Sur le multiculturalisme, entretien avec J-M G Le Clézio

Publié le par dan29000

« Coexister, c’est comprendre ce qui peut offenser l’autre »

 

Jean-Marie Gustave Le Clézio, prix Nobel de littérature 2008, né à Nice en 1940, est de nationalité française et mauricienne. Il beaucoup voyagé, s’est intéressé aux cultures amérindiennes et a raconté à sa manière la colonisation du Sahara occidental dans Désert (Gallimard, 1980). Dans cet entretien, il nous parle du multiculturalisme, aujourd’hui tant décrié.

 

Par votre histoire personnelle, vous vous dites multiculturel de naissance, pourriez-vous nous en parler ?

Je suis né en France en 1940 dans une famille d’origine bretonne émigrée à l’île Maurice, en ce sens je suis français, mais sous influence. Mon père, lui, était mauricien, donc britannique à l’époque. Il faut comprendre que l’île Maurice connaissait un curieux état de schizophrénie, du fait qu’elle a été colonisée par la France de 1715 jusqu’en 1810, puis par les Anglais. Nombre de familles mauriciennes furent scindées entre ceux qui soutenaient l’Angleterre et ceux qui faisaient de la résistance, le plus souvent des femmes, qui ne suivaient pas toujours des études, et rechignaient à adopter la langue anglaise. Cela a produit des familles bizarres, avec des hommes plutôt anglophiles et des femmes francophiles. Ma famille n’a pas échappé à cette situation. Ni moi…

Vous étiez donc britannique, mauricien, bilingue tout en vivant en France…

En effet, j’avais la nationalité britannique, tandis que ma mère cultivait l’amour de la France et accusait l’Angleterre des pires méfaits : d’avoir brûlé Jeanne d’Arc, bombardé la flotte française à Mers El-Kébir en 1940, j’en passe. Quand j’ai fait la connaissance de mon père, à 10 ans, il a voulu qu’on lui parle en anglais. Il n’arrêtait pas de critiquer la France, il défendait le colonialisme anglais, qu’il disait plus respectueux des populations que les Français. Il exerçait une discipline de fer à la manière de l’armée britannique, nous dressant mon frère et moi avec sa canne en bois. En même temps, il avait une bonne bibliothèque anglaise où l’on trouvait Shakespeare, Conrad, Dickens. Ma mère, elle, avait hérité de la bibliothèque classique française de ses parents, qui allait de Chateaubriand à Alphonse Daudet. J’ai beaucoup lu dans les deux langues. Le résultat, c’est que j’étais très partagé, avec une identité composite, nourrie de plusieurs cultures…

Cette identité était-elle « malheureuse », pour reprendre le titre d’un essai récent d’Alain Finkielkraut ?

Il me semble que ce livre est l’un des plus inquiétants publiés ces dernières années. Il défend une pensée uniculturelle. A la différence de son auteur, je me suis posé la question d’écrire en français ou en anglais, alors que je vivais en France. Pour plaire à mon père, j’ai commencé par produire des textes en anglais mais, heureusement ou malheureusement, je ne sais pas, ils ont été refusés par les éditeurs anglais. Je suis passé au français, une très belle langue, ce qui ne m’empêche pas d’apprécier l’anglais. Etudiant, j’ai même pensé à devenir un citoyen britannique à part entière, sans doute encore pour satisfaire mon père. C’était facile, j’avais un passeport britannique, même s’il portait la lettre infamante C, « Consular », qui signifiait que ma naissance avait été déclarée au consulat. Je me suis installé à Bristol, puis à Londres, où j’ai passé quelques années. Puis, j’ai eu envie de revenir en France. En fin de compte, mon identité n’est pas malheureuse mais multiple, comme celle d’énormément de gens…

A l’île Maurice, on peut donc parler d’une société multiculturelle ?

L’île est multiculturelle depuis bien longtemps, puisque des communautés différentes y vivent ensemble depuis le XVIIsiècle, quand les Hollandais l’occupèrent avec des esclaves africains et malgaches. Par la suite, les Français l’ont colonisée, amenant de nouveaux esclaves, puis les Anglais, accompagnés par des Indiens hindouistes et musulmans, sans oublier l’arrivée des Chinois. Cette pluralité s’est traduite, à l’usage, par une certaine tolérance, d’autant que les Anglais ont favorisé le multiculturalisme en instituant des lois qui respectaient les religions et les langues de chaque communauté.

