Migrer sans entraves, par Salvatore Palidda

Publié le par dan29000

Migrer sans entraves

 

 
 

Comment repenser les migrations ? Voici le texte de ma communication à la conférence internationale ICPC (International center for prevention of crime) de Palerme, qui s'est déroulée du 16 au 19 novembre 2014.

 

Repenser les migrations, en particulier euro-méditerranéennes, peut être très utile si l’on entame un travail sérieux pour comprendre (au sens spinoziste) le présent et ce qui pourrait être fait pour prévenir un avenir encore pire. Il est alors nécessaire de mettre en œuvre une approche multidisciplinaire qui cherche à articuler diachronie et synchronie, macro et micro, et d'envisager la comparaison avec des cas similaires (par exemple, les migrations dans les Amériques, mais aussi dans le continent asiatique, en Afrique et dans le golfe Persique, ainsi que dans chaque pays).

 

1. Les migrations d’hier

Puisque nous sommes en Sicile, on peut prendre en considération les aspects de l'histoire récente, car elle peut être considérée comme emblématique des migrations reproduites dans le monde euro-méditerranéen et ailleurs depuis quarante-cinq ans. Il est aussi utile de ne pas oublier les similitudes entre les «nouvelles» et les «anciennes» migrations, car cela permet de mieux comprendre le contexte d'aujourd'hui, les continuités, les adaptations et les innovations.

La première «nouvelle» immigration étrangère en Italie et en Europe a commencé en Sicile; ce fut le début des années soixante-dix: c’étaient des Tunisiens recrutés par quelques marins-pêcheurs siciliens, puis pour la vendange dans les provinces de Trapani et Agrigente; en même temps, les Philippines arrivaient à Palerme puis dans d'autres villes italiennes, souvent à travers les missionnaires catholiques et les paroisses italiennes, comme domestiques et aide-soignantes, avec des chaînes migratoires spécifiques aux différents «cercles sociaux» – comme dans de nombreux cas anciens ou récents (maintenant ce sont surtout les femmes des pays de l’Est qui viennent en Italie pour le travail domestique et notamment comme aide-soignantes et bonnes-à-tout-faire le plus souvent irrégulières).

Il est intéressant de noter que dans les années 1960 et 1970, l'industrie automobile française (Talbot, Citroën, Renault) recrutait encore des travailleurs marocains par le système traditionnel, à travers certains imams à qui on accordait même des lieux de culte à l'intérieur de l'usine (pour garder les immigrés bien séparés des autres, afin d'empêcher la «contagion» politique et syndicale). Et toujours au début des années 1970, il y a une grande émigration-immigration de Portugais et d'Espagnols (avec la fin des dictatures), mais aussi l'arrivée des boat-people venant du Sud-Est asiatique. Seule la France reçoit plus d'un million de Portugais régularisés presque immédiatement à la frontière tout comme les boat peoples.

En résumant les principaux aspects de la période de 1970 à nos jours, nous pouvons observer:

a) l'immigration en Europe (mais aussi aux Etats-Unis) a toujours été à la fois régulière (canalisée) et irrégulière, et cela même après le début du soi-disant «stop» de la migration proclamé par les pays de l'OCDE en 1973-74; la police de chaque Etat a toujours eu la gestion de la régularité et de l'irrégularité, plus ou moins en accord avec la demande de travail régulier et irrégulier;

b) dans les années soixante-dix commence la dernière «grande transformation», à savoir le démantèlement progressif des grandes et moyennes industries, le développement de la segmentation hétérogène et discontinue de toutes les activités et donc l'externalisation / délocalisation d’abord à proximité et puis à l'échelle mondiale (1). L'Europe occidentale (comme les Etats-Unis) (2) n'a plus besoin de main d'œuvre régulière et stable pour l'industrie, mais de plus en plus de travailleurs pour des emplois infériorisées, réguliers et de plus en plus irréguliers (qui absorbent à la fois des immigrés et aussi des nationaux).

