Désintox : stéréotypes, les jouets ont-ils un genre ?

Publié le par dan29000

Stéréotypes : les jouets ont-ils un genre ?

 

Noël approche. La question des jouets genrés est un domaine dans lequel on recule plus qu’on avance. Elle se pose encore cette année où l’on impose aux enfants – et aux parents -, des rayons sexistes dans les supermarchés et spécialistes du jouet. La solution serait de ne pas interdire aux petites filles de jouer à la poupée et aux garçons de jouer au camion s’ils en ont envie, mais de varier les plaisirs. Il n’y a rien de grave pour une fille d’avoir des jouets roses et des trousses de maquillage. L’important, c’est de ne pas se limiter à ça. Ainsi, il n’est pas question de refuser les jouets de genre à une fille ou à un garçon, mais d’ouvrir l’éventail des choix, et d’éviter de se moquer de la fillette qui demande un camion ou du garçon qui veut une poupée. 

Pour savoir si un jouet est fait pour les filles ou pour les garçons, une seule question à se poser : les enfants ont-ils besoin de leurs organes génitaux pour jouer avec ?
Si oui : ce jouet n’est pas fait pour les enfants.
Si non : ce jouet est fait pour les filles comme pour les garçons.

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m.protegez-vous.ca, octobre 2014 | Magazine : novembre 2014

Trousse de maquillage pour les filles et cape de superhéros pour les garçons : les stéréotypes ont la vie dure dans le monde des jouets.

Les jouets véhiculent de nombreux clichés sexistes. Il suffit d’entrer dans un magasin spécialisé pour le constater. Les rayons sont immédiatement identifiables à leur couleur : rose pour les filles et bleu pour les garçons. Dans les catalogues, la séparation est aussi marquée. Il y a bien quelques pages neutres pour les jeux vidéo et les jeux de société, mais autrement, les camions, trains électriques et jeux de construction sont associés aux garçons, et les poupées, outils domestiques et trousses de beauté, aux filles. Deux univers ludiques qui se côtoient, sans se mélanger. L’intensification de ce clivage rose-bleu au cours de la dernière décennie et la création du style « girly » constituent un retour en arrière par rapport aux années 1980, selon Louise Cossette, professeure au Département de psychologie de l’UQAM. « Il y avait alors un courant unisexe qui était très critique des stéréotypes traditionnels. On trouvait dans les jouets des représentations de filles aussi actives que les garçons. »

Or, au cours des dernières années, le marketing de genre s’est amplifié. Disney et ses princesses ont ta­pissé les rayons des filles de paillettes et de rose et ceux des garçons d’effigies de Flash McQueen. Les éditeurs de jeux de stratégie et d’habileté offrent des univers féminin et masculin distincts pour leurs produits populaires. Les parents lisent des histoires à leur fille ou à leur fils, plutôt qu’à leur enfant. Même les jeux de construction ne sont plus unisexes. Par exemple, la plupart des ensembles de blocs Lego permettent aux filles de construire des villas de plage ou des salons de coiffure en rose et mauve, alors que les garçons sont invités à fabriquer des hélicoptères ou la base d’opération de Batman. Outre la couleur, ce sont les valeurs associées aux jouets qui font tiquer Francine Descarries, professeure au Département de sociologie de l’UQAM. « L’auto rose ne sera pas une voiture de course, mais une décapotable. » Heureusement, il existe de nombreux livres, jeux de société, d’habileté, de coopération ou de découverte qui conviennent à tous.

Une question de marketing
Comment expliquer que les jouets et les livres présentent ces images traditionnelles, malgré les politiques publiques en faveur de l’égalité ? Simplement par le fait que cette division sexiste fait vendre en multipliant l’offre de produits. Au lieu de refiler le jeu de poche de Barbie de votre aînée à son petit frère, vous lui en achèterez un nouveau à l’image de Spiderman ! Une situation qui ne fait pas toujours l’affaire des détaillants de jouets, qui doivent multiplier les inventaires pour offrir souvent le même jeu. Certains y ont aussi des objections personnelles. « J’essaie d’avoir des jouets unisexes pour éviter de dédoubler les produits et permettre aux parents de les passer d’un enfant à un autre. Dans les jouets pour bébé et de bain, ainsi que les jouets de bois, c’est assez facile. Mais pour le reste, les thèmes et les personnages demeurent “genrés” », déplore Georges Rumney, propriétaire de la boutique Au diabolo, à Montréal.

