La cocaïne, pétrole blanc du capitalisme, pour Roberto Saviano qui publie Extra pure

Publié le par dan29000

La cocaïne est le «pétrole blanc» du capitalisme, selon Roberto Saviano

 

|  Par Joseph Confavreux

 

L’auteur de Gomorra se plonge dans l’économie de la cocaïne. Peu d’informations inédites, beaucoup de mise en scène, trop d’effets de style, mais un dessin d’ensemble saisissant et une thèse sous-jacente troublante : la dépendance entre les circuits de la coke et le système économique.

 

Extra pure, le nouveau livre du journaliste Roberto Saviano, menacé par la Camorra depuis qu’il a publié le best-seller Gomorra, est dédié à tous les carabiniers qui ont assuré sa protection rapprochée et « aux trente-huit mille heures passées ensemble et à celles qui viendront ». Peu de chances en effet que Saviano se réconcilie avec ses ennemis, en emmenant le lecteur dans ce « voyage dans l’économie de la cocaïne ».

Pour l’occasion, la vénérable maison d’édition qu’est Gallimard n’a pas hésité à sortir une couverture digne d’un tabloïd, bien adaptée aux tournures emphatiques de l’auteur et aux effets de manche d’une écriture qui se regarde déployer les contours d’un objet sulfureux. Mais il serait dommage de rechigner devant le ton parfois sensationnaliste et pompeux de Saviano, comme face à son équilibre parfois confus entre « style et vérité ».

D’une part, parce que le « voyage » qu’il propose demeure saisissant, moins par le nombre d’informations inédites qu’il livrerait que par le dessin d’ensemble qu’il forme. Et de l’autre, parce que la thèse qu’il soulève, nouant capitalisme financier post-2008 et essor de la cocaïne, est dérangeante.

À travers des parcours d’individus et une vraie puissance d’incarnation, Roberto Saviano nous emmène dans un Gomorra à l’échelle mondiale, même si sa situation personnelle le contraint à s’approcher moins près des mafias elles-mêmes, et à travailler davantage avec les rapports et les confidences des polices, que dans son précédent livre.

Roberto Saviano en 2007Roberto Saviano en 2007

Dans ce livre, on voit donc comment la mafia italienne exporte son savoir-faire en Russie ou au Mexique. On redécouvre l’histoire de Kiki Camarena, agent de la DEA (Drug Enforcement Administration) infiltré au cœur du narcotrafic mexicain, finalement repéré et torturé de telle manière que « les juges ont perdu le sommeil pendant des semaines après avoir écouté les cassettes » que ses ravisseurs enregistrèrent. On passe par Ciudad Juarez, devenue la ville la plus dangereuse du monde, avec près de 2 000 homicides par an. On voit le basuco, la drogue des taulards constituée à partir des restes de l’extraction de cocaïne et produite au moyen de substances chimiques toxiques pour l’homme, pénétrer les prisons à l’aide de pigeons voyageurs.

On croise des dealers de rue qui gagnent 4 000 euros par mois, des dealers de la bourgeoisie qui en gagnent 30 000 et des brokers de coke qui en gagnent plusieurs millions. On assiste à des centaines de meurtres, parfois opérés avec un calibre 7.65 et un fusil à canon scié, « qui ne sert pas à tuer, car les billes de plomb se contentent de déchirer les tissus, c’est une marque de mépris ».

On s’assoit à la table d’un restaurant de la City londonienne, « où la vente et la consommation de cocaïne sont devenues endémiques », où l’on peut commander un vin qui n’est pas sur la liste, en réalité un code, parce que « le vin qui n’est pas sur la liste correspond à un gramme de cocaïne » que l’on peut faire passer en notes de frais. On mesure la violence de « la guerre pour la poudre blanche, une marchandise qui rapporte tellement d’argent qu’elle est plus dangereuse que les puits de pétrole ».

Narco-sous-marin intercepté en Équateur, 2010.Narco-sous-marin intercepté en Équateur, 2010.

On circule d’un port à l’autre, puisque 60 % de la cocaïne saisie ces dix dernières années l’a été en mer ou dans les ports. Ou le long de la frontière qui sépare le Mexique des États-Unis et demeure une passoire « malgré les 500 kilomètres de grillage, les hélicoptères et les systèmes à infrarouge ». En effet, les trafiquants font voler de nuit des deltaplanes peints en noir, utilisent, sur tous les avions de ligne, des « mulets » au ventre rempli d’« ovules » plus résistants que les préservatifs qui sont « déjà de la préhistoire », mais aussi quantité de sous-marins dont « personne ne sait combien d’entre eux ont sombré dans les abysses avec leur chargement et une poignée de marins sud-américains ».