c) Avant l'intégration de l'Espagne et du Portugal dans la Communauté européenne (1986), les indicateurs économiques de l'OCDE montraient que les données de la Yougoslavie pouvaient être considérées comme meilleures que celles des deux premiers pays; certains économistes américains se demandaient pourquoi on préférait intégrer seulement les deux premiers et non la Yougoslavie; après la mort de Tito, un rapport de la CIA estimait que seule l'intégration de l'ensemble de la Yougoslavie dans la CEE aurait pu éviter ... ce qui est arrivé ensuite).

d) Jusqu'en 1990 (avant Schengen), les citoyens du Maghreb, mais aussi d'autres pays, n'avaient pas d'obligation de visa (Marseille mais aussi Palerme et Naples étaient considérées comme des villes où régulièrement les commerçants et même les familles maghrébines allaient faire leurs courses).

f) A la fin des années quatre-vingt, le monde a été de plus en plus bouleversé par les conséquences perverses d'une décolonisation fortement polluée par le bipolarisme (USA-URSS) et les pays de l'Otan, par la reproduction continue de coups d'Etat, guerres, révolutions, révoltes et par l'émergence d'une ethnicisation exaspérée et des fondamentalismes opposés: au total, plus de 70 guerres et «révolutions» dont beaucoup encore en cours.

g) La déstructuration (souvent dévastatrice) économique, sociale, écologique, culturelle et politique des sociétés locales, dans le monde euro-méditerranéen comme ailleurs, a provoqué les guerres, a favorisé des gouvernements corrompus ou criminels qui souvent perpétuent la continuité du colonialisme (avec une classe dirigeante locale et européenne/occidentale).

Tout cela a produit, inévitablement, des nouvelles émigrations, à courte, moyenne et longue distance, pour les causes et les motivations les plus disparates, à commencer pour échapper aux guerres et aux persécutions, à la famine, aux mafias, aux injustices insupportables, à l’oppression patriarcale, ethnique, religieuse, avant tout –le plus souvent inconsciemment– pour chercher la réussite économique et sociale, voir l’émancipation culturelle et politique.

Ce bilan sommaire montre que les migrations ont toujours été et seront toujours un «fait politique total» qui fait partie des principaux faits politiques à l’origine des changements de la société, et cela malgré les politiques hostiles (3).

De par cette caractéristique, il est important d'essayer de comprendre la “fonction miroir" de la migration, à savoir la fonction de révélateur des caractéristiques saillantes des sociétés de départ, des sociétés d’arrivée et des relations entre elles et les populations de ces deux pôles (4).

Mais la fonction miroir ne fonctionne pas de manière explicite. Pensons l'exemple que nous avons juste sous nos yeux: tous les médias ne font que parler de la tragédie des noyades de migrants et des polémiques entre racistes et anti-immigrés d’un coté et «pro-immigrants» génériques et humanitaires de l’autre coté (souvent, paradoxalement, tous dominés par un discours dominant sur les migrations qui en ignore –avec intérêt– les véritables causes et caractéristiques). La représentation médiatique des migrations cache les causes de ces tragédies. On ne parle pas de la production et du commerce des armes et des affaires louches liées à cela. On ne parle pas des relations économiques et financières entre les pays d'immigration, d'émigration et de transit. Par exemple, quelles ont été et sont encore les affaires financières-économiques entre les pays occidentaux et la Libye, la Somalie et d'autres pays d’émigration où parfois on affecte des très coûteuses missions militaires soi disant «de paix» et, de fait, utiles seulement à la reproduction des guerres «permanentes», avec aussi le support d’ONG auxiliaires des services secrets, des armées et des polices de l’OTAN, tout comme les mercenaires ou “contractors”. Pourquoi n’étudie-t-on pas ces questions plutôt que ces «nouveaux immigrants» – parfois ou même souvent avec des approches très discutables ?

Les acteurs forts de la scène nationale et internationale ont réussi à reproduire le pire et à piéger et emmêler les victimes elles-mêmes dans ce jeu de massacre (que l’on songe aux enfants mercenaires, aux bandes de pillards sanguinaires de toutes sortes). Dès lors, que peut-on attendre de la reproduction du profit et de la « morale » du commerce légal et illégal des armes et donc des guerres nécessaires pour consommer ce produit “spécial”? Que peut-on attendre dès lors que la coopération internationale reste souvent soumise aux tactiques hic et nunc des spéculateurs financiers, des escrocs opérant à l'échelle mondiale dans les délocalisations de toutes sortes d'activités parfois sinon souvent directement ou indirectement liées à des affaires criminelles, presque pire que les pratiques les plus horribles du colonialisme des XIXe et XXe siècles (5) ?