Lucie Bourbonnais, qui possède les boutiques La Ribouldingue, au sud-ouest de Montréal, déteste recevoir le même ourson en rose et en bleu. Mais elle admet que pour les jeux, elle n’a souvent pas le choix d’offrir les deux versions, lorsqu’elles existent. Elle et son conjoint, Alain Pedneault, copropriétaire de l’entreprise, se réservent toutefois le droit de ne pas mettre sur les tablettes des jouets qu’ils jugent trop stéréotypés, comme Trendiy Art, dont la boîte de pièces pour la fabrication de bijoux se présente comme une couverture de magazine féminin, alors que le jeu est destiné à des fillettes de huit ans. « Je ne l’avais pas acheté au début parce que j’étais contre la présentation, mais je n’ai pas eu le choix de me procurer le produit à la demande des clients », avoue-t-elle.

Le jouet, outil de développement
« Le jouet n’est pas banal. Il ne s’agit pas seulement d’un divertissement ; c’est un outil d’apprentissage. On dit souvent que les filles acquièrent plus de langage, plus vite. C’est en partie parce qu’on parle plus à une poupée qu’à un camion », explique Louise Cossette.

Le jeu participe au développement psychologique et cognitif de l’enfant. Des recherches ont montré qu’il existait un lien entre la pratique des jeux de blocs, de construction et d’adresse et certaines habiletés spatiales. Les enfants qui jouent à la bagarre développent des talents de socialisation et de négociation, tandis que ceux qui pratiquent des sports d’équipe apprennent à mieux se situer dans le temps et dans l’espace. Quant aux jeux d’imitation, ils favorisent le développement du langage. Les filles auraient donc intérêt à jouer davantage à la balle, et les garçons gagneraient à prendre soin d’une poupée.

Le jouet porte aussi un message social sur le rôle que filles et garçons sont appelés à tenir dans la société. « Les enfants se sociabilisent à travers les jeux. Ils y apprennent leur rôle dans la société ainsi que les attentes des gens vis-à-vis d’eux. On n’envoie pas le même message social aux garçons qu’on encourage à l’action qu’aux filles chez qui on valorise le paraître, ajoute Francine Descarries. Ça court mal, habillée en princesse !

Une limite imposée
Le principal problème des jouets de genre est de limiter les perspectives des enfants, croit Louise Cossette. Pourquoi décider que les filles ne peuvent pas jouer dans la boue ou que les garçons n’ont pas droit aux poupées ? « Je ne m’insurge pas à l’idée qu’il y ait un coin cuisine dans les garderies, mais je veux qu’il soit fréquenté par les garçons et les filles. Je ne veux pas enlever les poupées, mais les “désexiser” », précise Francine Descarries.

Les stéréotypes ont aussi des effets sur la santé physique et mentale des enfants, selon Marie-Hélène Soucy, responsable en égalité dans les milieux éducatifs, au Secrétariat à la condition féminine. « La survalorisation de l’apparence physique chez les filles a un effet sur l’estime de soi, la confiance et les troubles de l’alimentation. Et la réussite scolaire est influencée quand la croyance de l’enfant en ses capacités prend le pas sur ses capacités réelles, comme lorsqu’on répète que les filles ne sont pas douées en mathématiques », précise-t-elle. Les jouets stéréotypés peuvent ainsi avoir une influence sur le choix de carrière des enfants, et sur leur façon de s’évaluer et d’évaluer les autres.

Encourager la diversité
Le rôle des parents est capital pour contrer les images stéréotypées véhiculées par les jouets. « Il n’y a rien de grave pour une fille d’avoir des jouets roses et des trousses de maquillage. L’important, c’est de ne pas se limiter à ça », souligne Francine Descarries. Ainsi, il n’est pas question de refuser les jouets de genre à une fille ou à un garçon, mais d’ouvrir l’éventail des choix, et d’éviter de se moquer de la fillette qui demande un camion ou du garçon qui veut une poupée.

