Grands travaux inutiles : La Tour Triangle à Paris, un contresens économique et écologique

Publié le par dan29000

Danielle Simonnet : « La Tour Triangle est un contresens économique et écologique »

 

Entretien, par Jérôme Latta| 19 novembre 2014
 
 
 

Lundi, le Conseil de Paris a rejeté à une courte majorité le projet très controversé de la Tour Triangle. Alors qu’Anne Hidalgo a engagé un recours contre ce vote, Danielle Simonnet, élue du Parti de Gauche, explique son opposition.

 

Regards. Quels sont les principaux motifs de votre opposition à la Tour Triangle ?

Danielle Simonet. On n’a pas besoin d’une tour de bureaux énergivore dans Paris. C’est un grand projet inutile et imposé, qui va essentiellement permettre au groupe Unibail Rodamco de faire des profits avec la spéculation sur l’immobilier d’entreprise. Il n’y a pas de tour de grande hauteur qui soit écologique, c’est un contre-sens écologique et économique – d’autant que sur le territoire de l’Île-de-France, c’est plutôt dans le 93 et dans le 77 qu’il faut développer l’activité. Par ailleurs, si la construction de tours et de bureaux créait mécaniquement de l’emploi, cela se saurait. Avec plus d’un million de mètres carrés de bureaux vides à Paris, cette tour ne répond pas à un besoin économique. On voudrait nous faire croire qu’il s’agit d’un débat entre les anciens et les modernes, mais cette forme architecturale appartient plus au passé qu’à l’avenir. Il faut au contraire penser une architecture qui soit au service des besoins sociaux et économiques, et qui réponde aux exigences de sobriété énergétique.

« La spatialisation du capitalisme exige de chaque ville sa tour de domination »

 

En quoi le modèle de développement urbain proposé par le projet est-il contradictoire avec ce que vous proposez pour Paris ? L’immobilier de bureaux est-il incompatible avec le développement du logement – social et privé ?

L’aménagement du territoire doit être guidé par l’enjeu de la planification écologique, qui dicte de réduire la distance entre le lieu d’habitation et le lieu de travail. Il doit y avoir, sur chaque bassin de vie, une mixité entre le logement et l’activité. Dans le cadre du schéma directeur de la région Île-de-France, l’objectif devrait être de rééquilibrer les déficits – ici de logement, là d’emploi – en favorisant l’un ou l’autre. Dans l’Ouest parisien, la priorité doit être accordée au logement social. Sur le plan de l’activité, la pléthore de bureaux vides s’explique par la spéculation immobilière, qui profite de ce placement très rentable (notamment en raison d’un coût moindre que celui de la construction de logements), même avec un faible taux d’occupation qui favorise la hausse du foncier et du bâti.

Les partisans du projet disent qu’il manque de bureaux de ce type-là, susceptibles d’accueillir de grandes entreprises…

Un grand ensemble de bureaux vient d’être construit dans le 15e arrondissement, à deux pas de la Tour Triangle, avec un prix au mètre carré deux fois moindre. Aucune étude ni aucune analyse fondée ne nous a été présentée attestant cette inadaptation des locaux vacants aux grandes entreprises. De même que rien n’étaye ce chiffre de 5.000 emplois créés par le projet. C’est du même ordre que l’idée selon laquelle créer des centres commerciaux crée du pouvoir d’achat ! Ce discours relève d’une vision libérale, en lien avec le mythe de la politique de l’offre. Quand on ne répond pas aux besoins et que l’on ne redistribue pas les richesses, on ne crée pas mécaniquement de l’activité.

Les partisans du projet regrettent que la France ne soit pas capable de grands gestes architecturaux, avec une portée symbolique…

Est-ce que la modernité architecturale, c’est forcément de doter chaque grande capitale d’une grande construction phallique, au nom de la compétition entre les villes-mondes ? C’est d’une grande pauvreté intellectuelle : celle du discours capitaliste et productiviste. Et il est révélateur de la spatialisation du capitalisme, qui exige de chaque ville sa tour de domination.

« Je crois en des espaces communs qui n’écrasent, pas, mais qui émancipent »

 

Quels projets vous sembleraient légitimes pour aménager Paris ?

Il faut par exemple mettre l’innovation au service de la couverture du périphérique, avec des constructions qui assureraient une continuité linéaire de part et d’autre. On n’obtiendra pas cette continuité en plantant des tours de grande hauteur qui renforceraient frontière entre le Paris haussmannien de l’intérieur et une périphérie elle-même de faible hauteur. Je crois en une autre forme d’habitat dense, plus horizontal que vertical, assurant l’intégration des besoins sociaux, répondant aux exigences écologiques et offrant des espaces communs qui n’écrasent pas, mais qui émancipent. Il faut avoir une autre approche de l’architecture, par exemple en s’inspirant des travaux de Thierry Paquot qui sont très intéressants sur ce plan.

Vous employez le terme de grands projets inutiles (GP2I). Vous avez le sentiment que la Tour Triangle entre dans cette catégorie ?

Complètement. L’imposé, on l’a vu dans toute sa splendeur lors du Conseil de Paris de lundi, qui a bien dit quelle conception de la démocratie pouvait avoir Mme Hidalgo – si ceux qui la croient différente du PS national avaient encore quelques illusions. Ce vote a une importante cruciale, et un élu du peuple a le devoir de rendre compte publiquement de ses choix politiques à ses électeurs. Le choix d’un vote à bulletins secrets est déjà inacceptable, à plus forte raison quand on sait quel lobbying intensif le Medef et les fédérations patronales du bâtiment ont mené sur ce dossier. Tout cela alors que le Conseil de Paris a voté un code de déontologie avec de grandes déclarations sur la prévention des conflits d’intérêts… À l’issue du vote, alors que le suspens était total, le non l’a emporté, pour cinq voix. Anne Hidalgo a alors déclaré que le vote à bulletins secrets n’ayant pas été respecté, elle saisissait le tribunal administratif pour porter en annulation les bulletins montrés par les élus qui, comme moi, avaient toujours affirmé leur opposition à la Tour Triangle. Elle n’assume pas sa défaite et veut contourner juridiquement le vote pour l’inverser en sa faveur, au mépris du principe démocratique.

En amont du vote, le processus de consultation vous a-t-il semblé insuffisant ?

Il a été complètement biaisé. Bertrand Delanoë avait lancé le projet en dépit de l’opposition d’une majorité de Parisiens à la construction de tours de grande hauteur. Par la suite, les projets liés au Parc des expositions de la Porte de Versailles ont été saucissonnés afin de couper court au débat. Il n’y a jamais eu la volonté de demander au peuple ce qu’il en pense. Le mépris de la démocratie a été de mise du début à la fin. C’est pour cela que j’ai décidé, en tant qu’élue et citoyenne, de lancer une pétition pour exiger que le vote du Conseil de Paris soit respecté, et s’il devait être de nouveau organisé, qu’il soit public.

 

SOURCE / REGARDS

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