Tout ceci alimente le scepticisme qui aujourd'hui, comme dans d'autres tristes périodes historiques, semble accabler de plus en plus de gens; mais cela n’exclut pas les pratiques de résistance, commençant par le parrhèsia et des tentatives peut-être vouées à l'échec mais toujours renouvelées parce qu'elles font partie de l'instinct même de survie.

2. Les migrations d’aujourd’hui

Plutôt que bavarder autour des chiffres souvent gonflés par l’évident intérêt de ceux qui continuent à faire des migrations leurs fond de commerce, il apparaît plus utile d'essayer de comprendre qui sont les émigrés-immigrés d'aujourd'hui et ce qui est ou pourrait être leur sort. Qui sont les réfugiés? Des gens désespérés qui ont fui la guerre et la persécution? Des cas dramatiques de personnes affectées par un traumatisme difficile à soigner? Des gens marqués par la violence au point d'être dangereux, trop agressifs ou “sanguinaires”?

A bien y réfléchir, les catégories et les classifications aujourd’hui adoptées par les autorités internationales, européennes et nationales sont instrumentales et souvent arbitraires; car, elles empêchent de comprendre (ou sont spécialement conçues pour ne pas) qu'il s’agit toujours de personnes différentes, chacune avec sa propre histoire, qui peuvent avoir été entraînées à risquer la mort à travers l’émigration irrégulière pour échapper au danger immédiat de mort ou de persécution dans les zones de guerre, mais peuvent avoir été poussées à partir pour toutes sortes d'autres causes ou raisons. Mais l’aspect le plus important est qu’ils ont été mus avant tout par l'espoir de ne pas trouver d'obstacles à leur quête de se frayer un chemin d'émancipation à l'égard du pire qu'ils ont laissé derrière eux. Et pour cela il sont prêts à tout sacrifice, à des énormes efforts d’adaptation, ils ne demandent qu’un chemin d’insertion pacifique et régulier.

Pourquoi distinguer entre réfugiés et émigrés-immigrés de différents types? A qui et à quoi sert une telle classification? Pourquoi les pays d'immigration refusent d’accepter que, tout simplement, la grande majorité de ces gens arrivent pour n’importe quelle raison et qu’ils sont prêts à tout pour gagner un avenir meilleur si on leur laisse la possibilité de se frayer le chemin du salut ?

Sur la base de l'expérience historique de l'émigration-immigration, la seule suggestion pour les politiques d'immigration (très simple et de bon sens) est de donner aux immigrants la possibilité de chercher le chemin libre et sans entrave de l'intégration ou, s'ils le veulent, de l’assimilation. C’est tout simplement la meilleure façon d'éviter le pire. En d'autres termes, il s’agit d'assurer la protection des droits fondamentaux qui devraient être accessibles à tous (autochtones et immigrés). Cette considération – apparemment banale – découle de la constatation que l'inclusion, l'intégration, l'assimilation ou le rejet sont toujours le résultat du “jeu” des interactions “positives” ou “négatives” que l'immigrant peut pratiquer dans les différents contextes. L'immigrant qui finit dans le giron des activités illégales, de la prostitution, du recrutement par les caporaux des économies souterraines et ne peut pas voir d’alternative pacifique et régulière, échappe difficilement à la dérive de l’autodestruction ou de la déviance et parfois de la criminalité extrême; s’il ne succombe pas, il devient déviant ou criminel (6).

Mais pourquoi et comment est forgé ce contexte qui offre de telles perspectives? N’est-il pas la conséquence du mécanisme pervers déclenché tout d’abord par le prohibitionnisme des migrations? N’est-il pas ce jeu qui assure l'alimentation continue en travailleurs dits clandestins et de fait néo-esclaves pour les économies souterraines? (jeu essentiel au chantage croisé entre irréguliers, réguliers et même autochtones). N’est-ce pas cela qui a fourni aux États-Unis et à l'Europe occidentale une quantité considérable de travailleurs «usés-jetés», avec un turn-over élevé, pour assurer les performances économiques des années 1980-2007 et même maintenant pour endiguer la crise actuelle?

