Honte italienne, les victimes de l'amiante Eternit sont mortes deux fois

Publié le par dan29000

Italie : Victimes de l’amiante, sacrifiées, condamnées, mortes deux fois
 
 
 
 
 

Une véritable honte. La Cour de cassation de Rome a annulé le 19 novembre dernier le verdict du procès de Turin contre Eternit en invoquant la prescription des faits ; les familles des plus de trois milles victimes de Stephan Schmidheiny n’obtiendront pas justice.

 

 

En juin 2013, la Cour d’appel de Turin avait condamné Stephan Schmidheiny à 18 ans de prison et à 89 millions d’euros d’indemnités provisionnelles aux familles des victimes de l’usine Eternit SA de Casale Monferrato, aggravant le verdict de première instance. Nous titrions alors « Schmidheiny coupable et responsable » (solidaritéS, N°230). A Turin, le milliardaire suisse avait été reconnu coupable d’avoir provoqué « une catastrophe humaine et environnementale par tromperie ». Plus important encore le tribunal mettait en exergue « la stratégie criminelle planifiée de la multinationale Eternit ». Aujourd’hui, la sentence de la Cour de Cassation semble confirmer le vieil adage que « les puissants, ceux qui détiennent les richesse peuvent toujours échapper à leurs responsabilités et à toute sanction. » (F. Turigliatto, « Amianto, diritto, giustizia e lotta di classe », Sinistra anticapitalista, 20.11.2014).

 Nausée, vertige, sidération… et rage

Trois milles morts, pas de coupable. Et la liste des victimes s’allonge de jour en jour. A Casale Monferrato, une personne par semaine meurt d’avoir été mise en contact avec l’amiante, soit environ soixante personnes par an. Et le pic n’est pas encore atteint. Les experts l’annoncent pour 2020. Selon les estimations de l’OMS, l’amiante tue 107’000 personnes par année, et le décompte de juillet 2014 faisait état de 125 millions de personnes exposées professionnellement à l’amiante sur leur lieu de travail (OMS, Aide-Mémoire n°343, juillet 2014). Comme l’a souligné l’un des dirigeants du mouvement « Green Italia » [1] Francesco Ferrante, à la suite du verdict : « Dans le cas d’Eternit, le désastre environnementale et criminel est un délit qui continue, dont les conséquences durent encore aujourd’hui et dureront encore longtemps. Il est inacceptable de le considérer comme un délit qui peut être prescrit. Il est juriquement et moralement indécent que l’action de celui qui, au nom du profit, a violé systématiquement la loi en exposant à des risques mortels des milliers de travailleurs.euses et de citoyen.nes. reste impuni. » (Repubblica, 20.11.2014).

 Dans l’ère du temps

Franco Turigliatto, leader du mouvement de la gauche radicale italienne Sinistra capitalista, a relevé justement que le verdict de Rome ne pouvait pas être compris s’il n’était pas mis en relation avec le cadre sociopolitique dans lequel vivent les travailleurs.euses en Europe aujourd’hui. La violence des attaques, maintes fois soulignées dans les pages de notre journal, ne peut pas ne pas contaminer la sphère de la justice, qui fondamentalement garantit l’ordre établi. En Italie, le rouleau compresseur de l’austérité, écrasant sur son passage les dominé.e.s, accélère sa course. Comment contenir une pointe de dégoût face aux déclarations tonitruantes de Matteo Renzi, qui annonce à grand coup médiatique, la nécessité de modifier la loi sur la prescription ? : « …il faut changer les règles du jeu. Il y a des douleurs qui ne passent pas », a-t-il déclaré. Eh oui, il y a des douleurs qui ne connaissent pas le nombre des années. Alors pourquoi ne pas mettre en place maintenant de véritables mesures pour venir en aide aux victimes et à leurs familles : en dégageant les ressources nécessaires pour leur assurer l’accès aux services de santé et pour mettre en marche un véritable projet « d’assainissement du pays », à commencer par les aires de jeux de Casale Monferrato. Mais ces mesures qui seules auraient un véritable impact sur la santé des habitant.e.s ne sont pas même envisagées par le gouvernement d’un pays qui mène avec une détermination et une arrogance peu communes ses attaques aux droits et aux conditions de vie de la population, en particulier des plus pauvres, comme le démontrent les coupes à l’ensemble des services publics (santé, éducation, prévoyances sociales etc…).

Pendant ce temps, Stephan Schmidheiny tient pour le moment la promesse faite en septembre 2002 au Wall Street Journal : il ne finira pas sa vie dans une prison italienne et il soigne son image de champion de la protection de l’environnement. Il est le prototype de cet entrepreneur moderne aux droits sans limite qui peut gérer comme il l’entend sa force de travail ; véritable manifeste pour la mort de l’Etat social.

 “Au nom du peuple italien” : vraiment ?

A Rome, le verdict a été prononcé « au nom du peuple italien »… Et pourtant la bataille sans fin contre l’amiante et les artisans de la mort a été menée sans relâche par les travailleurs.euses et leurs organisations. Aujourd’hui, elle continue de plus belle. Après la sidération… l’indignation et la reprise en main du processus judiciaire. Au lendemain du verdict de la cassation, une plainte pour « Homicide volontaire aggravé de motifs abjects (la volonté de profit) et moyens insidieux (l’amiante) » pour la mort, à partir de 1989, de 256 personnes a été déposée par le procureur général Raffaele Guariniello. Nouvelle étape d’un processus qui s’annonce encore long et semé d’embûches. En Suisse, pays de Stephan Schmidheiny, Eternit Schweiz AG et EconomieSuisse se sont dits disposés à envisager l’hypothèse d’entrer en matière sur la mise en place d’un fond d’indemnisation pour les victimes de l’amiante, de biens timides déclarations pour un pays qui compte plus de 1700 morts à ce jour (caova.ch). La lutte continue.

Stéfanie Prezioso


Notes

* Article à paraître en Suisse dans s« solidarités » n°259.

Mis en ligne le 4 décembre 2014
 
SOURCE / ESSF

Publié dans environnement

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