On assiste à la circulation de la coke aux quatre coins du monde « en compagnie d’ananas en boîte, dans des conserves de lait de coco, parmi cinq tonnes de pétrole en barils et deux tonnes de pulpe de fruits surgelés, imbibant des vêtements, des tissus d’ameublement, des lots de jeans et les diplômes d’une école de plongée ». Mais aussi dans des calamars, des livres pour enfants, les carcasses d’une vingtaine de requins, des prothèses mammaires et fessières, et même l’aide médicale pour des régions frappées par des tremblements de terre… Une inventivité qui ne risque pas de décliner puisque, face aux progrès des moyens de repérage, « la nouvelle mutation est déjà là, c’est la cocaïne liquide », qui peut se dissimuler absolument partout.

On repère ainsi une nouvelle géopolitique dans laquelle il existe une bourse officieuse où se fixent les cours sur le marché de la cocaïne, et qui s’est déplacée d’Amsterdam à Madrid ces dernières années. Dans ce monde où la concurrence pour le marché européen se fait entre Calabrais et Mexicains s’est formée une véritable autoroute maritime et aérienne entre l’Amérique du Sud et l’Afrique, surnommée l’A10, du nom du parallèle sur lequel elle passe…

Prise de cocaïne sur un cargo au PanamaPrise de cocaïne sur un cargo au Panama

Même si Roberto Saviano ne suit guère les nouvelles routes du Sahel, il nous décrit aussi une Afrique « devenue blanche ». L’Afrique est pour lui « un hangar au service d’une Europe de plus en plus accro à la poudre blanche ». Notamment en Guinée-Bissau, « État sans État » avec « au large un archipel de 88 îles où l’on peut faire atterrir de petits avions remplis de drogue ». Ou encore au Mali, dans ce désert où s’est posé un Boeing 727-200 sur une piste de fortune en plein désert. « Devant la carcasse en feu, les enquêteurs ont tous pensé la même chose : si les narcos peuvent se permettre de se débarrasser d’un moyen de transport dont la valeur se situe entre 500 000 et un million de dollars, quelle quantité de cocaïne ont-ils réussi à faire passer ? » Pour Saviano, « le monde et ses équilibres de pouvoir ont changé grâce au trafic de cocaïne ».

On apprend aussi que des narcos offrent une récompense de 10 000 dollars pour la tête d’Agata, une chienne particulièrement habile à flairer la poudre blanche, et que « la marchandise la plus secrète ne peut se passer de logo elle non plus ». Ainsi, « les pains de cocaïne sont marqués afin d’en certifier l’origine », avec une femme, un scorpion, la virgule Nike, le S de Superman, le cheval cabré de Ferrari prisé par les Zetas mexicains, le cerf de John Deere préféré par le cartel du Golfe, mais aussi la figure d’Hello Kitty, « l’héroïne japonaise adorée des petites filles du monde entier »…

 

 

Coke et capitalisme

Ces logos empruntés par les trafiquants de cocaïne aux grandes marques du capitalisme mondialisé constituent la marque visible de la thèse sous-jacente de Saviano : la dépendance réciproque entre l’essor des circuits de la cocaïne et les logiques de l’économie officielle du début du XXIe siècle.

Cette idée est sans cesse présente dans le livre, parfois de façon convaincante, parfois moins, notamment lorsqu’il ne sépare pas l’analyse de la métaphore, par exemple lorsqu’il désigne El Chapo, l’un des plus célèbres narcotrafiquants, comme le « Steve Jobs de la cocaïne ». Si l’on déplie toutefois les arguments sur lesquels Saviano se fonde pour faire de l’économie de la coke à la fois l’emblème et le carburant du capitalisme néolibéral financiarisé des années 2000 et 2010, on en repère trois principaux.