Selon certaines estimations, la contribution de l'immigration légale et illégale au PNB des principaux pays d'immigration atteint parfois 13 à 15%; la disponibilité de travailleurs irréguliers est essentielle pour les économies souterraines et semi-noires, complémentaires aux activités régulières: en Italie, on peut estimer que les travailleurs italiens et étrangers qui oscillent entre précarité régulière/intermittente, semi-régulière et “noire” sont environ huit millions (à travers un ou plusieurs emplois et / ou des périodes entre régularité et au noir), avec des économies souterraines qui selon la Banque d’Italie dépasse 30% du PNB (7).

Le paradoxe apparent de ces dernières décennies de l'immigration et des tragédies est que le discours officiel continue à afficher le but d'arrêter l'immigration irrégulière, décrite parfois comme une invasion sinon une menace inacceptable et d’autres fois comme une tragédie humaine indigne d'un État de droit démocratique. Mais, de fait, on n'a jamais voulu entamer aucune réelle lutte à la reproduction de cette irrégularité au départ et à l'arrivée.

Dans les pays de départ: qu’ont fait les principaux États pour lutter contre la reproduction des guerres? Qu'ont-ils fait pour stopper le commerce des armes? Qu’ont-ils fait pour éviter des délocalisations et la reproduction du néo-esclavagisme et même les désastres environnementaux un peu partout, que l’on pense à Rana Plaza (8), à la dissémination de déchets toxiques (9) ou encore à l’exploitation criminelle de puits de pétrole et d’autres ressources naturelles de la part de nombre d’entreprises des pays occidentaux dominants, du Japon ainsi que la Chine, de la Russie et des monarchies arabes – voir les milliers de morts sur les chantiers de construction pour la Coupe du Monde dans les Émirats (10).

Dans les pays d'arrivée, aucun État n'a mis en place de programme sérieux contre la reproduction des économies souterraines; tous les gouvernements parlent de la lutte contre l'évasion fiscale, mais aucun ne reconnaît que la seule façon de mener avec efficacité une telle lutte est la régularisation des ces activités et tout d’abord celle des travailleurs concernés (natifs, réguliers et irréguliers). Aucun gouvernement n'a le courage d'arrêter les bénéfices des économies souterraines, bien que l'on sache que celles-ci sont parfois connectées avec les organisation criminelles, et sont réalisées par la reproduction de l'immigration irrégulière (découlant du prohibitionnisme) qui va de pair avec le néo-esclavagisme touchant aussi une partie des autochtones. Il est connu que tout prohibitionnisme a des effets pervers et que la seule alternative est la légalisation, mais les soi disant Etats de droit démocratiques préfèrent satisfaire l’opinion publique la plus réactionnaire bien alimentée par ceux qui tirent profit de ce prohibitionnisme (une énième preuve que la démocratie est un leurre qui coexiste avec le «mauvais gouvernement» représenté déjà en 1337 par Lorenzetti et avec l’infamie de la jurisprudence selon Klimt).

