Fleur Pellerin, plus forte en algorithmes qu'en culture littéraire (Modiano)

Publié le par dan29000

Fleur Pellerin achève le ministère de la Culture à coups d’algorithmes

 

Par Marie Chablis| 5 novembre 2014

 

 
 

Quand il s’agit de citer Modiano, Fleur Pellerin regarde ses pieds. Mais s’il faut expliquer les « algorithmes de recommandation de contenus », elle est très claire ! Décryptage des concepts sidérants que la ministre utilise devant les professionnels du cinéma.

 

Les rencontres cinématographiques de Dijon se tenaient du 16 au 18 octobre dernier. L’occasion était belle pour Fleur Pellerin de prendre la parole dans ce milieu qui attend au tournant notre spécialiste du numérique. Le discours qu’elle a porté n’est pas retrouvable sur le site du ministère de la Culture. Pour une bonne raison : elle ne l’a pas lu, ou très peu.

À l’aise devant un parterre de réalisateurs et de producteurs de cinéma, Fleur Pellerin oublie sa copie et exprime sa pensée, sa vision, ce qui l’anime… Et là, stupéfaction ! Vingt minutes de discours économique. C‘est l’existence d’un ministère de la Culture qui implose. Une vidéo de son intervention est en ligne ici (à partir de 2h20).

Ceci n’est pas un film, ceci est « un contenu techniquement facile à produire »

En levant la tête du pupitre placé devant elle, Fleur Pellerin oublie que la culture repose sur des œuvres et que ces œuvres sont crée par des artistes. Un oubli simple et efficace. Les mots « cinéma », « film », « documentaire », « auteur », « réalisateur » s’effacent peu à peu dans le discours de la ministre. Elle préfère parler de « contenu techniquement facile à produire. » Elle n’évoque pas un seul instant la difficulté pour un réalisateur de créer un langage cinématographique propre, de réinventer pour chaque film les conditions de production et de diffusion, et d’espérer une rencontre profonde avec un public. Tout cela n’existe pas puisque c’est « techniquement facile à produire ». Le réalisateur Alain Cavalier sort en ce moment le film Le Paradis. Il appréciera que toute la virtuosité artistique qu’il développe soit finalement « techniquement facile » et que son film soit en fait un « contenu ».

La situation est, nous dit-elle, est « paradoxale », parce que ces contenus subissent une « perte de valeur est liée à la déformation de la chaîne de valeur ». Traduction : la valeur d’une œuvre, par exemple la beauté fragile du film d’Alain Cavalier, elle n’en a rien à faire. Elle constate juste que si le contenu Le Paradis se retrouve sur internet, Alain Cavalier ne touchera rien ou très peu. À aucun moment, elle ne mentionne l’idée avancée, depuis longtemps et par beaucoup de monde, d’une contribution créative qui permettrait à la fois de partager les œuvres et de rémunérer les auteurs. Cette idée a pourtant été défendue par le groupe socialiste à l’Assemblée nationale en 2009, ainsi que par François Hollande pendant sa campagne.

Notre nouvelle ministre ne semble pas imaginer un seul instant que les œuvres (pardon les contenus) puissent être « hors marchés », ce qui est le propre de toute démarche artistique sincère et le fondement de l’exception culturelle française. Pour Fleur Pellerin, il ne s’agit donc plus que de « réguler » le marché des contenus pour les rendre « vertueux ». Drôle de manière de penser une mission de service public.

« La ressource rare, ce n’est plus les contenus culturels, c’est l’attention des gens »

Alain Cavalier n’a pas non plus produit un film subtil, singulier qu’il faut absolument aller voir avant qu’il ne disparaisse. Il a produit un contenu susceptible de retenir « l’attention des gens ». Cette phrase sonne le glas d’un soutien public pour la création puisqu’elle annule l’idée même de création. Le cinéaste a maintenant pour fonction d’arrêter le consommateur pris dans le flux de circulation de l’information. Fleur Pellerin est fière (« et ce n’est pas pour me vanter », insiste-t-elle), de travailler avec Jean Tirole, notre nouveau prix Nobel d’économie, sur la notion « d’économie de l’attention ». Un concept dangereux déjà emprunté par Patrick Le Lay, PDG de TF1, en 2004 avec « le temps de cerveau humain disponible » à vendre à Coca-Cola. Ce qui était choquant de la part d’un grand patron de l’audiovisuel français, il y a dix ans, ne nous fait même plus sourciller aujourd’hui. Nous sommes sans doute noyés dans le flux d’inepties émises quotidiennement par le gouvernement et notre temps de cerveau disponible ne peut plus être alerte.

Les œuvres sont rares et c’est ce qui en fait toute la force. Très peu de créateurs sont à même de détecter des signaux que nous envoie notre société. Une poignée d’entre eux est capable d’explorer un langage artistique qui épouse leur ressenti. Certains arrivent à nous émouvoir. Le travail des artistes, dans une démocratie culturelle qui fonctionne, ne sera jamais, comme elle ose leur demander, de « produire de la fiction qui réponde aux normes et aux standards qu’attendent les téléspectateurs ».

« Les algorithmes de recommandation » aident « les consommateurs à faire le tri »

Ce qui est clair, c’est que Fleur Pellerin est cohérente, mais à aucun moment, elle n’est ministre de la Culture. Elle est devenue la patronne des « très grandes marques d’entreprises de médias que sont Orange, Canal+ ou Free ». Les chaînes de radio ou de télévision du service public français ne sont pas évoquées dans son discours.

Fleur Pellerin souhaite « l’émergence d’offres fortes facilement identifiables par le public » et « que les algorithmes de recommandation aident les consommateurs à faire le tri ». Traduction : pour se frayer un chemin dans la grande nébuleuse numérique, le consommateur se laisse manipuler par des moteurs de recherches. Notre ministre sacrifie un pilier entier de la politique culturelle et de la démocratie : la médiation culturelle. Les algorithmes de recommandation sont maintenant les tenants de l’accès à la culture pour tous. Fleur Pellerin apporte tout de même une nuance en demandant que « des catalogues ergonomiques de niches » soient inventés. Sans doute fait elle allusion à l’endroit où pourrait être remisé Le Paradis d’Alain Cavalier.

Après tout, à partir du moment où une œuvre devient un contenu, un spectateur un consommateur et un médiateur un algorithme, Alain Cavalier peut bien être considéré comme un chien.

 

SOURCE / REGARDS.FR

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