« Les comportements qui diffèrent sont souvent mal perçus », souligne Louise Cossette­, particulièrement chez les garçons. Pour la plupart des gens, il est plus facile de voir une fille jouer aux petites voitures et se déguiser en pirate que de voir un garçon donner le biberon à une poupée ou porter une robe de princesse. Certains pères se braquent d’ailleurs à l’idée que leur fils s’amuser avec une poupée, déplore Lucie Bourbonnais. Et rares sont les clients qui demandent expressément des jouets neutres. Ils ont plutôt tendance à vouloir des jouets identifiés à un sexe, notamment à la naissance d’un enfant, remarque Alain Pedneault. « Souvent, quand je suggère un jouet pour bébé, on me demande quelque chose qui fait plus fille ou plus garçon. Pourtant, un bateau blanc, jaune et bleu, c’est un jouet de bain parfait, peu importe le sexe. » La fin des stéréotypes n’est donc pas pour demain.

Pour aider les parents à faire des choix éclairés, le Secrétariat à la condition féminine a mis à leur disposition le guide Les livres et les jouets ont-ils un sexe ? Ce guide avait été préparé initialement à l’intention du personnel des garderies pour les aider à déceler le caractère stéréotypé des livres et des jouets destinés aux enfants de 0 à 5 ans. « L’important est d’offrir des jouets plus variés et d’encourager les enfants à faire différentes activités pour développer des qualités dites féminines et masculines », souligne Louise Cossette. De plus, en autorisant un enfant à jouer avec ce qui l’intéresse, vous lui permettez de découvrir son identité et ses talents et de vagabonder dans son imaginaire, loin des clichés de la société.

Face à ce marketing, le pouvoir des parents est encore bien mince. « Ils ont toujours le choix d’exprimer leur inconfort ou leur déception en écrivant au fabricant », avance Marie-Hélène Soucy. Lego a mis sur le marché cette année un ensemble de femmes scientifiques pour répondre à la lettre d’une Américaine de sept ans qui se plaignait que les figurines féminines faisaient les boutiques ou se reposaient à la plage, alors que les garçons travaillaient, sauvaient des gens ou nageaient avec les requins. Mais la meilleure arme des parents reste encore leur portefeuille, en refusant d’acheter les jouets qu’ils jugent stéréotypés, croit Georges Rumney.

Des choix « naturels »
Les filles sont naturellement attirées par les poupées et les garçons, par les camions ? Les experts s’affrontent. L’environnement des enfants aurait aussi son importance. Les études sur les préférences des jouets selon le genre ne manquent pas. Leurs interprétations sont cependant contradictoires. Certains chercheurs estiment que si les garçons sont naturellement attirés par les jouets masculins, c’est qu’ils y sont poussés par leurs hormones. D’autres penchent plutôt du côté des influences sociales, puisque les études chez les nourrissons tendent à montrer que filles et garçons vont spontanément vers les jouets qui rappellent le visage humain. Ce n’est que vers l’âge d’un an que les garçons montreraient un intérêt pour les autos que leur entourage leur donne, alors que les filles continueraient d’être attirées par ce qui rappelle le visage humain. D’où leur intérêt pour les poupées.

« Les enfants imitent, à travers les jouets, ce qu’ils voient dans leur entourage et à la maison. Et comme dans la plupart des familles c’est encore la mère qui prépare les repas, console et prend soin des enfants, les filles sont portées à endosser ce rôle », conclut Francine Descarries, professeure au Département de sociologie de l’UQAM.

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Pas juste une question de couleur
La plupart des ensembles de blocs Lego permettent aux filles de construire des villas de plage ou des salons de coiffure en rose et mauve, alors que les garçons sont invités à fabriquer des hélicoptères ou la base d’opération de Batman. La récente collection Friends destinée aux fillettes a même changé les figurines traditionnelles.

Photo : Réjean Poudrette

Photo : Réjean Poudrett

 

«On n’envoie pas le même message social aux garçons qu’on encourage à l’action qu’aux filles chez qui on valorise le paraître.»

Francine Descarries, professeure au Département de sociologie de l’UQAM.

Photo : Réjean Poudrette

Photo : Réjean Poudrette

«La meilleure arme des parents reste encore leur portefeuille, en refusant d’acheter les jouets qu’ils jugent stéréotypés.»

Georges Rumney, propriétaire de la boutique Au diabolo, à Montréal.

 

SOURCE / sanscompromisfeministeprogressiste.wordpress.com

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