Jaurès face à la guerre

Publié le par dan29000

Jaurès face à la guerre – « Une matrice politique profondément républicaine »

CREMIEUX Léon

1er juillet 2014

Symboliquement, la mort de Jean Jaurès, le 31 juillet, a marqué en France le début de la boucherie impérialiste de 14-18 et la chute de la SFIO [1]et de la CGT dans l’Union sacrée. Si les dirigeants de gauche invoquent tant Jaurès en cette période de commémoration, c’est que son action contre la guerre et son assassinat semblent purifier la social-démocratie française et européenne du reniement de ses principes internationalistes et de sa soumission, dans chaque pays, aux nationalismes et aux politiques impérialistes.

Dans les dernières années de sa vie, Jaurès s’est fait le porte-voix du combat de la SFIO1 contre la guerre. Prenant sa place dans la campagne de la social-démocratie européenne, il y apparaît, aux côtés d’August Bebel et Rosa Luxemburg en Allemagne, comme la principale voix du pacifisme en France. L’action s’intensifie après les immenses manifestations qui entourent le Congrès de Bâle, en novembre 1912. En témoigne l’immense rassemblement du Pré-Saint-Gervais, le 25 mai 1913, où Jaurès, juché sur un camion, prend la parole devant 150 000 personnes.

Un pacifisme réformiste et conciliateur

Jaurès prend une part particulière dans ce combat contre la guerre pour plusieurs raisons. Il est à partir de 1908 la figure principale de la SFIO et son porte-parole à l’Assemblée nationale. Il multiplie à ce titre les interventions contre la montée belliciste. Parallèlement, tribun aux qualités oratoires reconnues par tous, il parcourt la France et l’Europe pour participer au combat international mené par la social-démocratie contre la guerre.

Comme dans l’affaire Dreyfus, comme dans le soutien aux gouvernements Waldeck-Rousseau et Combes, à l’époque du Bloc des gauches, il tend à réaliser l’alliance des forces du mouvement ouvrier et de celles de la bourgeoisie républicaine contre la montée belliciste. De la question de l’Alsace-Lorraine jusqu’au dernier jour de juillet 1914, en passant par la mise en place de l’Entente cordiale, l’action acharnée de Jaurès contre la guerre est la résultante de puissantes contradictions, présentes dans la social-démocratie européenne du début du XX° siècle mais exacerbées chez Jaurès qui, tout en étant leader socialiste, était aussi un ancien compagnon de route des républicains, puis des futurs transfuges socialistes vers les ministères (Millerand, Viviani, Briand…), et enfin un grand admirateur de Gambetta.

Sa matrice politique est profondément républicaine, ancrée dans les institutions de la démocratie parlementaire des débuts de la 3e République. Il ne partage pas les analyses de Marx sur la nature de l’Etat, développées dans La Guerre civile en France, ni celles développées par Rosa Luxemburg dans les débats auxquels ils participent au sein de l’Internationale. L’Etat, pour lui, n’est pas un Etat de classe, mais l’organisation rationnelle de la société, traversé certes par des rapports de classes, mais régulé par la démocratie parlementaire. Le socialisme ne sera pas le produit du renversement de cet Etat, mais celui de son « évolution révolutionnaire » par le poids politique grandissant de la classe ouvrière.

Dès lors les actions internationale des gouvernements, y compris les conquêtes coloniales ne sont pas pour lui en tant que telles l’émanation des intérêts capitalistes (impérialistes disait déjà Luxemburg), mais d’abord la politique de la France.

Rosa Luxemburg qui, tout comme Trotsky, reconnaissait chez Jaurès le tribun et le lutteur, était sans pitié pour ses orientations conciliatrices et réformistes. Il en est ainsi en 1908 quand est scellée la Triple Entente. Jaurès, dans un article publié dans la presse libérale allemande, pense qu’elle peut avoir des « buts et des effets pacifiques » et déplore que « l’Allemagne paraisse se solidariser avec la Turquie ».

De fait, la critique faite par Luxemburg est frontale : « Je crois que les échafaudages politiques qui parlent de « la France », de « l’Allemagne », de « la Russie », de « l’Angleterre » et de l’intérêt de ces entités problématiques ressemblent comme une goutte d’eau aux combinaisons de la corporation des politiciens bourgeois (…) C’est pourquoi le socialisme n’a pas du tout intérêt à soutenir la mystification de la politique bourgeoise officielle, la mystification des « intérêts d’Etat » ou des « intérêts populaires » conçus comme un tout homogène, c’est-à-dire la mystification de l’harmonie des intérêts dans le domaines de la politique étrangère. » [2]

Le capitalisme moderne, vecteur de paix ?

La critique se poursuivra trois ans plus tard après la parution du livre de Jaurès, L’Armée nouvelle. Celui-ci y propose un vaste projet de « Nation armée » pour empêcher les menées bellicistes. Sur le modèle de l’armée suisse, il propose une « militarisation civile » et la distribution des armes aux conscrits… sauf sur le front qui jouxte l’Alsace-Lorraine perdue. De même, il laisse la décision des conflits comme privilège des gouvernements, sans contrôle du parlement.

