Guerre en Irak : l'intervention militaire n'est pas une solution politique

Publié le par dan29000

Alain Gresh : « Ceux qui pensent que l’intervention militaire est une solution politique devraient réfléchir »

 

Entretien, par Catherine Tricot| 24 septembre 2014

 

Spécialiste du Proche et du Moyen-Orient, Alain Gresh doute de la réelle puissance de l’État islamique et redoute les conséquences d’une nouvelle guerre – pour l’Irak et pour toute une région déchirée par les intérêts locaux et internationaux.

 

Regards. Sommes-nous en train de voir exploser les frontières établies en 1916 définissant les contours de la Syrie et de l’Irak ?

Alain Gresh. Je ne suis pas sûr… On peut toujours parler de l’artificialité de ces frontières. C’est vrai et relatif à la fois. La région mésopotamienne est de longue date unifiée et il existe une identité irakienne. Pouvons-nous revenir au point de départ ? Ce n’est pas certain. En tout cas, il y a bien un affaissement des États de la région. C’est manifeste avec l’Irak, l’Afghanistan, moins visible dans les régimes dictatoriaux comme l’Égypte ou la Syrie. À côté de cette faiblesse des États, et bien avant le printemps arabe, on constatait que les éléments les plus dynamiques dans la région étaient des forces non gouvernementales comme les talibans, le Hezbollah, le Hamas ou les milices kurdes. C’est toute une région qui est affaiblie par les guerres et les interventions étrangères. Sans même parler de la longue guerre Iran-Irak des années 80, l’Irak est en guerre avec des puissances étrangères de façon quasi continue depuis trente ans et a subi dix années d’embargo. La guerre de 2003 a été l’élément déstabilisateur de trop : l’État Irakien s’est effondré. Cela devrait faire réfléchir ceux qui pensent que l’intervention militaire est une solution politique. La guerre est de moins en moins considérée comme une solution de derniers recours, mais de première intention. Pourtant, on constate que même quand il s’agit d’abattre un dictateur comme en Lybie ou en Irak, cela débouche sur des guerres civiles, l’armement de milices, la dissémination des armes.

Associez-vous ce recul des États avec la montée des conflits religieux ?

Il est difficile de définir la place de chaque facteur et leurs interactions. Il est certain que la division Sunnites / Chiites est prégnante et qu’elle est manipulée par les deux puissances régionales, l’Iran et l’Arabie saoudite. Ce sont moins les gouvernements qui jettent de l’huile sur le feu que les chaînes satellitaires religieuses. Dans ces moments de recul des États, de violence et de guerre, les communautés ethnico-religieuses tendent à prendre une place grandissante dans la vie de chacun. C’est souvent auprès de sa communauté que l’on recherche de la sécurité. On peut aussi voir dans cette montée du facteur religieux l’impact de l’intervention américaine. Est-ce par méconnaissance, pour faire éclater l’État irakien ? En tout cas, ils voient l’Irak comme un regroupement de communautés, chiite, sunnite, kurde… Et ils ont imposé cette organisation. Difficile, dans ce contexte, de construire des propositions politiques par dessus cette partition simpliste. À l’intérieur de chaque "communauté", il n’y pas un seul point de vue, une seule stratégie, et donc des jeux d’alliances qui peuvent fluctuer.

« Sans doute Obama pense-t-il qu’il faut tenter de sauver quelque chose de l’Irak. Il a bien raison de peser le pour et le contre »

 

Qui est EI, l’État islamique ?

On gonfle la dangerosité d’EI. Tout d’abord ce n’est pas un État. Il s’agit tout au plus de 20.000 hommes en armes, regroupés récemment. EI n’est pas non plus une armée ; il ne possède pas d’aviation, par exemple. Il est basé en Irak et s’est déplacé vers la Syrie. Il se nourrit des répressions successives, comme celle qui a fait de nombreuses victimes parmi les Sunnites d’Irak en décembre 2013. Les Sunnites irakiens se sentent démunis face à la puissance iranienne. EI profite de ce vide et en fait sa force. Mais EI n’a plus aucun soutien extérieur. Même l’Arabie saoudite qui avait appuyé une partie de l’insurrection sunnite en Irak ne les soutient plus. EI conserve le soutien financier de fortunes du Golfe et une certaine complaisance turque, mais il ne possède plus aucun soutien étatique : il est clairement devenu un danger pour tous les États qui redoutent l’extension du djihadisme. EI a même perdu l’appui d’Al-Qaïda. EI et Al-Nosra se revendiquaient tous les deux de Al-Qaïda avec des stratégies différentes vis-à-vis des Chiites. EI les prend pour cible. Al-Qaïda condamne ces attaques et choisi donc de soutenir Al-Nosra au détriment de EI, qui se retrouve d’autant plus isolé. En Irak, il n’y a pas d’autre voie que la solution politique pour intégrer l’ensemble de la population dans le système. Avec les derniers changement cosmétiques au sommet de l’État, on en est très loin : le pouvoir reste celui des seuls Chiites et il s’appuie sur les milices chiites.

