Le pouvoir, tel un mort

Publié le par dan29000

Le pouvoir, tel un mort


PAR FRANÇOIS BONNET


ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 28 OCTOBRE 2014


Rémi Fraisse, 21 ans, est tué dans des affrontements
avec la police. Pendant plus de deux jours, le pouvoir
n'a rien à dire. Et quand il parle enfin, c'est par la voix
de Manuel Valls pour soutenir des forces de l'ordre
pourtant mises en cause. Ce pouvoir insensible avance
tel un mort, drapé dans ces mots-incantations. Parti
pris.
Il aura fallu attendre plus de deux jours pour que le
pouvoir s'exprime sur la mort d'un jeune homme de 21
ans, Rémi Fraisse, lors d'affrontements avec la police
sur le site du futur barrage de Sivens. Plus de quarantehuit
heures pour que des mots soient enfin mis sur cette
tragédie. Et quels mots ! Des formules creuses, une
« compassion » de parade, tout aussitôt conditionnée
par un rappel à l'autorité et un soutien hautement
affirmé aux forces de l'ordre, alors que celles-ci sont
directement mises en cause.
Le pouvoir est-il devenu sourd et aveugle, autiste,
tétanisé face à toute expression sociale, pour ainsi
réagir sans générosité aucune, sans un signe, sans un
hommage au jeune homme tué, sans un geste envers
les compagnons de Rémi Fraisse, envers tous ces
jeunes qui, à leur manière, se mobilisent dans des
luttes sociales nouvelles ? Face à cette « jeunesse,
ma priorité » – disait François Hollande en 2012 –,
le pouvoir avance, insensible. Il avance tel un mort,
drapé dans ces mots-incantations, « État de droit »,
« casseurs », « responsabilité », « dignité ».
« Dignité », a souligné ce mardi Manuel Valls devant
l'Assemblée nationale, pour appeler la classe politique
à taire toute interrogation. Est-il digne qu'après
quelques mots de circonstances pour la famille du
jeune homme tué, le premier ministre s'en prenne aux
« casseurs », dénonce « une violence extrême » et
affirme tout de go qu'« avant même qu’une enquête
soit menée, (il) n'acceptera pas la mise en cause des
policiers et des gendarmes » ? Est-il digne d'achever
cette brève intervention par une énième rodomontade
autoritaire : « Pas de place pour les casseurs » ?
Est-il digne de surjouer l'autoritarisme policier au
moment où les questions les plus graves sont posées
sur l'action des forces de l'ordre puisque l'échec est
là, terrible : Rémi Fraisse est le premier manifestant
tué depuis 1986 et la mort de Malik Oussekine. Et
quelle que soit la violence réelle ou supposée des
manifestants, la fonction première des forces de l'ordre
est d'empêcher l'accident mortel de survenir. Est-il
digne de l'affirmer ainsi quand les premiers éléments
de l'enquête, selon le procureur d'Albi, accréditent
la thèse d'une mort provoquée par les violences
policières (des traces de l'explosif utilisé dans les
grenades des gendarmes ont été retrouvées sur les
vêtements du jeune homme) ?
Tel un pouvoir mort, les responsables socialistes
regardent sans la voir la société. Car ce qu'ils disent à
cette occasion, c'est que les derniers liens, les ultimes
réflexes de solidarité ou d'attention qui pouvaient
encore les lier au corps social, à ses secousses et à ses
alertes, à ses tensions et à sa complexité, ont disparu.
La mort de Rémi Fraisse, dans la nuit de samedi à
dimanche, les aura laissés muets deux jours. Et ils l'ont
dès ce mardi matin instrumentalisée en une polémique
sordide avec les écologistes, faisant de ce qui aurait dû
être une douleur nationale un médiocre règlement de
comptes à l'encontre de Cécile Duflot.
En 1986, le président François Mitterrand s'était
aussitôt rendu chez les parents de Malik Oussekine,
ce jeune homme de 22 ans qui avait succombé sous
les coups d'une « brigade de voltigeurs », lors d'une
manifestation étudiante. Alain Devaquet, ministre
de l'université, démissionnait le lendemain. Jacques
Chirac retirait le projet de loi contesté le surlendemain.

 

