans son argumentaire. Je n’y reviendrais pas. Je résumerai donc les articles d’Ellul sans interférer, tout ce qui est dit relève de sa pensée, non de la mienne.

Je ne les citerai pas dans le corps de l’article, mais les travaux d’Ellul s’appuient beaucoup sur ceux de Castoriadis et de Bookchin.

 

ImageDessin de Francisco Goya

 

 

I] Le travail c’est la liberté

 La vision positive du travail est une construction sociale récente. Tous les textes religieux ont dénoncé le travail comme une punition, une déchéance de l’homme. D’ailleurs la noblesse n’avait pas le droit de travailler. C’est à partir du 18e siècle que la bourgeoisie a commencé à valoriser le travail, se donnant même une éthique de travail, lui accordant des vertus, quand la paresse est un vice. De ce fait, tant qu’on travaille dur, on peut mentir, tromper, exploiter, parce que le travail rédempte et lave les péchés. C’est Karl Marx qui a apporté la dernière pierre à l’édifice en donnant une valeur positive au travail pour la classe ouvrière. Car condamnés à un labeur écrasant et omniprésent, il valait mieux que ce travail ait un sens et les valorise que l’inverse. Dès lors, le travail est devenu source de libération, ce que les totalitarismes du 20e siècle ont bien compris en l’associant clairement à la liberté, à l’amélioration morale. (le "Arbeit Macht frei" des nazis ou le camp de redressement par le travail des soviétiques.)

 

II] Le travail + De la Bible à l’histoire du Non Travail

 Il s’agit pour le premier d’une relecture de l’Ecclésiaste, tandis que le second relit la Genèse. Je n’en parlerai donc pas.

 

III] L’idéologie du travail

 Cet article est un complément du premier, qui définit 4 facteurs de la montée de l’idéologie de la vertu du travail :

* l’accumulation du capital conduit à une baisse de l’importance du travail dans la production, donc à une baisse des salaires, qui se traduit par une augmentation du temps de travail en compensation. La valorisation du travail permet donc de donner un sens à une vie où le labeur occupe la majorité du temps. (rappelons nous qu’il pouvait atteindre 15 heures par jour au 19e siècle)

  • le besoin d’une valeur de substitution, puisque la foi des élites diminue (mais la morale perdure) tandis que les ouvriers, issus de la campagne, sont déracinés et ont donc perdus leurs repères traditionnels.
  • Le travail est considéré comme le créateur de la valeur économique, ce qui va de pair avec le fait que l’économie soit devenu l’enjeu numéro 1 dans les affaires publiques.
  • La séparation stricte entre ceux qui dirigent et ceux qui exécutent, mais travaillent tous les deux, alors qu’auparavant, les décideurs ne travaillaient pas forcément.

 

Dès lors, on passe de l’homo sapiens à l’homo faber et cette transition se fait avec en parallèle l’instauration d’une véritable morale du travail : L’homme paresseux a tous les vices, et doit donc être traité avec dureté. C’est pourquoi les européens, via la colonisation, vont guérir les indigènes de leur indolence et de leur amoralité en leur apprenant à travailler. De même, si la femme n’avait pas les mêmes droits que l’homme, c’est parce qu’elle restait à la maison, que le travail domestique n’était pas marchand, donc ne produisait pas de valeur. Cette morale a eu deux conséquences :

  •  La mise au travail de tous. Si le travail est la vertu, alors tout le monde doit travailler jusqu’à la mort, et même les enfants n’y échappent pas.
  •  La vie n’a pas de sens hors du travail. C’est pourquoi l’une des premières questions posées en rencontrant quelqu’un est la nature de son travail. De ce fait, le chômeur est un marginal, un désaxé, tandis que le chômeur ne sert plus à rien, et se sent obligé de contribuer autrement à la société.

 

 Une idée reprise par Marx, qui voyait dans le capitalisme une méthode de production ayant dénaturé le travail, l’ayant transformé en aliénation, sans se rendre compte que c’était le capitalisme qui avait idéalisé le travail, et que du coup, Marx servait le capitalisme en pensant le dénoncer.

 

IV] Les possibilités techniques et le travail

 Cet article est à mon sens, malgré sa relative briéveté (25 pages) le 2e texte le plus important ici. Il revient sur les grandes transformations que la technique apporte au monde du travail

 Ellul en recense plusieurs depuis 1945 :

  •  l’automatisation de la fabrication, où la machine est prépondérante, autonome, est même capable de déceler ses erreurs ou de se réparer, reléguant l’humain au rôle de superviseur.
  •  le développement de l’informatique, de la télématique, qui permet de programmer les actions des machines, de les contrôler à distance sans présence humaine physique.
  • la diffusion de la technologie dans tous les secteurs d’emploi, y compris le tertiaire.