Rosa Luxemburg, outre ses critiques sur ces points, s’insurge contre la différenciation faite dans cet ouvrage entre « guerre défensive et guerre offensive », légitimant par avance l’entrée en guerre de la France si, après avoir proposé un arbitrage à des Etats ennemis, ceux-ci s’y étaient refusés. Ici, malheureusement, Jaurès est à l’unisson du patriotisme présent tant chez Guesde que chez Bebel. C’est avec raison que Lénine en 1916, dans La faillite de la Deuxième Internationale, stigmatise le gouffre béant entre les résolutions prise à Bâle en 1912 et les positions réelles d’adaptation à leurs propres bourgeoisies prises par les dirigeants socialistes français et allemands. Si Jaurès évoque, dans son ouvrage, la grève générale comme arme ultime, c’est dans le cadre d’une « insurrection constitutionnelle » ayant pour seul objet de forcer le gouvernement à l’arbitrage.

Ces éléments sont révélateurs du cadre et des moyens employés par Jaurès dans son action contre la guerre. Il s’oppose frontalement aux aventures militaires des nationalistes, des réactionnaires et se bat avec détermination pour préserver les droits de l’Homme y compris face aux exactions coloniales, au Maroc par exemple. Mais il s’identifie à la Nation, y compris dans l’action diplomatique des gouvernements et dans la pénétration coloniale en Afrique du Nord notamment.

Jaurès pensait que « le capitalisme le plus moderne à l’état organisé » était une des « trois forces actives qui travaillent pour la paix » [3]… les deux autres étant l’organisation internationale de la classe ouvrière et l’Amérique anglo-saxonne puritaine. A l’inverse de Rosa Luxemburg, il voyait dans l’internationalisation du capitalisme (« par-dessus les frontières des douanes travaillent les grandes coopérations du capitalisme industriel et financier » [4]) un point d’appui pour garantir la paix. Il pensait aussi que « l’Allemagne » et « l’Angleterre » n’avaient aucun intérêt militaire et économique à la guerre. Comme il le décrit dans L’Armée nouvelle, le combat pour la paix consistait surtout à éteindre les combinaisons personnelles, les coteries de capitalistes véreux auprès des chancelleries.

Avec fougue, Jaurès partage le grand écart de la social-démocratie à la veille de la guerre, qui devenait spectatrice des dynamiques bellicistes à l’œuvre et pensait que le poids du mouvement ouvrier et la peur des révolutions arrêteraient l’embrasement généralisé.

Le dernier discours de Jaurès a lieu le 29 juillet à Bruxelles, au sortir d’une réunion du Bureau socialiste international qui marque l’impuissance de la social-démocratie à agir comme une force organisée contre la guerre. Lors du meeting du Cirque royal – meeting où, accablée, Rosa Luxemburg refuse de prendre la parole –, Jaurès, tout en exhortant les diplomaties à la raison, réaffirme son soutien au gouvernement Viviani et exonère par avance le gouvernement français de toute responsabilité dans le déclenchement de la guerre : « Nous socialistes français, notre devoir est simple. Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix, il la pratique (…) Le gouvernement français est le meilleur allié de la paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la médiation. » [5] Ses cibles sont le tsar et le gouvernement du Kaiser dont il dénonce les menées bellicistes. Jaurès fait même pression sur Jouhaux et la direction de la CGT pour reporter la journée de mobilisation prévue le 2 août afin de ne pas paralyser l’action des gouvernements : « le principal danger est dans l’énervement qui gagne » [6].

« La cécité de l’aigle »

L’énergie mises par Jaurès dans son combat pacifiste avait fait de lui depuis plusieurs années la cible des nationalistes et de la presse qui quotidiennement condamnaient « Herr Jaurès ». De Maurras à Péguy se multipliaient des déclarations constituant de véritables appels au meurtre.

A l’annonce de sa mort, Léon Trotsky lui rendit un réel hommage : « Je parcours l’Histoire et je ne découvre pas d’autre exemple d’un si grand esprit anéanti par un meurtre politique » [7]. Jaurès étant ennemi de l’alliance de la France avec le tsarisme et influent auprès de Viviani, Trotsky, comme plusieurs proches de Jaurès, a longtemps vu, derrière Villain, la main des services d’Izvolski, ambassadeur du Tsar en France. Il était notoire que celui-ci finançait largement la presse nationaliste en France.

« Avec la passion qui alliait en lui l’opportunisme politique et l’idéalisme révolutionnaire, il mit tout en œuvre pour atteindre son but : la force de son éloquence de tribun, ses relations dans la coulisse avec les membres du gouvernement et son « élève » Viviani, et pour finir la pression des masses […] Il poussa jusqu’au bout l’idée de la collaboration avec la gauche bourgeoise […] En suivant ce chemin, Jaurès s’engageait dans une impasse avec tout l’aveuglement de l’idéologue qui consent à fermer les yeux sur beaucoup de choses à condition de ne pas renoncer à son idée directrice. Ce n’est pas la myopie de la taupe, mais bien la cécité de l’aigle, dont le regard a été brûlé par « L’Idée ». » [8]

Léon Crémieux

CREMIEUX Léon

Notes

[1] Section française de l’Internationale ouvrière, nom du PS de l’époque.

[2] In Rosa Luxemburg, « Le Socialisme en France », Agone et Smolny, 2013.

[3] Discours à l’Assemblée, 20 novembre 1911.

[4] Ibidem.

[5] Reconstitué par Jean Stengers, dans les « Actes du colloque Jean Jaurès et la nation » (Association des publications de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Toulouse, 1965).

[6] « L’Humanité », 31 juillet 1914.

[7] In « La Guerre et la Révolution », La Tête de Feuilles,1974.

[8] Ibidem.

* Paru dans la Revue L’Anticapitaliste n°56 (été 2014). http://www.npa2009.org/

SOURCE / ESSF

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