Dernier jour sur terre, un essai douloureux et juste, signé David Vann chez Gallmeister

Publié le par dan29000

Depuis Sukkwan Island, paru en 2010, la notoriété de David Vann n'a cessé de s'amplifier, en France. Difficile de ne pas s'en réjouir après avoir lu ses quatre romans, dont le dernier vient de sortir cet automne, Goat Mountain. Pour une fois, David Vann délaisse provisoirement la fiction pour plonger son lecteur dans une des pires réalités des États-Unis, la violence des tueurs de masse. Il s'agit ici de Steve Kazmierczak, 27 ans, qui s'illustra en 2008 en tuant cinq personnes et en blessant dix-huit avant de se suicider, en plein milieu de son université.

 

Bien entendu on pensera, encore un livre de plus sur les tueurs de masse, des tueurs qui prolifèrent dans ce pays, presque autant que les fameux tueurs en série. Fictions, documentaires, essais, romans et thèses abondent sur les deux phénomènes. Cela donna même un grand classique de la littérature nord-américaine, De sang froid, de Truman Capote.

 

Pourtant Dernier jour sur terre n'est pas un livre de plus sur ces faits de société, cette étude passionnante et documentée que nous propose David Vann se situe bien au-delà, car l'auteur s'implique totalement. Pourquoi et comment, l'un est devenu un tueur, et l'autre un écrivain.

 

"Après le suicide de mon père, j'ai hérité de toutes ses armes à feu. J'avais treize ans."

 

Les deux premières phrases du livre.

David Vann parle de David Vann.

 

Dès lors le lecteur subjugué est embarqué dans un double parcours, parcours de deux solitaires "Made in USA". David Vann, à la demande du journal Esquire, a étudié les mille cinq cents pages du dossier de police du tueur, accédé à ses mails, puis il a rencontré les proches de SK, victime à la fois des jeux vidéo, des antidépresseurs et des armes à feu. Un cocktail explosif dès le plus jeune âge. Histoires de solitude, de deux solitudes, SK et DV, ce dernier, martyrisé dans son collège, s'amusait à viser les passants dans la lunette de son fusil, depuis le jardin familial, rêvant d'éliminer ses bourreaux.

 

Mais au-delà de ce double parcours psychologique, David Vann nous brosse un terrible tableau des États-Unis emmuré dans une violence endémique, profondément enraciné depuis la création du pays, un pays basé sur la violence de la conquête de l'ouest et du génocide des peaux rouges, un pays marqué par l'esclavagisme et la guerre civile, plus tard un pays marqué par la guerre du Vietnam. Il nous rappelle qu'il y a 1,2 million de vétérans qui ont besoin de soins psychiatriques, en vain. La guerre leur a donné l'autorisation de tuer, sans la moindre émotion. Difficile d'imaginer que cela puisse cesser du jour au lendemain lors de leur retour. SK avait d'ailleurs servi dans l'armée. La tradition, la Constitution, la peur endémique, et la puissance incroyable du lobby des armes (NRA) bloque toute tentative, même modeste, de modifier la législation sur les armes (300 millions d'armes en circulation, 21 millions vendues en 2013, un nouveau record selon le FBI, 30 000 morts par armes à feu par an...).

 

Cette enquête nous permet aussi de mieux comprendre les romans de David Vann où la violence est au centre des familles, de Sukkwan Island à Goat Mountain, en passant par Impurs, souvent une violence subie par les enfants. Publié en 2011, Last day on earth, fut mal reçu par les journalistes américains qui veulent toujours ignorer cette situation, un vaste déni de réalité d'une société qui pense que l'on peut remédier à ses faiblesses et angoisses avec une arme !

 

David Vann a quitté son pays, il enseigne aujourd'hui la littérature en Angleterre, vivant entre la Nouvelle-Zélande et la Turquie.

 

En attendant la prochaine tuerie de masse, il faut lire Dernier jour sur la terre, lire pour mieux comprendre un pays pourtant fascinant par sa littérature et son cinéma, par sa géographie et son histoire mouvementée, mais un pays si souvent répulsif.

 

A lire, tous comme les quatre romans de David Vann, déjà évoqués sur notre site.

 

Dan29000

 

Dernier jour sur terre

David Vann

Traduit de l'américain par Laura Derajinski

Totem, collection de poche

Gallmeister éditions

2014 / 256 p / 10,50 euros

 

 

 

Entretien avec DAVID VANN pour la sortie de DESOLATIONS en 2011

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