Changeons nos regards sur les Roms

Publié le par dan29000

Changer notre regard sur les Roms

 

 
 

« Quels que soient nos croyances, nos engagements politiques, nos appartenances, nos origines, nos choix de vie, il nous faut faire preuve d’intelligence et de mémoire » et mettre fin, ensemble, au silence assourdissant qui entoure la politique menée à l'encontre des poplutions Roms, affirme Alain Fourest, fondateur de Rencontres Tsiganes en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, et militant à la Ligue des droits de l’homme et à Romeurope.

 


 

En cette fin d’été, alors que l’on vient de célébrer le soixante-dixième anniversaire de Paris libérée du joug nazi, les images insupportables des conflits barbares et meurtriers à travers le monde saturent nos écrans. Nous sommes souvent tentés de détourner notre regard et de nous concentrer sur nos soucis quotidiens, à la recherche d’une sécurité compromise par les incertitudes du lendemain et parfois l’angoisse d’un avenir incontrôlable. Cette rentrée inquiétante, des hommes, de femmes, des enfants, des vieillards, l’appréhendent aussi avec une encore plus grande anxiété. Durant l’été, ils ont été une nouvelle fois,chassés de leurs misérables abris. Depuis, la plupart d’entre eux errent dans les rues, harcelés par des policiers qui, conformément aux ordres reçus, leurs interdisent tout stationnement même temporaire et les dépouillent de leurs maigres biens : matelas, couvertures, tentes et même poussettes qui pourraient leur permettre un peu de repos.

L’actualité internationale, le plus souvent dramatique, a saturé les médias, laissant partiellement dans l’ombre cette insupportable détresse qui s’étale à nos portes. Si on semble parfois s’accoutumer à cette misère, ce n’est pas le cas à Marseille. Avec la connivence des élus, des riverains se mobilisent au moindre signe de la présence de ces familles en errance. Après avoir applaudi bruyamment à l’expulsion d’un bidonville, ils s’élèvent contre une invasion de rats : « C'est un paradoxe, mais dans, le quartier, on était plus tranquille tant qu'il y avait les Roms. » Dans d’autres cas, ces voisins vigilants n’hésitent plus à passer à l’acte et, à Pierrefitte-sur-Seine, Darius, ce jeune Roumain à failli mourir sous les coups et les injures.

Depuis plus de dix ans, dans une stupéfiante continuité, ceux qui nous gouvernent ont fait, de ces quelques milliers d’immigrants européens, des parias et des boucs émissaires à même, pensent-ils, de focaliser les peurs de leurs administrés et de faire oublier ainsi leurs échecs et leur manque de courage.

Les Roms, puisque c’est sous ce terme générique qu’ils sont ainsi stigmatisés, constituent en France mais également dans la plupart des pays européens, un groupe humain que l’on peut, sans risque d’être contredit, affubler de tous les maux. Comme Eric Fassin ose le dénoncer dans un récent ouvrage, il s’agit d’un racisme qui ne dit pas son nom, largement accepté par nos concitoyens et, sinon revendiqué, du moins toléré par la grande majorité des responsables politiques à droite comme à gauche.

En France, et dans le monde dit civilisé, on pourrait espérer que des voix se fassent entendre pour revenir à la raison et condamner avec vigueur de telles dérives idéologiques contraires à tous les principes de vie commune. Or, à ce jour, le silence de uns et des autres est, sauf de rares exceptions, assourdissant.

Ce silence complice, c’est aussi celui des intellectuels qui sont bien peu nombreux à dénoncer cette politique de stigmatisation et à proposer des alternatives. 

C’est celui des partis politiques qui par crainte de heurter leur électorat se refusent à condamner les propos de certains des leurs. 

C’est celui des institutions religieuses qui, sauf rares exceptions (à Marseille dans son église de la Belle de Mai le père Paul a accueilli 40 femmes et enfants. Chapeau !) ferment leur porte à ces nouveaux pauvres venus de l’Est.

C’est celui des organisations chargées de la protection sociale et des droits de l’enfant qui appliquent une politique sélective.

C’est celui des magistrats qui, sous prétexte de défendre le droit sacré de la propriété et au mépris des droits humains les plus élémentaires, mettent à la rue des familles sans défense.