D’abord, la cocaïne serait à la fois l’emblème et la pointe avancée d’un capitalisme qui a fait de la rapidité de la circulation du capital et d’un taux maximal de retour sur investissement sa seule matrice, quel qu’en soit le coût humain. « Plus le monde accélère, plus il y a de coke », écrit-il, en faisant une intéressante comparaison : « En investissant 1 000 euros en actions Apple début 2012, on avait 1 670 euros dix mois plus tard. Pas mal. Mais ceux qui ont investi mille euros en cocaïne au même moment en avaient, eux, 182 000 : cent fois plus qu’en acquérant les actions les plus performantes du moment. »

La molécule de la cocaïneLa molécule de la cocaïne

« Il n’est nul marché au monde qui rapporte plus que celui de la coke », assène-t-il. D’autant que le degré de pureté de la coke ne cesse de baisser, en augmentant d’autant les profits des trafiquants qui ne cessent de la couper. Selon le World Drug Report, de 2006 à 2010, la coke saisie aux États-Unis est passée d’un degré de pureté de 85 % à 76 %. Quant à la poudre vendue dans la rue, elle ne contient parfois guère plus que 5 % de coke.

Ensuite, la démocratisation de l’usage de la cocaïne serait une réponse à l’accélération des rythmes de vie et au durcissement des conditions de travail. Avec la coke, « la paix et la force cohabitent en toi dans un équilibre total », écrit l’auteur. Et tout semble plus facile, même si « la vie en plus qu’on semble t’avoir offerte, tu la paieras avec des intérêts dignes de l’usure ».

Cocaïne en poudreCocaïne en poudre

Le livre de Saviano commence par cette phrase : « la coke, quelqu’un autour de toi en prend », et se prolonge par une longue liste allant de « l’infirmière qui change le cathéter de ton grand-père : avec la coke, tout lui semble plus léger, même les nuits », aux « extras qui serviront au mariage samedi prochain, s’ils ne sniffaient pas, ils n’auraient pas assez d’énergie dans les jambes pour tenir toutes ces heures », en passant par « ce notaire chez qui tu espères ne plus jamais devoir retourner et qui prend de la coke afin d’oublier les pensions alimentaires qu’il verse à ses ex-épouses », ou bien encore « le chauffeur de taxi qui peste contre la circulation avant de retrouver sa bonne humeur ».

En effet, rappelle Saviano, « si, jusqu’en 2000, sa consommation se limitait aux catégories privilégiées de la population, à présent elle s’est démocratisée ». Un gramme de coke coûte environ 60 euros dans les rues de Paris, contre cent il y a 15 ans. Au Royaume-Uni, le nombre de consommateurs a été multiplié par quatre en dix ans. En France, l’Office central de répression du trafic illicite des stupéfiants estime que leur nombre a doublé entre 2002 et 2006. 

Enfin, la cocaïne aurait joué un rôle central dans la crise financière de 2008 et ses suites. Moins parce que certains, tels le professeur David Nutt, spécialiste des drogues et ancien conseiller du gouvernement de Gordon Brown, jugent que les banquiers et traders ont été amenés à prendre des risques irrationnels sous l’effet de la cocaïne qui leur procurait un excès de confiance, que parce que l’argent de la criminalité liée à la cocaïne a permis d’injecter des liquidités considérables dans une économie sinistrée, et s’est offert le luxe d’un gigantesque blanchiment au nom du sauvetage de quelques vénérables banques. « La cocaïne est la réponse universelle au besoin de liquidités », écrit l’auteur.

Roberto Saviano revient ainsi sur la déclaration choc d’Antonio Maria Costa, fin 2009, alors directeur de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, expliquant que les profits des organisations criminelles ont été les seules liquidités investies dans certaines banques pour leur permettre d’éviter la faillite. Il avançait alors le chiffre astronomique de 352 milliards de dollars d’argent sale, blanchi par des banques.

Pour Saviano, « les centres du pouvoir financier mondial se sont maintenus à flot grâce à l’argent de la coke », en utilisant tous les outils d’un capitalisme financiarisé qui a fait de la circulation accélérée des capitaux la principale de ses activités, au point que la chef de la section blanchiment au département de la justice américaine a pu affirmer en 2012 que « les banques américaines servent à recevoir de grosses quantités de fonds illégaux cachés parmi les milliards de dollars qui sont transférés chaque jour d’une banque à l’autre ».

Saviano examine en particulier l’histoire stupéfiante de la Wachovia Bank, déjà racontée dans une enquête de The Observer et servant de toile de fond au dernier roman de John Le Carré, qui a blanchi des centaines de milliers de dollars issus du narcotrafic. Pour Saviano, si l’on néglige la puissance de feu et de liquidité de l’économie de la cocaïne, et « si l’on ignore le pouvoir criminel des cartels, tous les commentaires sur la crise et toutes les analyses paraissent reposer sur un malentendu ».