Dans une île où, plusieurs fois par jour, dans un quartier ou l’autre, vous entendez les cloches de l’église sonner, le gong battre dans un temple tamoul, ou l’appel du muezzin, vous êtes préparé, déjà auditivement, à cohabiter avec des gens différents. Ensuite, visuellement, vous découvrez dans les rues des personnes de toutes les teintes de peau, vêtues et coiffées de toutes les manières, avec des façons de se parler changeantes, des règles de vie dissemblables, une cuisine bien à eux. Cela oblige à porter une grande attention à tout le monde. Mais il ne s’agit pas seulement de vivre côte à côte. Coexister dans ces conditions implique une compréhension de ce qui peut offenser l’autre.

Vous avez été très près de faire votre service militaire en Algérie française, alors en pleine guerre coloniale. Comment l’avez-vous vécu ?

Je connaissais le système colonial. A l’île Maurice, une petite élite européenne, surtout d’origine française, a longtemps veillé à conserver ses privilèges, contrôlant toutes les affaires et portant peu d’intérêt aux autres peuples qui vivaient sur cette île, encore moins à leur culture. Je voyais la situation en Algérie comme une extension de celle de Maurice. J’étais très inquiet d’être envoyé là-bas après le lycée. Un de mes condisciples qui avait échoué au bac est mort quatre jours après avoir été enrôlé.

Mon père me disait : « Tu ne peux pas aller te battre contre des gens qui demandent l’indépendance. » Il voulait que je rejette la nationalité française et me faisait lire les journaux anglais, qui ne ménageaient pas la France. J’avais une tante qui travaillait pour la marine nationale au Maroc, elle nous envoyait des documents terribles sur les méfaits de l’armée française. Mon frère et moi, en âge de partir, savions très bien qu’il s’agissait d’une guerre coloniale féroce, avec des villages bombardés, des tortures, alors que de nombreux Français croyaient au rôle civilisateur de la République. Cette guerre reste la maladie infantilisante de la France, cette pathologie qui consiste à croire que certains peuples ne sont pas mûrs pour l’indépendance et qu’ils doivent leur identité et leur essor à la seule puissance coloniale.

Finalement, vous avez fait votre service en voyageant autour du monde, découvrant de nouvelles cultures…

A l’époque de De Gaulle, on pouvait faire son service militaire dans la coopération culturelle. J’ai postulé pour la Chine, mais on m’a envoyé en Thaïlande. Je suis ensuite allé au Mexique. Je remercie la France, son ouverture au monde, de m’avoir offert ces possibilités. Au Mexique, j’ai connu un choc culturel considérable. J’ai rencontré Jean Meyer, un historien, alors un coopérant, qui est devenu un ami très cher. Grâce à lui, je me suis intéressé à l’histoire du Mexique et aux civilisations indigènes. J’ai lu les chroniqueurs espagnols des XVIe, XVIIe et XVIIIsiècles, les colonisateurs et les empathiques comme Bartolomé de las Casas (1484-1566), je me suis intéressé aux mythologies indiennes, aux codex aztèques et mayas, j’ai traduit Les Prophéties de Chilam Balam (Gallimard, 1976). Quand je prenais le métro à Mexico, je retrouvais les mêmes Indiens autour de moi, parlant leur langue, avec des tenues bien à eux. Je comprenais que toutes ces cultures, détruites et méprisées, résistaient, cohabitaient, toujours visibles, faisant du Mexique une société multiculturelle.

Dans les années 1970, vous êtes allé à la rencontre des Indiens Huichols, dont vous avez pris la défense en 2012, dénonçant un projet minier qui menace leurs terres…

Je voulais échanger avec ces peuples, les connaître, alors qu’on les dit retardés, un obstacle au progrès, des inférieurs. J’ai participé aux cérémonies de la Pâque des Huichols de la Sierra Madre, j’ai consommé avec eux de la soupe de peyotl, j’ai assisté à ces rituels où les hommes se percent la langue avec une aiguille de cactus pour verser leur sang sur la terre et la fertiliser. Grâce à eux, j’ai renoué avec une ferveur religieuse que j’avais connue pendant mon enfance, j’ai compris combien toute une part mystique de l’humain a été malmenée dans notre monde occidental. Même les révolutionnaires, les tiers-mondistes méprisaient ces peuples, je pense à Régis Debray, à Che Guevara, qui ne se sont jamais préoccupés de savoir comment vivaient les Indiens, quels étaient leurs mythes, leurs coutumes, les jugeant obscurantistes. Dans Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue (Folio, 1988), j’ai tenté d’imaginer l’essor de la civilisation mexica si les Espagnols ne l’avaient pas réduite au silence.

 

 

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