Rentrée littéraire : un éditeur refuse de participer au suicide collectif

Publié le par dan29000

Rentrée littéraire : éditeur, je refuse de participer à ce suicide collectif

 

David Meulemans | Editeur

 

Des lambeaux de livre (The Shopping Sherpa/Flickr/CC)

Je suis ce qu’on appelle un éditeur indépendant. Je dirige les éditions Aux forges de Vulcain, actuellement hébergées au Labo de l’édition et travaille dans une invisibilité agréable, qui me permet de publier les livres que je veux publier. Depuis quelques semaines, un phénomène climatique saisonnier est venu troubler ma routine : la rentrée littéraire.

« Dis, c’est pas la rentrée littéraire, là ? Tu sors quoi, toi, pour la rentrée littéraire ? »

Je désire ici répondre aux centaines de milliers de personnes qui me posent cette question. Chère lectrice, cher lecteur, je ne publie rien à la rentrée littéraire. Et je promets de continuer.

Tu penses peut-être que je cherche à travestir une raison obscure et inavouable en un acte de foi spectaculaire mais mensonger. Il n’en est rien. Comme tout éditeur, j’ai des textes sous le coude. Ne pas participer à ce moment ô combien merveilleux de notre vie intellectuelle est un choix délibéré. Voici pourquoi.

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C’est une catastrophe pour les auteurs et les lecteurs

 

Mon métier est pourtant de vendre des livres. Je n’y ai pas renoncé. Je sortirai mes titres en novembre, entre la remise des prix Nobel, Halloween et les préparatifs de Noël. Mais ne parlons pas de moi. Je ne suis rien (même si ma mégalomanie me laisse espérer, un jour, être tout…).

Beaucoup d’éditeurs ne font pas la rentrée littéraire. Et tous les éditeurs, s’il n’y avait cette force mortifère de l’habitude, verraient que cette tradition est une catastrophe pour les auteurs, les éditeurs, les libraires et les lecteurs.

Comme le disait La Boétie qui, dois-je le rappeler, à été honteusement ignoré en son temps par tous les jurys littéraires : « La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. » Analysons donc cette habitude de la rentrée littéraire qui n’est autre chose qu’une rampe de lancement pour atteindre les prix littéraires. Une rampe de lancement qui va envoyer la plupart de ses missiles dans le décor.

Les prix ? Les prix ne servent à rien quand il s’agit d’œuvres d’art. Ils gonflent les ventes, parfois, mais pas toujours. A la rigueur, les prix qui ont un thème précis (par exemple, premier roman, roman historique) pourraient être considérés comme moins vains que les autres. Mais sérieusement, qui peut soutenir qu’un livre mérite une telle élection ?

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C’est une rampe de lancement pour des prix néfastes

 

Julien Gracq a refusé le Goncourt en 1951. Qui refuserait le Goncourt aujourd’hui, tant il semble naturel de désirer ce prix, ou un des autres prix qui, pour se démarquer de ce père envié et détesté, auront la gentillesse de récompenser le finaliste malheureux du Goncourt ? Ces autres prix sont une critique du Goncourt, mais ne sont nullement une critique de cette farce qu’est un prix littéraire.

C’est une farce car ce qui nourrit la rentrée littéraire, ce n’est pas les textes, mais la distribution de quelques rôles récurrents :

  • le scandaleux (sexe et/ou nazis au programme) ;
  • le jeune prodige (pas encore bachelier) ;
  • le jeune premier (c’est le jeune prodige avec quinze ans de plus) ;
  • le vieux qui revient et qui a encore du talent ;
  • le conquérant de l’inutile (au choix : roman de mille pages, roman en vers, roman écrit sans les lettres a, f, d et v.) ;
  • le professeur de province (ambiance conte de fées garantie), etc...

Certains de ces textes sont bons. Mais leur réception n’est pas liée à leurs qualités, mais à leur capacité à endosser, cette rentrée, un rôle écrit d’avance.

Je note aussi qu’il y a des naïfs pour jouer le jeu de la rentrée littéraire, sans pour autant viser les prix. Ceux-là perdent sur les deux tableaux. Non seulement ils envoient leurs auteurs à l’abattoir pour des raisons commerciales mais, en plus, ils ne jouent pas le jeu pour le gagner. Au moins, on doit reconnaître aux grandes maisons d’édition leur sens du commerce : quand elles montent au front, elles montent au front avec enthousiasme.

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C’est un suicide commercial collectif

 

Sur ce point, le modeste employé d’une grande maison est à plaindre, car il risque de se retrouver dans une situation que les éditeurs indépendants ne connaissent jamais : défendre un livre sans l’aimer. Contrairement à faire la guerre sans l’aimer, défendre un livre sans l’aimer ne fait certes pas de victime, sinon la dignité de celui qui doit dire une chose, non parce ce qu’il la pense, mais parce qu’il doit la penser.

De même, les libraires qui, depuis quelques années, voient leurs ventes fondre et espèrent se relancer grâce à la rentrée littéraire, et à l’exposition médiatique qui l’accompagne, vont s’avilir en couvrant leurs étals de livres que, bien souvent, ils n’auront pas aimés (quand ils ont eu le temps de les lire !). Car, et c’est cela la beauté du goût, on ne peut pas tous aimer les mêmes choses – un fait psychologique fondamental dont la rentrée littéraire fait fi.

Chaque rentrée révèle aussi que sommeille, au fond de chaque critique littéraire, un journaliste sportif qui essaye, en tâtant la cuisse de chaque poulain, de deviner qui finira en tête. Certains journalistes essayent, dans ces circonstances très défavorables, d’éplucher la liste des publiés, dans l’espoir de dénicher la pépite. Mais, plus ils s’éloignent des dix champions désignés, moins leurs papiers sont lus. Ils sont donc poussés à se rabattre sur la conversation dominante.

Enfin, les blogueurs, qui ont pourtant apporté tant de fraîcheur à la discussion, finissent par emboîter le pas des autres, en se pliant à l’exercice de discuter les livres phares de la rentrée. Pensent-ils réellement que les champions désignés sont plus beaux que les autres ?

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Résister en refusant de participer

 

Editeurs, libraires, journalistes, blogueurs : tous se prêtent à ce jeu et sont mal armés pour y résister. Une maison d’édition doit vendre ses livres pour exister : elle ne peut tourner le dos à une opportunité. Une librairie ne peut pas (sauf cas rares) ignorer cette fenêtre d’attention. Un journaliste ne peut pas renoncer à participer à la discussion collective, sauf à se marginaliser.

Donc, c’est au lecteur qu’il revient de résister. C’est au lecteur qu’il revient de rendre leur dignité à tous ces acteurs engagés dans un avilissement contraint et secrètement détesté. Et la première des résistances, pour reprendre La Boétie, est de ne pas prêter le concours de nos forces à quelque chose que nous réprouvons.

Donc, je ne publierai rien à la rentrée littéraire. Je ne lirai aucun article sur la rentrée littéraire. Je ne discuterai d’aucun des livres de la rentrée littéraire. Je n’achèterai aucun des livres de la rentrée littéraire.

Et je te donne rendez-vous, chère lectrice, cher lecteur, en novembre, quand les cendres et la poussière seront retombées.

 

SOURCE / RUE89

Publié dans lectures

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