Après Sivens, leur silence et notre écœurement

Publié le par dan29000

Après Sivens, leur silence et notre écœurement

 

 

L’écœurement. Le goût de fer dans la bouche. Un homme est mort, un garçon de vingt ans venu là pour l'amour des arbres et des oiseaux nichés, pour qu'il reste des mares et des bosquets. Pour que les printemps ne soient pas silencieux, les champs vidés de la vie singulière. L’écœurement, puisque le silence est impossible.

Les gens raisonnables, eux, savent rester silencieux. L'ont été deux jours entiers, accaparés ailleurs. Ils ont tant à faire, des plans à dessiner, des projets à porter, des aménagements et des infrastructures. Ils regrettent sincèrement, bien sûr, la mort d'un homme. Mais ils savent, habitués, que ça aussi ça passera. Qu'on oubliera. C'est un drame, mais il faudra bien poursuivre. Le développement, le progrès. On ne va pas construire des cabanes dans les arbres pendant que la Chine conquiert le monde, quand même. Attention, on parlera de biodiversité et de compensations écologiques, tout ce que vous voulez, nous ne sommes pas insensibles. C'est important, le développement durable. Mais il faut quand même penser au développement. Vos huttes, vos regrets et vos soucis des oiseaux, c'est sympathique mais c'est un petit peu exagéré tout de même.

Non. Ce n'est pas exagéré. Si on vous laissait faire, il n'y aurait déjà plus rien. Plus les oiseaux, plus les chemins creux, plus les arbres. Il n'y aurait que les lignes claires des grands axes, les sols frappés d'alignement, les zones industrielles, les parkings et le béton. Il n'y aurait plus que la mobilisation comptable de toute chose. Faut que ça crache, quoi que ça coûte. Faut de la croissance. Faut être moderne et prag-ma-tique. Usines à vaches, poulets, cochons. Barrages pour le maïs. Campagnes dégradées en supports de productions standardisées.

On restructure, on modernise, c'est bon pour l'emploi on vous dit. Les paysans iront aux usines à poulets. La découpe, l'abattage, le transport. Et si les usines tombent, on verra bien. On trouvera quelque chose. Et tant pis pour la mélancolie. La mélancolie, ça ne produit pas de la richesse nationale.

La mélancolie, c'est pour les livres. Et on ne les lit plus, on n'a pas le temps. Le métier des décideurs, c'est de décider, pas de se perdre en lectures. Et pourtant. Bien des livres leur seraient plus utiles à « comprendre le réel » et « la vraie vie », que le désastreux secours d'une quelconque émission de télé-réalité. Des voyages en France, récits ou reportages, qui disent beaucoup de ce que devient notre pays. De l'épuisement d'un modèle, mais aussi de la recherche de solutions neuves. D'une France au bord de la crise de nerfs, mais aussi de ce qu'il y demeure de capacités de résistance et d'invention. Dans ces livres, ils liraient le cœur vivant du pays, ce qui l'abat, mais l'indigne et l'anime aussi. Peut-être, en lisant ces livres ou d'autres, pourraient-ils commencer d'entrevoir les raisons qui ont poussé un jeune homme, avec tant et tant d'autres, à protéger ce qui est fragile et qui constitue nos vies, nos vies qui ne peuvent pas s'expliquer seulement par des chiffres, des rapports et des notes ministérielles, nos vies tissées d'émerveillements face au monde qui mérite nos égards. Peut-être. Il restera notre écœurement et notre tristesse, mais peut-être diront-ils alors moins de bêtises indécentes.

 

SOURCE/ MEDIAPART

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