On reste perplexe devant la grande coalition pour venir à bout de ces 20.000 hommes. Quel sens a la rencontre sur l’Irak organisée par Paris le 15 septembre ?

Les plus réticents pour monter cette coalition internationale furent les Américains et l’administration Obama. Barack Obama a été beaucoup attaqué pour ne pas être intervenu plus tôt. Il est sous la pression des conservateurs et d’Hillary Clinton. Ses alliés du Golfe aussi se font pressants. Sans doute pense-t-il qu’il faut tenter de sauver quelque chose de l’Irak. Il redoute sûrement que le pouvoir tombe et se tourne vers l’Iran. Il a bien raison de peser le pour et le contre. La France a, elle, joué les va-t-en guerre. À mon avis pour des raisons de politique intérieure et pour susciter l’unité nationale. Mais la coalition n’enverra pas de soldats sur le terrain. Obama y est fermement opposé. Il sait qu’en dix ans et avec 100.000 hommes sur place, les Américains ne sont pas parvenus à fixer la situation. Ce relatif éloignement des Américains a pour conséquence de revaloriser la place des acteurs régionaux. Cela permettra que l’on puisse voir chaque conflit comme des divergences entre puissances régionales et non comme la relance d’une nouvelle guerre froide. Le possible accord avec les Iraniens sur la question du nucléaire serait, de ce point de vue, un pas de plus très substantiel.

« Il y a une certaine désespérance après l’espoir de 2011 »

 

Et donc, quels sont les intérêts des puissances régionales ?

L’Arabie saoudite et les États du Golfe veulent un changement à Bagdad. Mais pour eux, le renversement d’Assad est essentiel : ils se sont trop engagés en ce sens pour faire marche arrière. Leur politique est « inflexion en Irak ; changement en Syrie ». L’Iran, qui n’a pas été conviée à Paris, veut l’inverse. L’autre grand acteur régional, la Turquie, ne participera pas à la coalition. Sans doute pour des raisons conjoncturelles : un consul et quarante ressortissants turcs sont retenus en otage par l’État islamique. La Turquie est engagée en faveur du renversement du pouvoir syrien et elle a beaucoup contribué à la rébellion en laissant ses frontières poreuses. Elle veut désormais les fermer car elle craint des attentats sur son sol. La question kurde détermine aussi le régime d’Ankara. Les Kurdes veulent un État le plus étendu possible. C’est leur seul objectif : ils ont accueilli les chrétiens, mais ne les ont pas défendus. La force dynamique parmi les Kurdes, qui connaissent aussi des divisions internes, est constituée par les militants marxistes du PKK. Et la Turquie n’entend absolument pas négocier avec eux.

Ces enjeux de puissance nous éloignent de tout projet politique…

L’expérience du Liban montre que les objectifs politiques s’effondrent dans les guerres civiles. La politique ne s’invente pas dans la guerre. Nous entrons dans des décennies d’affrontement. Il y a une certaine désespérance après l’espoir de 2011. Mais les éléments présents lors du printemps arabe restent présents, en particulier le dynamisme de la jeunesse, quand bien même, partout, les vieux tentent de le confisquer.

La Palestine continue-t-elle d’être un vecteur politique, d’identification et de lutte, pour tous ces peuples ?

Il devient clair qu’il n’y a plus de projet palestinien. Ni la création de deux États palestinien et israélien, ni l’État unique binational ne paraissent crédibles. Pourtant, la question palestinienne reste un enjeu symbolique puissant. On l’a vu encore cet été avec les mouvements de solidarité, en particulier sur les réseaux sociaux, en faveur des Gazaouis. Un général américain ne dit pas autre chose en déclarant : « La non solution du conflit palestinien fait chez nous des dizaines de morts. » La question palestinienne reste un ferment de mobilisation et d’engagement, une cause qui rassemble la diversité de la jeunesse et qui provoque des rapprochements durables.

Entretien extrait du e-mensuel de Regards de septembre.

Publié dans Monde arabe - Israël

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