Anonymous contre les grands projets inutiles

Publié le par dan29000

Contre les « grands projets inutiles », des Anonymous font tomber des sites

Camille Polloni | Journaliste Rue89

Ces derniers jours, ils ont protesté contre le stockage de déchets nucléaires à Bure, dans la Meuse. Discussion (en ligne) avec trois hacktivistes « incontrôlables ».

 

Depuis le début du mois de décembre, des Anonymous regroupés sous la bannière #OpGPII mènent une opération contre les « grands projets inutiles et imposés ». Grâce à des attaques informatiques simples – surcharger les serveurs de requêtes –, ils bloquent temporairement l’accès à de nombreux sites internet.

Leurs cibles, ces hacktivistes n’en font pas mystère. Ils visent les institutions et entreprises liées à des gros chantiers contestés, tels que la ligne à grande vitesse Lyon-Turin, le grand contournement ouest de Strasbourg, le Center Parcs de Roybon (Isère), l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou la ferme des Mille Vaches. Une fois le site « tombé », ils revendiquent l’action sur Twitter et dans des communiqués diffusés sur Pastebin.

Vidéo de présentation de la campagne

4 décembre 2014

Ce week-end et la semaine dernière, plusieurs sites en relation avec le centre d’enfouissement de déchets nucléaires de Bure (Meuse) ont été visés à leur tour pour dénoncer « le manque de transparence du dossier et la volonté d’écarter le débat public ». Les Anonymous appellent notamment à un référendum sur le projet. L’attaque a mis hors service, entre autres, les sites de la région Lorraine et du conseil général de la Meuse.

« Attirer l’attention, conscientiser les gens »

Il n’est pas difficile d’entrer en relation avec certains auteurs de ces attaques à partir de leur compte Twitter, à quelques conditions près. Pas de rencontre physique, « pas de risque ». Ils préfèrent un tchat sur IRC, avec les volontaires disponibles (ce lundi après-midi, ils étaient trois). Leurs pseudos ne doivent pas être cités dans l’article : ils ne sont pas à usage unique et risqueraient de les identifier. Nous les appellerons donc Riri, Fifi et Loulou en supposant, faute de pouvoir vérifier, que ce sont des canetons mâles.

  • Riri n’est pas resté longtemps parce qu’il trouvait les questions nulles. Il a le temps de glisser ce qui, à ses yeux, unit les projets ciblés : « La souffrance des humains et de tout être. » Il espère que l’OpGPII « mette en lumière les luttes dans la région et conscientise les gens sur ce qui se passe pas loin de chez eux ». Interrogé sur sa sensibilité politique, il répond : « Ah les belles étiquettes. Si t’en veux une : on est les incontrôlables » ;
  • Fifi est le plus loquace, même s’il zappe les questions « qui n’intéressent que les flics », comme le nombre de participants aux attaques ou les précautions prises pour ne pas être repérés. Rappelons que les attaques par déni de service sont punies de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende. « Le brouillage, l’ombre, c’est notre protection :) » ;
  • pendant ce temps, Loulou regarde ce qui se dit et intervient ponctuellement. Il voit les attaques informatiques comme « une façon de manifester contre un projet afin d’attirer l’attention, faire circuler l’info et conscientiser les gens », quitte à lancer une action virtuelle au même moment qu’une manifestation IRL [« in real life », ndlr], en soutien.

Des documents à divulguer ? Mystère

Après la mort de Rémi Fraisse à Sivens, d’autres Anonymous ont lancé une « opération antirépression » il y a quelques semaines. En hackant des sites liés à la police et à la gendarmerie, ils ont réussi à divulguer quelques documents confidentiels bien que d’une importance relative. La démarche de l’Opération GPII est « différente sur la forme », précise Fifi :

« OpGPII, c’est attaquer les acteurs des projets ; OpAntiRep, c’est attaquer leur moyen de répression. »

Il refuse de dire si, là aussi, des données ont été collectées et seront publiées un jour.

« Comprenez que l’effet de surprise est notre point fort. »

Sur ses options politiques, Fifi reste flou. D’un coup, il affirme que « la politique, ça sert à rien », alors qu’il ne parle que de ça. Voit les « grands projets » comme « une injustice », des chantiers « où l’on prend notre argent public pour faire des choses inutiles, pour enrichir le capitalisme ».

Il parle de « faire comprendre aux puissants qu’ils sont vulnérables » y compris par le biais de leurs sites internet : « parfois leur faire perdre du bénéfice », « essayer de leur prendre des informations qu’ils pensaient bien cacher », réduire au silence « leur propagande » et marquer des points dans la bataille médiatique.

« Anonymous, c’est la voix du peuple. Un homme peut être arrêté, une idée ne meurt jamais. Il est évident aujourd’hui qu’il faut revoir notre mode de vie, et notre approche à la terre. »

En dehors de cette cause, il s’implique, sans préciser à quel degré, dans d’autres : « la liberté d’expression, la censure de sites comme The Pirate Bay, la scientologie [combat “traditionnel” des Anonymous, ndlr], le collectif Stop Tafta », qu’il voit comme « des combats humains ». Son théoricien préféré, c’est Henry David Thoreau, l’auteur de « Walden ou la vie dans les bois ». On tente une blague.

« Je ne savais pas qu’il y avait Internet dans les bois.

– Si, si, pour bloquer les entreprises qui les détruisent :) »

Passe d’armes avec deux élus

Avec les attaques contre les sites de la Meuse et de la Lorraine, les hacktivistes ne se sont pas fait que des amis. Leur action agace le président du conseil général, Christian Namy, qui a dû faire intervenir un prestataire pour réparer. Il a déclaré dans L’Est Républicain :

« Il y a eu un débat public auquel les opposants ont refusé de participer. Ils auraient pu saisir la liberté d’expression qui leur était offerte pour faire valoir leurs idées plutôt qu’avoir recours à ces pratiques. Je suis prêt à les recevoir pour une discussion plus productive qu’un piratage. »

En réponse, l’équipe de l’OpGPII lui a répondu, ainsi qu’au premier vice-président de région, Thibaut Villemin, qui avait émis des critiques assez proches.

« Comprenez que venir vous voir “à visage découvert” en tant qu’Anonymous nous pose un sérieux problème de sécurité. Quel paradoxe ! Se jeter dans la gueule du loup ? Il faut être naïf pour le croire. »

Suit une invitation « à rejoindre notre réseau IRC (AnonOps) pour débattre tranquillement » « le vendredi 19 décembre à 18 heures ». Et une proposition alternative : « organiser un “débat public” télévisé » entre opposants et partisans du projet. Les deux élus ont refusé.

 

SOURCE / RUE 89

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