Le livre de vos 20 ans : J-P Levaray, "Demande à la poussière" de John Fante

Publié le par dan29000

Jean-Pierre Levaray : “Demande à la poussière”, de John Fante

 

11 septembre 2014.

Le Centre Régional des Lettres de Basse-Normandie fête ses 20 ans en 2014 et a lancé à cette occasion l’opération “Le livre de vos 20 ans”. Chaque jour, découvrez le livre qui a marqué l’esprit des professionnels du livre, des partenaires ou des simples amoureux de littérature qui gravitent autour du CRL…

 

Jean-Pierre LEVARAY
Auteur
Demande à la poussière, de John Fante (1939)

 

“20 ans. C’est l’âge où je devins un « bon lecteur », selon les critères des bibliothécaires. Mon travail y était sans doute pour quelque chose. Lorsque les machines ronronnaient et ne nous faisaient pas courir, la nuit, nous devions quand même rester sur le qui-vive, prêts à intervenir.
Pour rester éveillé, je lisais face aux tableaux de contrôle, quand mes collègues s’installaient dans le réfectoire pour jouer au tarot.
A cette époque je lisais de la science-fiction. Tout ce que les éditions J’ai lu et Présence du futur proposaient : de A.E. Van Vogt à Sturgeon, Silverberg et surtout Philip K. Dick.
Et puis, il y eut ce livre qui changea peut-être ma vie (n’ayons pas peur des mots). Ce n’était pas de la SF. Attiré par le titre, Demande à la poussière, je découvrais John Fante. Je me plongeais dans la vie d’Arturo Bandini, et Los Angeles des années 1930. Bandini était cet apprenti écrivain, pauvre, loser, prenant les mauvaises décisions avec l’argent et avec les femmes, mais s’en sortant grâce à l’écriture.
Ce qui m’a marqué c’est le ton. Une écriture simple, nette, véridique et sans fioriture, mêlant humour et autodérision. C’était à mille lieues des auteurs français qui n’avaient jamais réussi à me captiver.
Grâce à John Fante, outre le fait qu’il m’ouvrit les portes de la littérature américaine, je m’apercevais que la lecture et l’écriture auraient pour moi une autre dimension.”

J’avais vingt ans à l’époque. Putain, je me disais, prends ton temps, Bandini. T’as dix ans pour l’écrire ton livre, alors du calme, faut s’aérer, faut sortir et se balader dans les rues et apprendre comment c’est la vie. C’est ça ton problème : tu ne sais rien de la vie. Bon Dieu, dis donc, est-ce que tu te rends compte que tu n’as jamais eu d’expérience avec une femme ? Oh, que si, des tas de fois, même. Oh, que non, menteur. T’as besoin d’une femme, t’as besoin de prendre un bain, t’as besoin d’un bon coup de pied où je pense, t’as besoin d’argent. C’est un dollar, à ce qu’on dit. Deux dollars dans les endroits bien, mais du côté de la Plaza c’est un dollar ; bon épatant, sauf que t’as pas un dollar, et encore autre chose, dégonflé, même si t’avais un dollar tu n’irais pas, parce qu’une fois à Denver t’as eu l’occasion d’y aller et tu t’es dégonflé. Parce que t’avais la trouille, et t’as toujours la trouille d’ailleurs, c’est pour ça que tu es bien content de ne pas l’avoir, ce dollar.
La trouille d’une femme ! Je te demande un peu. Ah, il est joli le grand écrivain ! Comment il peut écrire sur les femmes s’il a jamais couché avec une femme ? Ah, la grande gueule infecte, bidon, oui ! Pas étonnant qu’il sache pas écrire ! Pas étonnant qu’il n’y ait pas une femme dans Le Petit Chien Qui Riait. Pas de danger qu’il écrive une histoire d’amour, le sale petit merdeux, l’infect petit potache.
Ah, écrire une histoire d’amour, apprendre tout de la vie… »

 

Retrouvez l’ensemble des contributions à l’opération “Le livre de vos 20 ans”.

 

SOURCE / CENTRE REGIONAL DES LETTRES DE BASSE NORMANDIE

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