En prison, l'absence de permanence médicale peut tuer

Publié le par dan29000

Prison : quand l’absence de permanence médicale tue

 

Restreints aux jours ouvrables et à quelques heures d’ouverture le week-end, les services de santé en prison laissent les détenus parfois démunis et livrés à eux-mêmes. Même lorsqu’ils souffrent de pathologies lourdes.

 

A la maison d’arrêt de Loos (Nord). Un dimanche. Il est 6 heures du matin. Alou Thiam, âgé de 38 ans, est victime d’une crise d’épilepsie. Son codétenu alerte aussitôt les surveillants, frappe à la porte. L’établissement ne dispose pas d’interphone en cellule. Trente minutes plus tard, un surveillant et un gradé trouvent Alou Thiam inconscient, « allongé sur son lit en position latérale de sécurité, une légère perte de sang au niveau de la bouche ». Sa respiration est « haletante ». Le codétenu décrit les symptômes : cris, convulsions, apparition de bave, raidissement… Mais voilà : le service médical (UCSA) n’ouvre qu’à 8 heures. Les surveillants n’estiment pas utile d’appeler le SAMU. A 7 heures, Alou Thiam connaît une nouvelle crise d’épilepsie. Et le codétenu de relancer une alerte auprès des surveillants, qui ne jettent qu’un regard à travers l’œilleton, préférant attendre l’arrivée des infirmières. Quand l’équipe des surveillants de jour arrive, si on lui dit qu’Alou Thiam doit « être vu rapidement », on ne fait pas état de ses pertes de connaissance ni de ses convulsions. Il est amené au service médical à 9 h 20. Il est alors frappé d’amnésie, et ne se souvient que de douleurs violentes au visage, au dos, et aux jambes. Vingt minutes plus tard, sortant des locaux de l’UCSA, le détenu fait encore une crise. On appelle le 15. Aucune équipe du SAMU n’est disponible. Les pompiers arrivent vers 10 h 30. Enfin. Mais Alou Thiam meurt une demi-heure plus tard. C’était le 10 juin 2007.

Ce 23 juillet 2014, le tribunal administratif de Lille a considéré que l’administration pénitentiaire a commis deux fautes qui « ont, pour partie, directement concouru à la perte d’une chance sérieuse de survie pour M. Thiam » et pointé « la méconnaissance [par les surveillants] de la procédure à suivre », en dehors des ouvertures de l’UCSA, tout comme « l’absence d’informations précises et suffisantes fournies par le personnel pénitentiaire au service médical ». Le tribunal lillois a condamné l’Etat à verser un dédommagement de 34 000 euros à la mère, aux deux enfants et à la compagne du défunt. Un dédommagement de pleurote.

Rappelons la procédure : lorsque l’unité sanitaire est fermée, les personnels pénitentiaires doivent appeler le centre de réception et de régulation (CRRA) du SAMU (le centre 15), « soit à la demande de la personne détenue, soit de leur propre initiative, soit suite à une alerte donnée par toute autre personne ». Cela concerne les situations où un pronostic vital est engagé, ou dans « les cas nécessitant des actes diagnostiques et/ou thérapeutiques immédiats, tant pour les soins somatiques que psychiatriques ». Dans tous les cas, on est loin de ce qui s’est passé pour Alou Thiam.

Ce tragique récit est rapporté dans le dernier numéro de la revue Dedans dehors, de l’Observatoire international des prisons (OIP). Un récit qui donne l’occasion de s’interroger sur la permanence des soins en dehors des horaires d’ouverture de l’unité sanitaire dans les maisons d’arrêt. En France, rappelle la revue, « la quasi-totalité des établissements pénitentiaires ne disposent d’aucune présence médicale, ni même infirmière, lorsque l’unité sanitaire est fermée la nuit, voire le week-end ». A la prison de Loos, justement, ce service médical est ouvert de 7 h 45 à 18 h en semaine, et de 8 h à 14 h le week-end. Prière de s’abstenir de toute maladie, souffrance ou crise d’épilepsie, comme Alou Thiam, en dehors de ces horaires. Et ce n’est pas faute, en France, d’avoir été critiqué par le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT), estimant que « l’existence d’un simple système d’astreinte et – a fortiori – d’appel à un service d’urgence ne rend en aucun cas superfétatoire la nécessité d’une présence permanente dans des locaux pénitentiaires d’une personne en mesure de fournir les premiers soins, bénéficiant de préférence d’une qualification reconnue d’infirmier ». Ce serait peut-être trop demander !

Dans l’Hexagone, le centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis « est l’un des rares établissements à bénéficier d’une garde médicale 24 heures sur 24, et 7 jours sur 7 » (représentant deux équivalents temps plein sur les 13,4 postes alloués à l’unité sanitaire). A titre indicatif, « les médecins de garde de Fleury réalisent 450 actes d’urgence par mois ». A raison d’une moyenne de 30 jours par mois, c’est pas vraiment un luxe.
Au delà de la nécessité de mettre en place « une permanence infirmière, voire médicale » dans tous les établissements pénitentiaires, poursuit Anne Chereul, dans la revue Dedans dehors, « la qualité des informations transmises par le personnel de surveillance aux soignants constitue un axe fondamental d’amélioration ». C’est bien ce qui a fait défaut pour Alou Thiam (pour le coup, on aura remarqué que la mauvaise foi et/ou l’incompétence n’est pas même évoquée). Et c’est aussi ce qui ressort d’un avis du Défenseur des droits, en mars dernier, à propos du décès d’une jeune femme à la maison d’arrêt pour femmes de Fleury-Mérogis. Une femme décédée d’une crise cardiaque, à l’âge de 34 ans, en novembre 2012, à cause de « lacunes dans la transmission des informations entre les surveillants et le médecin de permanence ».

Il y a là de quoi relancer le débat de cette autorisation, pour les détenus, « notamment lorsqu’ils souffrent de pathologie lourdes », à pouvoir joindre directement le centre 15 avec un téléphone portable ou un fixe en cellule.

Dedans dehors, numéro 85, Octobre 2014, 42 p., 7,50 euros. Au sommaire également, le rôle des ex-détenus dans la prévention de la délinquance ; la réforme pénale : des pas en avant, des pas en arrière ; les parloirs de Fresnes ; alerte générale sur la condition pénitentiaire en outre-mer.

 

SOURCE / POLITIS.FR, JEAN-CLAUDE RENARD

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