 

Ces transformations ont plusieurs conséquences, qui vont à contre-pied des raisons ayant justifié l’émergence des grands systèmes industriels

  • Le recours aux grandes unités pour réaliser des économies d’échelles est de moins en moins pertinent, la miniaturisation est passée par là. De petites unités peuvent être plus rentables que de gros groupes. D’ailleurs, en informatique, la loi de Moore montre bien ce paradoxe de la taille (la loi n’avait pas été théorisée à l’époque du texte) : plus petit, plus puissant, moins cher. Cela influe aussi sur les économies d’énergie.
  •  la production devient plus flexible. Le 3×8 est moins utile, les chaines peuvent changer de produit plus facilement, se mettent à jour, s’arrêter.

 

Dès lors, et contrairement au capitalisme, où les gains de productivité étaient réutilisés pour augmenter la production, il s’agit ici de réduire le temps de travail, puisque les gains ne permettent plus d’accroître une offre de biens déjà saturée. Ellul précise – et le redira dans d’autres articles ensuite – qu’il ne croit pas à la théorie de Sauvy selon laquelle la hausse du chômage liée à la mécanisation s’accompagne d’une création d’emplois dans d’autres secteurs, mais que les pertes sont supérieures au gain. Donc, il faut travailler moins pour que tous puissent travailler. De même, le travail est de moins en moins physique et de plus intellectuel, ce qui ne signifie pas qu’il est moins fatigant, bien au contraire, puisqu’il demande un effort intense de concentration et de vigilance. Ainsi l’humain est-il de moins en moins impliqué dans la production.

 

C’est pourquoi Ellul préconise de passer au système des deux heures de travail par jour.

 

Il explique qu’il existe une répugnance à un tel changement, qui s’explique par les facteurs suivants :

* la peur d’abandonner l’idéologie du travail, la peur du temps libre, de l’ennui. Cette peur est exacerbée dans le modèle socialiste, puisque ce sera l’innovation scientifique et technique et non plus le travail qui crééra la valeur, anéantissant les fondements du marxisme.

* une incompréhension globale de l’informatique et de ses potentialités réelles. Ce sont les structures actuelles, les modes d’organisation qui vont devenir obsolètes. Les changements techniques devraient forcément aboutir à une baisse du temps de travail nécessaire, qui peut se traduire par la hausse du chômage, l’allongement de la durée des études ou l’avancement de l’âge de la retraite. Il est clair que la population vacante va augmenter.

* Mais cela pose le problème du salaire, car si un ingénieur est payé plus qu’un ouvrier, c’est parce que son travail rapporte plus. Si c’est l’innovation et non le travail qui créé la valeur économique, alors cette justification ne tient plus. Néanmoins, il restera des domaines où il n’est pas possible de réduire autant le travail, de sorte qu’il n’est pas possible de payer autant un ouvrier qui travaille 2 heures qu’un autre qui en travaille 8. L’égalité de traitement serait inacceptable dans l’état actuel des choses, mais une rémunération proportionnelle ne le serait pas plus.

* le risque de surproduction si rien ne change et si tous les pays s’équipent de capacités similaires à celles permises par les changements technologiques.

 

Pour répondre à ces limitations, Ellul explique les travaux de deux autres théoriciens :

* Theobald ne considère pas le socialisme comme une fin possible, il pense que l’automatisation conduira à une série de crises difficilement surmontables. La valeur économique doit être calculée par la soustraction des coûts aux gains issus de l’activité économiques sans s’attacher aux résultats par entreprises mais directement par état. Dès lors, les revenus de chacun seraient calculés à partir de ce solde de valeur économique selon une triple répartition : d’abord un revenu de base égal pour tous, ensuite un revenu proportionnel à la durée de travail fournie, enfin un revenu complémentaire tiré de l’épargne, sans que ces changements ne s’accompagnent d’une nationalisation des moyens de production, au contraire même, l’initiative privée pouvant rester la règle.

* Richta est un philosophe soviétique qui postule que le progrès technique devrait permettre de libérer l’homme de l’aliénation du travail pour fournir plus de temps libre, tout en étant conscient, je cite Ellul :

"il n’est pas forcé que le système industriel craque, échoue, évolue : il peut intégrer des éléments techniques nouveaux, il peut bloquer la révolution scientifique, il peut utiliser la technique de façon à augmenter le rendement, l’oppression, les contrôles, la persuasion, etc."