En 2014, François Hollande attend deux jours avant
de passer un coup de téléphone au père de la victime.
Ségolène Royal, ministre de l'écologie et donc ayant
autorité sur ce projet de barrage contesté depuis
des mois, s'est pour sa part placée aux abonnés
absents. Pas une parole, pas une apparition, pas même
un communiqué depuis la mort de Rémi Fraisse !
Envisage-t-elle de démissionner pour avoir laissé
pourrir ce conflit et progresser le chantier d'un barrage
que ses propres inspecteurs jugent inutile (lire notre
article ici) ? Ou se prépare-t-elle à stopper net le
chantier et à faire rentrer dans le rang les quelques
notables socialistes et aménageurs locaux ?
En 1986, Robert Pandraud, ministré délégué de Pasqua
et « flic » honni de la gauche, commentait par une
énormité la mort de Malik Oussekine, qui avait par
ailleurs des problèmes rénaux : « Si j’avais un fils sous
dialyse, je l’empêcherais d’aller faire le con la nuit. »
Autre personnage honni de la gauche, Louis Pauwels
éructait dans Le Figaro Magazine à propos des jeunes
manifestants : « Ce sont des enfants du rock débile,
les écoliers de la vulgarité pédagogique, les béats de
Coluche et Renaud, une jeunesse atteinte d'un sida
mental. »
En 2014, principal instigateur du barrage de Sivens,
le socialiste Thierry Carcenac, président du conseil
général du Tarn et sénateur, s'est adonné aux mêmes
inepties en commentant la mort du jeune manifestant :
« Mourir pour des idées, c'est une chose, mais c'est
quand même relativement stupide et bête. » Et de
poursuivre en se prononçant contre l'arrêt du projet
après avoir, peu avant ces déclarations, dénoncé le
« déchaînement » des manifestants.
[[lire_aussi]]
C'est finalement lundi, en ouverture du journal de
20 heures de France 2, que le pouvoir est apparu,
tel un mort. Sujet d'ouverture : le jeune manifestant
tué, où il fut abondamment question de casseurs, de
policiers blessés et de violences, mais où on apprenait
tout de même que le jeune Rémi Fraisse, bien loin de
l'« activiste-zadiste-autonome-anarchiste-casseur »,
militait dans une petite association locale de protection
de la biodiversité. Deuxième sujet : les obsèques
de Christophe de Margerie, ex-patron de Total.
François Hollande, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve,
politiques de gauche et de droite, industriels, 1 500
personnes, l'« élite » du pays se contemplait ainsi en
son miroir. Et c'est une Élisabeth Guigou (députée PS
de Seine-Saint-Denis) bouleversée qui nous expliquait
combien cet « homme savait créer du lien social ».
Aucun de ces responsables n'avait eu à cette heure un
mot, un seul, pour le jeune homme tué.
L'éternel sécuritaire
Ce pouvoir mort brandit donc l'éternel : l'État, son
appareil et son appareil sécuritaire. « Les forces
de l'ordre ont fait face à une violence extrême »,
a déclamé Manuel Valls, quand d'innombrables
témoignages indiquent le contraire. « 56 policiers ont
été blessés et 81 procédures judiciaires engagées »
depuis le début de ce conflit, a insisté le ministre
de l'intérieur. Vieille tactique policière... Le ministre
n'a pas rappelé qu'à Nantes, après la manifestation et
les affrontements du 22 février, son ministère avait
annoncé 130 policiers et gendarmes blessés. Au bout
du compte, seuls 27 avaient été adressés au CHU et un
seul cas grave, un officier CRS souffrant d'une fracture
au bras, avait été relevé (lire ici l'article de Louise
Fessard).
Le pouvoir n'a-t-il rien de plus à dire sur la gestion de
ce conflit par la préfecture, quand un élu, Guillaume
Cros, président du groupe EELV au conseil régional,
constatait, stupéfait, que le directeur de cabinet du
préfet pouvait expliquer que des drapeaux de l’État
islamique avaient été vus dans les rangs des opposants.
Un directeur de cabinet, Yves Mathis, qui après
plusieurs postes dans l'armée est passé par la direction
générale de la gendarmerie puis de la police nationale.

 

«Il y a eu une présence violente des gendarmes, a aussi
expliqué à Mediapart François Simon, autre conseiller
régional écologiste. Les gardes mobiles sont allés en
permanence provoquer les jeunes zadistes, qui se sont
fait molester, ont reçu des tirs de flashballs et de
lacrymos. C’est toute une ambiance, une logique de
guérilla, depuis des semaines. »
Et pourquoi ce directeur de cabinet, si prompt à
débusquer l'État islamique, n'a-t-il rien fait après les
alertes réitérées d'élus – la dernière date du 20 octobre
et a été faite par Cécile Duflot – sur les risques
d'accident liés à une répression de plus en plus dure
des forces de l'ordre ? Pourquoi lui, ainsi que la
préfecture n'ont-ils rien dit de cette vidéo montrant un
gendarme du peloton de surveillance et d'intervention
de la gendarmerie (PSIG) jeter une grenade dans
une caravane abritant quatre occupants de la zone du
Testet ? :
[[lire_aussi]]
Manuel Valls, qui aime tant afficher son autorité, a-t-il
seulement prise sur cet appareil d'État, autrement qu'en
soutenant l'insoutenable, c'est-à-dire une possible
violence policière responsable de la mort d'un
manifestant ? En 1986, la mort de Malik Oussekine
signa la défaite d'une droite sourde aux aspirations des
jeunes soutenus par une large partie de l'opinion. Il
en fut de même en 1996, avec l'évacuation à coups
de hache et de grenades des sans-papiers réfugiés
en l'église Saint-Bernard, à Paris. La gauche s'en
était à chaque fois indignée, socialistes en tête. Ces
socialistes-là ne sont plus.

 

SOURCE / MEDIAPART

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