3. L’assainissement est-il possible?

Puisque nous sommes en Sicile, prenons le cas des femmes dans les serres de Raguse, bien étudiés par Alessandra Sciurba. Comme dans beaucoup d'autres parties de l'Italie et même de l'Europe du Nord, dans ce cas on a une demande de main d’œuvre principalement, sinon exclusivement, pour des emplois au noir dans la culture en serres. Dans certains cas, l'idéal semble être le recrutement d’autochtones, d'immigrés réguliers et d'autres sans permis de séjour; de telle sorte le «jeu» de chantage entre les trois permet de donner des salaires très bas et des conditions de travail parfois mortelles. Pendant trente ans, les néo-esclaves étaient presque exclusivement des Tunisiens. En 2007, la Roumanie entre dans l'UE; dès lors les Roumains viennent prendre la place des Maghrébins (sans papiers, non-européen, parfois perçus comme moins fiable et plus exigeants de par leur ancienneté dans ce contexte). Ainsi, des milliers de Roumaines glissent presque subitement dans le monde invisible des serres à gestion familiale. Se crée alors le «set idéal » d'une situation quasi-coloniale: un bon nombre de petits cultivateurs locaux ont la possibilité non seulement d'avoir de la main-d'œuvre à très bas prix et «jetable», mais aussi des corps pour le double but de la domination masculine en toute impunité, une satisfaction impossible avec les femmes italiennes et à l'extérieur des serres. Il vient de penser à une autre édition de la «banalité du mal»: tout le monde peut le faire, y compris les pères de famille dont les épouses souvent sont au courant de ces pratiques.

Séparations et divorces augmentent assez peu. Énorme, en revanche, l'augmentation des avortements chez les femmes roumaines. Tout se configure alors comme un «fait social total», un phénomène connu de tous et toléré par la plupart de la société locale. Le chantage à l’égard des Roumaines est simple: si vous voulez travailler, vous devez accepter non seulement un salaire très bas, un logement indigent, des conditions de travail très pénibles et très dangereuses (en particulier à cause des pesticides qui polluent nombre de serres), mais être aussi à la merci des «besoins» sexuels du maître et peut-être aussi de ses amis.

Moins simple à identifier est la contrainte imposée aux victimes après ce chantage, c'est-à-dire la contrainte à l'omerta. Très difficile, donc, de réunir les preuves des délits et surtout trouver des solutions praticables, accessibles et acceptables par les victimes. L'action de la police en uniforme qui cherche à interroger ces femmes non seulement ne peut pas réussir et ne parvient à rien, mais elle est souvent dommageable car elle accroît les menaces et la ségrégation des victimes qui ont peur de la police, peur d’être expulsées, peur de perdre ce travail si misérable soit-il, de ne plus pouvoir donner à manger aux enfants laissés au pays ; bref peur parce que personne ne leur a jamais montré qu’elles peuvent avoir droit à la tutelle de la part d’un Etat de droit démocratique et peur parce qu’elles savent que cet Etat ne leur donnera pas la chance d’accéder à un emploi régulier. Ainsi, dès que les policiers ont lancé des inspections (après un certain écho médiatique), certains employeurs ont forcé les Roumaines et même les autres à travailler de nuit (donnant la faute de cela à celles qui ont parlé avec quelques journalistes ou chercheuses).

Comme le suggère Sciurba, dans ce cas, l'exploitation sexuelle est enracinée dans l'exploitation du travail qui, à son tour, est basée sur l'abus d'une situation de vulnérabilité, en faveur d'une série d'actes criminels face auxquels la victime est complètement vulnérable et donc peut être contrainte à subir par consensus ou à force. Résignation, adaptation dans l'espoir que ceci est une période de transition, courage et terreur à la fois, tout cela alimente les serres car les Roumaines ne voient pas de possibilité de protection comme véritable opportunité d'accès à la régularité de leur travail.

Mais en Italie et en Europe (ainsi qu'aux Etats-Unis) où les économies souterraines sont une partie essentielle du PNB, un choix de gouvernement pour la régularisation des travailleurs (nationaux et étrangers) et de ces activités semble peu imaginable.

Les gouvernements proclament leur engagement à lutter contre la traite des êtres humains, l'immigration clandestine, la corruption et l'évasion fiscale; mais, ils font semblant de ne pas savoir que la seule possibilité de contrer ces phénomènes ne passe pas de tout par des éphémères opérations de répression policière, mais à travers l’assainissement et donc la régularisation des travailleurs et aussi des entrepreneurs disponibles (11).

Conclusion

Il n’y a qu’à être lapidaire. Tant que la logique libérale prévaudra, l’amélioration de la situation des migrations sera impossible parce que cette mauvaise situation est intrinsèque à la structure de la vie économique, sociale, culturelle et donc politique au niveau local, national et international. Et l’on sait très bien que cette situation a bénéficié du consensus d’une bonne partie des électeurs européens et des pays occidentaux souvent incités à cela par un discours tacite de défense des privilèges (réels ou promis) des citadins à travers l’infériorisation sinon le néo-esclavagisme des «autres».