En effet, selon lui, la crise économique, la finance phagocytée par les produits dérivés et les capitaux toxiques et le dérèglement des Bourses « détruisent les démocraties, ils détruisent le travail et l’espoir, ils détruisent le crédit et détruisent des vies. Mais ce que la crise ne détruit pas, ce qu’elle renforce au contraire, ce sont les économies criminelles ». Parce que « la cocaïne est une valeur refuge. La cocaïne est un bien anticyclique. (…) De nombreux endroits au monde vivent sans hôpitaux, sans Internet ni eau courante. Mais pas sans coke. (…) La cocaïne est le dernier bien qui permette l’accumulation primitive du capital ».

Saviano va-t-il trop loin quand il affirme que « ce que nous vivons aujourd’hui, l’économie qui pilote nos existences et nos choix, dépend bien plus de ce que décidèrent et firent Félix Gallardo El Padrino et Pablo Escobar El Magico dans les années quatre-vingt que des orientations prises par Reagan et Gorbatchev » ?

Ce voyage dans l’économie de la cocaïne ne convainc pas toujours que « le pétrole est le carburant des moteurs, la coke celui des corps ». Notamment parce que Saviano semble tellement accro à son objet qu’il lui donne une valeur explicative pour tout ce qu’il regarde. Mais le lecteur a malgré cela l’impression de pénétrer un continent caché, et peut alors partager le constat désabusé du journaliste livrant lui-même ses doutes. « J’ai rempli du sang de Naples les oreilles de la moitié du monde, mais à Scampia rien n’a changé », écrit-il, en constatant que les articles qu’il persiste « à consacrer au sang versé sur les places de coke glissent de plus en plus bas sur la page d’accueil du site du journal ».

Ce qu’il faut alors retenir du livre de Saviano, en dépit des limites de ce travail, c’est peut-être sa conclusion, qui fait écho à l’échec flagrant des politiques de « guerre à la drogue » lancée dans les années 1980 : « Je suis certain que la légalisation pourrait bel et bien être la solution. Car elle frappe là où la cocaïne trouve un terreau fertile, dans la loi de l’offre et de la demande. En étouffant la demande, tout ce qui se trouve en amont se fanerait telle une fleur privée d’eau. Est-ce une hérésie ? Un fantasme ? Le délire d’un monstre ? Peut-être. Ou peut-être que non. »

 

SOURCE / MEDIAPART

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Marc Fievet 28/10/2014 22:06

Je regrette que Roberto Saviano se soit limité à une seule source d’informations, à savoir les autorités policières de nombreux pays. Quand on écrit un livre considéré comme une dénonciation du narcotrafic, du narco business, de la narco économie il me semble que tout doit être rapporté sous peine de se trouver accusé d’avoir écrit pour ses amis policiers.

Lire par exemple ce début d’article dans Mediapart: « L’auteur de Gomorra se plonge dans l’économie de la cocaïne. Peu d’informations inédites, beaucoup de mise en scène, trop d’effets de style, mais un dessin d’ensemble saisissant et une thèse sous-jacente troublante : la dépendance entre les circuits de la coke et le système économique. Extra pure, le nouveau livre du journaliste Roberto Saviano, menacé par la Camorra depuis qu’il a publié le best-seller Gomorra, est dédié à tous les carabiniers qui ont assuré sa protection rapprochée et « aux trente-huit mille heures passées ensemble et à celles qui viendront » »

Quand on veut prouver ce que l’on écrit, il est souhaitable de citer des sources non partisanes. Et la DNRED, le service de renseignement de la Douane française, en était une qui, à mon avis n’a pas été « approchée ».

LIRE:
http://internationalinformant.wordpress.com/2014/06/17/la-justice-canadienne-ou-les-tartuffes-en-action/
http://internationalinformant.wordpress.com/2014/06/15/quand-michel-charasse-etait-interviewe-par-elise-lucet/
http://ns55dnred.wordpress.com/2014/08/28/operation-dinero-le-resume-actuel-de-loperation-du-dea-ecarte-pour-toujours-la-dnred/
http://ns55dnred.wordpress.com/2014/07/06/narcotrafic-lorsque-la-dnred-faisait-saisir-32-tonnes-de-cannabis-afghan-5-tonnes-pour-le-british-customs-et-27-tonnes-pour-la-rcmp-canadienne/
http://ns55dnred.wordpress.com/2014/07/05/dnred-retour-sur-loperation-dinero/
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dan29000 28/10/2014 22:10

Merci pour vos précisions que je partage, en partie...Je viens de finir son bouquin et prépare mon article pour Danactu, normalement en ligne vers 08 ou 09 novembre.