C’est celui des “ bien-pensants ” qui considèrent que ces personnes doivent retourner d’où elles viennent et que le droit de propriété “ chacun chez soi ” est à privilégier au détriment des autres.

C’est celui des journalistes qui pour faire de l’audience exploitent sans scrupule les images de la misère.

C’est enfin celui de chacun d’entre nous qui détournons la tête sans chercher à comprendre et qui trop souvent acquiesçons sans réfléchir aux arguments fallacieux des élus régulièrement mis en avant dans les médias.

Pour être juste, les cris d’alarme inlassablement répétés par quelques militants associatifs ont heureusement sensibilisé et parfois même mobilisé, ici ou là quelques élus, prêtres, journalistes, des magistrats et simples citoyens mais ces voix demeurent l’exception.

Une telle mise en cause soulèvera sans nulle doute une bruyante indignation de la part des “ réalistes ” et, nombreux seront ceux qui, avec un argumentaire bien étayé, démontreront le caractère outrancier de cette dénonciation d’un racisme inavoué. Les clichés les plus fréquemment entendus pourront servir de preuve : ces familles attirées par la richesse et la qualité de notre protection sociale ont des comportements non conformes à notre mode de vie. Vivant de vols et de mendicité, elles contribuent pour une large part à la croissance de la délinquance quotidienne qui exaspère nos concitoyens. Leur manque d’hygiène, leur comportement collectif rendent leur proximité insupportable. Leur culture et leur mode de vie ne permettraient pas, sauf exception de les intégrer dans notre société dont ils ne connaissent pas ou n’acceptent pas les règles. Bref, Pour le bien des uns et des autres, ils doivent retourner dans leur pays. Ils ont vocation à rentrer chez eux (Manuel Valls). Il faudrait tout faire pour les y reconduire en les invitant vigoureusement à partir.

Tels sont là des arguments fallacieux qui, s’appuyant sur quelques faits réels sont mis en avant et font appel au soi-disant bon sens de chacun de nous.

Ce diagnostic apparemment sans faille, presque unanimement partagé par la plupart d’entre nous, se trouve conforté par les propos de nombreux responsables politiques qui, régulièrement, apportent des témoignages qui cherchent à convaincre. Certains d’entre eux outrepassent les limites du tolérable. Deux exemples dans l’actualité récente en témoignent.

Le maire de Cholet, Gilles Bourdouleix, à la suite d’une altercation avec les gens du voyage, a estimé que « Hitler n’en n’a peut-être pas tué assez ». Ces propos lui ont valu une exclusion de son parti, l’UDI, mais, en première instance, un juge n’a rien trouvé à redire. Un an plus tard, Gilles Bourdouleix vient toutefois d’être condamné en appel à 3 000 € d’amende, mais il conserve son mandat électoral. Cette décision paraît dérisoire devant la gravité des propos tenus qui sont une apologie de crime contre l’humanité. Gilles Bourdouleix a été, en mars 2014, réélu maire de sa commune par 55 % des électeurs.

A Dijon, la cour d’appel vient d’être saisie par un avocat d’une plainte envers un procureur et un magistrat qui ont tenu des propos jugés diffamatoires à caractère manifestement raciste lors d’une audience où comparaissait une personne d’origine gitane : « Je les trouve attachants, ces gens du voyage, avec leur mode de vie fait de rapine et de combines en tout genre... » De tels propos publics ne sont pas tenus par quelques attardés ou éméchés au coin de la rue mais par des personnes détentrices d‘un pouvoir et d’un mandat leur imposant le respect du droit et des valeurs constitutionnelles.

Au-delà de comportements explicitement condamnables, la tolérance et la complicité active ou passive de nombreux responsables ou leaders d’opinion sont tout aussi répréhensibles. Les prétextes invoqués pour justifier cette passivité sont nombreux : il faut éviter de donner des arguments aux extrémistes, nos concitoyens inquiets pour leur avenir supportent de plus en plus mal la présence de la misère proche de chez eux. On ne peut accueillir toute la misère du monde ; ou encore il ne faut pas réveiller la bête immonde. Autant de formules connues et qui font mouche.