Cependant, sans illusions, au niveau micro-sociologique il est possible créer des situations «vertueuses», c'est-à-dire d’insertion et d'intégration dans le respect mutuel des droits fondamentaux des immigrés et des populations autochtones et aussi dans l'intérêt économique réciproque. La possibilité d'une attitude positive est plus difficile dans les pays d'origine pour les raisons mentionnées ci-dessus, mais même là, on pourrait construire un développement équitable et durable.

Rappelons-le, le plan économique keynésien de Roosevelt et des Fiorello La Guardia fut celui qui assura le développement après la crise de 1929 et la seconde guerre mondiale et fit des Etats-Unis la première puissance économique du monde. Alors qui ne veut pas assumer le défi de l’effectif assainissement démocratique et donc de la régularisation pacifique? Qui préfère le profit hic et nunc au détriment du futur même de l’humanité ? La fonction miroir des migrations nous montre qu’il ne s’agit pas simplement de migrants, mais de la conception du développement futur du monde entier qui ne peut être que dans le respect de la res publica.

 

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(1) Le phénomène des délocalisations s’est développé presque totalement en pleine liberté. Aucun Etats et même pas les syndicats ont cherché à établir des règles et des contrôles. Ainsi certaines entreprises ont pu déplacer leurs capitaux et même leur appareil productif du jour au lendemain. Mis à part le fait quel es syndicats ont adopté une attitude défensive et en général de perdants, on peut dire que cela correspond aussi à une sorte de complicité parmi une partie des travailleurs qui ont cru pouvoir profiter du chômage économique parfois pour avoir un autre travail ou se mettre à leur compte (au noir). Entre autres on peut constater qu’on a jamais eu des véritables contrôles et sanctions vis-à-vis des infractions des normes communautaires de la part de toutes les firmes européennes qui ont pu fabriquer des produits finis même hors douane alors qu’on ne peut produire des semi-travaillés et sous-douane. Par ailleurs, c’est avec les délocalisation que dans nombre de pays s’est créée une sorte de nouvelle classe de power-brokers habiles dans la super-exploitation et aussi dans la corruption des autorités (par exemple les gens qui constituaient la base du régime de Ben Ali en Tunisie et qui sont toujours capables de soutenir n’importe qui s’installe au pouvoir.

(2) Depuis environ vingt cinq ans les Etats-Unis ont pu compter sur treize millions d’irréguliers avec un turnover très fort; cela a assuré la croissance économique des années 1990-2007. Ce pays est passé de presque 250 millions d’habitants nationaux en 1990 à presque 320 millions en 2014 ce qui veut dire qu’il a naturalisé 70 millions d’immigrés en vingt quatre ans, tout en expulsant chaque année environ un million d’irrégulier et en donnant la mort à environ 500 à la frontière mexicaine. En Europe, le total des irréguliers («clandestins») est estimé à environ 5 millions (sur un total d’environ 500 millions d’habitants dont 35 million d’immigrés réguliers), mais les pays de l’UE n’ont donné leur nationalité qu’à un petit nombre d’immigrés (on n’a pas de données mais on peut les estimer à environ cinq millions depuis 1990). Rappelons aussi que plus de 70 % des soi disant clandestins en Europe ne sont que des ex-réguliers ayant perdu les qualités requises pour le renouvellement de leur permis de séjour non pas parce qu’ils ont commis des délits mais parce qu’ils ne trouvent plus un emploi régulier et n’ont plus une résidence régulière (ce sont les overstayers).

(3) Emigrations et immigrations, mobilités humaines: un «fait politique total», intervention au colloque international «Mobilités» organisé par l’ACSALF et l’AISLF le 14-17octobre 2014 à Ottawa.

(4) Voir A. Sayad, La double absence, Seuil, 1999

(5) Voir Conflict, Security and the Reshaping of Society ...

(6) See Migrations critiques...