Le temps ainsi dégagé doit être utilisé de manière productive, mais dans le but de permettre l’avènement de la société future, ou de la maintenir en place le cas échéant. Et pour ce faire, les hommes doivent consacrer leur temps libre à l’éducation, l’art, l’information, la santé, les services à la personne, le jeu même, pour créer du lien social et organiser la société. Ceci suppose aussi une participation générale à la maintenance du système technique sur lequel repose l’infrastructure de cette nouvelle société, et donc une réforme de l’éducation avec la promotion d’une culture générale et scientifique pour que chacun puisse contribuer techniquement au système tout en possédant un corpus de valeurs humanistes.

 

V] Travail et vocation

 Dans cet article, Ellul aborde un aspect fondamental de sa vie privée : son engagement dans un club de prévention, c’est à dire une association qui se charge d’éduquer les jeunes dans les banlieues pour leur donner des repères dont la société les prive vu la faiblesse intellectuelle et financière de leur milieu. Ces clubs proposent une pédagogie alternative moins contraignante, qui est complémentaire des centres socio-culturels, de l’éducation populaire. Attention, il y a beaucoup de spiritualité dans cet article.

 Il postule donc que la baisse du temps de travail doit s’accompagner d’un investissement dans une cause sociétale, dans une vocation. Il évoque ainsi les mouvements écologiques, les clubs philanthropiques ou de défense de l’intérêt général, les associations culturelles, les conseils de quartier, etc. La transformation totale de la société est indissociable de l’engagement individuel social.

 Mais il ne doit pas s’agir d’un hobby, mais d’un véritable "travail" social, qui sera d’autant plus appréciable qu’il devrait mieux convenir à la personnalité de chacun, puisqu’il suppose la liberté de choix, un intérêt. Il s’opposera ainsi au labeur économique obligatoire, normalement court mais fatiguant intellectuellement. Dans l’idéal, les deux activités doivent avoir un lien pour rendre moins absurde le labeur économique, à l’instar d’Ellul passant du professeur d’universitaire contraint dans sa pédagogique à l’éducateur de banlieue aux méthodes alternatives.

Car par ailleurs, si le travail productif est aliénant, le chômage l’est tout autant. Il exclut les individus de leur milieu social, les prive de ressources , signifie qu’ils ne sont pas utiles voire – pire encore – qu’ils sont une arme du patronat pour faire taire les velléités de contestation des salariés.

Or c’est la technicisation du travail qui provoque simultanément l’aliénation du travail productif, l’aliénation du chômage et la baisse du temps de travail nécessaire. La seule réponse possible résoudre ces deux aliénations, elle ne viendra pas – contrairement à ce que postulent les néo-libéraux – de la création de nouvelles niches économiques via la diversification/sophistication.

 

Il s’agit donc de redécouvrir un travail signifiant, qui aura une productivité faible et un besoin de main d’oeuvre fort.

 

 

VI] Vers la fin du prolétariat

Cet article est à mon sens la principale contribution d’Ellul, celle qui prédit avec une précision saisissante notre société actuelle tout en annonçant ce que pourrait être une société pirate. Sa lecture est tout à fait fascinante tant il augure ce que serait en mesure de réaliser un mouvement qui n’a pas essayé d’adapter la technologie informatique (incluant aussi la cybernétique, l’automatisation) à ses besoins, mais qui en provient, qui l’a placée au coeur même de sa raison d’être, qui ne peut exister sans elle.

 

Il commence par parler du socialisme en le distinguant en deux facettes :

* le révolutionnaire, qui a pris le pouvoir par la force et a changé la société brutalement

* le réformateur, le mou, qui prend le pouvoir dans les villes (il écrit en 1980) et change par petites touches.

 

Or, il condamne les deux, les considérant comme réactionnaires. En effet ces deux socialismes n’ont pas évolué depuis le 19e siècle, ils agissent en 1980 avec des postulats et théories de 1880, ne se sont pas adaptés au changement social et technique. Loin d’abolir le prolétariat, les deux ont contribué à en former un nouveau sous leur égide. Il considère néanmoins que le socialisme est la seule idéologie valable, car la seule à avoir pour objectif la fin du prolétariat, la fin de l’aliénation, la libération de l’homme.

 Mais pour y parvenir, il faut une révolution. Sauf que les conditions ont changé, il s’agit non plus d’affronter le capital, mais la puissance bureaucratique d’un état centralisateur et un système technicien omniprésent qui n’est pas maitrisé. Il faut donc une mutation fondamentale, qui sape radicalement la structure honnie, et ça tombe bien, car les récents développements de la technique pourraient permettre de la maitriser tout en supprimant l’état bureaucratique.

 

 

A] Critique de la vision socialiste de la technique

 

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