Comme le rappel Andrzej Mira, « se souvenir des persécutions nazies des Roms et des Sintis est un instrument essentiel dans la lutte contre le racisme d’aujourd’hui ». Qui se souvient qu’à la libération des camps de concentration d’Auchwitz ,il n’y avait aucun Rom ni Sinti parmi les survivants? Environ 23 000 Roms et Sintis ont été détenus à Auschwitz. Les enquêtes les plus sérieuses chiffrent à 500 000 le nombre de Tsiganes exterminés durant cette période sombre de notre histoire. C'est une réalité longtemps occultée : de 1942 à 1944, le régime de Vichy a organisé et géré, en France, des camps de détention pour les Gitans, Tsiganes et Roms. Certes, ce n'était pas, comme Auschwitz ou Dachau, des camps d'extermination mais des gendarmes de Vichy en assuraient la sécurité. Des femmes, enfants, vieillards y sont mort de faim et de froid.

Plus de 70 ans après, les leçons de l’histoire n’ont pas été retenues. Malgré les multiples déclarations et textes de lois qui ont depuis lors, condamné toutes les formes de discrimination et reconnu le droit des minorités et le respect de leur culture, malgré les nombreuses institutions nationales européennes et internationales qui régulièrement dénoncent toute forme de racisme et parfois condamnent leurs auteurs, on ne peut que constater le renouveau d’une idéologie porteuse des mêmes dérives. Les voix qui, à travers le monde, avaient défendu les principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme sont aujourd’hui sans réelle portée. Accusés d’idéalisme et d’utopie, les droits de l’homme sont traités avec dérision sinon avec mépris.

Roms, Tsiganes, Gitans : autant de boucs émissaires qui renvoient à nos phantasmes et nos préjugés ancrés dans nos mémoires collectives et qui servent aujourd’hui à expliquer les impasses d’un monde en mal de repères.

Voilà des années que des hommes et des femmes, en militants clairvoyants, tentent en vain d’alerter les principaux responsables de ce pays mais aussi leurs concitoyens, leurs amis, leurs voisins sur une dérive dont ils mesurent les dangers. La politique d’exclusion mise en œuvre depuis des années envers les Roms est à la fois injuste et inhumaine. Elle est aussi radicalement inefficace. La présence de ces familles contraintes d’errer dans les villes est de plus en plus visible et souvent traumatisante. Les responsables les plus réalistes admettent que, sauf à suivre les conseils de Gilles Bourdouleix et de certains de ses semblables, le plus grand nombre de ces familles demeureront parmi nous.

S’il en est ainsi, et si nous voulons que la “ question rom ” ne soit plus l’objet de vaines polémiques et déni de droit, il nous faut, sans délai, changer notre regard et agir auprès des décideurs pour qu’ils renoncent à cette politique absurde et irresponsable qui compromet les valeurs de solidarité et de respect de l’autre au cœur de notre civilisation.

Cet appel à plus de lucidité et d’engagement s’adresse d’abord chacun à d’entre nous.

Quels que soient nos croyances, nos engagements politiques, nos appartenances, nos origines, nos choix de vie, il nous faut faire preuve d’intelligence et de mémoire. Il ne s’agit pas d’angélisme ou de compassion mais de notre capacité de tolérance et de reconnaissance du droit de chacun à vivre avec ses différences.

Les Roms/Tsiganes sont parmi nous depuis des siècles. Premier peuple européen, ils ont su résister à toutes les tentatives de discrimination et de haine raciale à travers le monde. Leur culture et leur mode de vie constituent, à n’en pas douter, un rempart contre les multiples tentatives de les éliminer. A l’heure où notre monde, aujourd’hui sans frontière, semble en désarroi à la recherche de nouveaux horizons, où les Etats nations comme les identités sont chaque jour remis en cause, où la sauvegarde de la biodiversité est reconnue comme un enjeu essentiel pour l’avenir de l’humanité, il est temps de s’interroger sur nos capacités individuelles et collectives à remettre en cause nos phantasmes et nos préjugés et, dans un intérêt bien compris, accepter un voisinage qui dérange parfois nos certitudes.

 

SOURCE / MEDIAPART

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