(7) See Banca d’Italia, Temi di discussione (link http://www.bancaditalia.it/pubblicazioni/econo/temidi/td12/td864_12/td864) in Italy the shadow economies (evasion in addiction to crime) is 31,1% of GDP - 2008. The crisis of 2007 has favoured the increase of global shadow economies: from 24,6% to 31,1% of GDP. La meme tendance est observe dans les autres pays (voir aussi les travaux de Peter Schneider et Re-hybridizing the legal and the criminal in all activities at the local, national and global level ...

(8) Comme le remarque Claudio Calabresi (SNOP), avec les délocalisation on a exporté aussi les morts sur le travail: au Rana Plaza 1129 morts et 2515 blessés.

(9) Le trafic des déchets toxiques et non souvent se croise avec celui des armes, drogues et autres affaires criminels avec parfois la participation directe ou indirecte des services secrets : c’est cela qui révèle le cas somalien et l’assassinat de Ilaria Alpi et de M. Hrovatin ainsi que d’autres cas. La criminalité organisée est notamment impliquée au premier plan dans ces trafics qui entre autres polluent à la fois les territoires des pays dits dotés d’un Etat de droit démocratique et les territoires des pays tiers. Tout comme pour les économies souterraines il y a une articulation mobile voir très instable des activités les plus diverses entre les territoires proches et les plus lointains.

(10) voir articles de Rachel Knaebel : http://www.bastamag.net/Deux-militants-des-droits-de-l; http://www.bastamag.net/Coupe-du-monde-Bouygues-et-Vinci-s

(11) Voir Ignored insecurities.

 

Bibliographie

- Banca d’Italia, Temi di discussione

- Conflict, Security and the Reshaping of Society: The Civilisation of War, Routledge, London, 2010.

- Emigrations et immigrations, mobilités humaines: un «fait politique total», intervention au colloque international «Mobilités» organisé par l’ACSALF et l’AISLF le 14-17octobre 2014 à Ottawa

- Knaebel, R. Qatar : des organisations internationales dénoncent « une économie d’esclavage moderne » ; Coupe du monde : Bouygues et Vinci s’installent au Qatar, un pays qui recourt massivement au travail forcé 

- Ignored insecurities. Is it possible rethinking the governance of security affairs Based on Res Publica?, Ashgate (2015)

- Illiberal Liberal States: Immigration, Citizenship and Integration in the EU, Ashgate, London: 2009

- Migrations critiques. Repenser les migrations comme mobilités humaines en Europe, Karthala, Paris: 2011 (en italien: Razzismo democratico: la persecuzione dei rom e degli immigrati in Europa, Agenzia X, Milan, 2009: ); en anglais: Racial Criminalisation of Migrants in the 21st Century, Ashgate, London 2011; en espagnol: Criminalización racista de los migrantes en Europa, Comares, Granada: 2010

- Missions militaires italiennes à l’étranger : la prolifération des hybrides, “Cultures & Conflits”, 67, 2007, on line 04/01/ 2010: .

- Police and immigration in Italy, 2015

- Re-hybridizing the legal and the criminal in all activities at the local, national and global level: a ‘political total fact’ in the 21st Century neo-liberal frame, in Formal, Informal and Criminal Economy: An Outlook on Northern and Southern-Europe, edited by P. Saitta, J. Shapland and A. Verhage, Eleven International Publishing, The Hague: 2013, pp. 29-50

- Sacchetto, D., 2013 (ed) Navigando a vista. Migranti nella crisi economica tra lavoro e disoccupazione, Angeli, Milano; Id. 2012 Pun Ngai, Cina, la società armoniosa. Sfruttamento e resistenza degli operai migranti, Jaca Book, Milano (with F. Gambino): Id. 2011 Ai margini dell’Unione europea. Spostamenti e insediamenti a Oriente, Carocci, Roma

- Sayad, A. La double absence, Seuil, 1999

- Sciurba, A., Le donne delle serre Storie di sfruttamento nelle campagne del ragusano; Id. Due volte sfruttate. Le donne rumene nella fascia trasformata del ragusano

- Warlike Outlines of the Securitarian State. Life Control and Persons' Exclusion, OSPDH-University of Barcelona, 2009,

 

SOURCE / MEDIAPART

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