Jean-François Vilar : RIP

Publié le par dan29000

Jean-François Vilar, étoile filante du roman noir

 

 

Jean-François Vilar est décédé le 16 novembre à Paris, à l’âge de 67 ans. Il est parti en silence et presque en secret, ne souhaitant pas que la nouvelle soit immédiatement connue. C’était un camarade, nous avions fait nos débuts ensemble, à Rouge. C’était surtout un écrivain, de ceux qui ne transigent pas avec la littérature, à la vie, à la mort.

Quand son dernier roman, paru en 1993 dans la collection Fiction & Cie du Seuil, s’est retrouvé en poche, dans la collection Points, sur les rayons des librairies, le 20 novembre dernier, Jean-François Vilar était mort depuis quatre jours. Une deuxième vie, une nouvelle mort. Son éditeur pas plus que ses lecteurs n’en ont rien su. C’était son choix, conforme à ce qu’il fut : pas de communication, pas d’officialité, pas de bavardage. Et Marie, sa compagne avec laquelle ils firent chemin ensemble durant quarante-quatre ans, était du même avis, au point de n’avoir pas pu surmonter ce silence jusqu’à ce week-end où elle s’est résolue à appeler ici et là pour annoncer la nouvelle, plus d’un mois après.

Rattrapé par un méchant cancer alors quil avait fait vœu de retrait, Jean-François Vilar a été incinéré dans l’intimité la plus stricte au cimetière parisien du Père Lachaise. Areligieux et antisioniste, il n’en était pas moins issu d’une famille juive, venue d’Odessa – ce que Marie a tenu à me rappeler en m’apprenant la nouvelle. Ce détail a son importance : l’œuvre si particulière de Jean-François dans le roman noir français est tissée de mémoire, animée par ce passé plein d’à présent où le trotskysme de notre jeunesse fut aussi, culturellement, quelle que soit notre histoire personnelle, une histoire juive diasporique. Autrement dit, une farouche opposition (de gauche) à toutes les trahisons des idéaux d’émancipation par le repli identitaire, l’assignation à l’origine ou à l’appartenance, à la détermination et à la fatalité.

Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués : cet ultime roman de Jean-François Vilar est tenu par beaucoup comme son chef d’œuvre avec Les Exagérés (1989) mais, pour ma part, je prends tout, depuis le premier, C’est toujours les autres qui meurent (1982), inspiré par Marcel Duchamp, jusqu’aux suivants (Passage des singes, 1983 ; Etat d’urgence, 1985 ; Bastille Tango, 1986 ; Djemila, 1988). Reste que le titre de ce chef d’œuvre est à lui seul un programme : un pacte de fidélité avec les éternels vaincus qui, définitivement, sauveront l’espérance piétinée par les momentanés vainqueurs. C’est en effet une phrase de Natalia Sedova, l’exceptionnelle épouse de Léon Trotsky qui, jusqu’en 1962, survécut au prophète assassiné au Mexique en 1940, sur ordre de Staline.

Jean-François Vilar fut de la rédaction du quotidien Rouge où je fis, comme lui, mes débuts en janvier 1976. Journalistes d’occasion et de hasard, comme nous le fûmes tous alors. Par conviction, par engagement. Puis nous avons cheminé, comme bien d’autres, sur des voies parallèles où nous tentions d’inventer, ou de bricoler, des vies professionnelles qui ne soient pas de renoncements, encore moins de reniements – Jean-François sans concessions aucunes.

Parmi ces autres, il y avait aussi Thierry Jonquet, autre figure militante de cette Ligue communiste, puis Ligue communiste révolutionnaire aujourd’hui disparue. Jonquet qui, avec Vilar, incarnait ce nouveau roman noir surgi au cœur de la désastreuse décennie 1980, dans le sillage de Jean-Patrick Manchette. Thierry, lui aussi parti prématurément, précisément le 9 août 2009. Jonquet dont je ne saurais trop recommander aux jeunes générations qu’intriguent ces histoires de vieux combattants, Rouge c’est la vie, récit d’apprentissage paru au Seuil en 1998, chez Fiction & Cie également.

Jean-François Vilar chez lui, 1989Jean-François Vilar chez lui, 1989 © Sophie Bassouls

Quand Marie, la compagne de Jean-François, m’a appris ce dimanche la nouvelle de sa mort, elle m’a aussi confié avoir retrouvé, en rangeant des papiers comme on le fait après un décès, un article de 1985 où je parlais de Jean-François et de Thierry. C’était dans Le Monde, et je n’en avais plus souvenir. Je l’ai retrouvé, il date du 22 avril 1985 – j’avais 32 ans, sans doute, est-ce perceptible – et il s’intitule « Encore un effort, camarade lecteur ! ». En hommage à Jean-François, et en associant à cet hommage le souvenir de Thierrry Jonquet, je le publie ici, dans Mediapart ce journal qui avait accueilli le dernier texte adressé à la presse par Jean-François Vilar – c’était à propos de Richard Millet, en d’autres termes des nouveaux monstres du racisme, de l’inégalité et de l’exclusion qui, aujourd’hui, rôdent et menacent (c’est à lire ou relire ici).

Ironiquement, son titre rejoint l’exigence proposée ici même : encore un effort, pour ne pas renoncer, ne pas subir, ne pas céder. Et tel est bien le passé présent que nous lèguent, par leurs fictions tissées d’insurrections contre un réel d’injustice et d’imposture, nos camarades écrivains trop tôt disparus.

 

ENCORE UN EFFORT, CAMARADE LECTEUR !

(Le Monde, 22 avril 1985)

Il fallait mener l’enquête. Aller au-delà de ce matricule – le numéro 2000 –, éclaircir ce jeu de pseudonymes – Thierry Jonquet, Ramon Mercader –, démêler ces pistes politico-policières qui nous égaraient dans les banlieues glauques du roman noir.

Pourquoi l’assassin de Léon Trotsky, en 1940, au Mexique, le susnommé Mercader, ressuscite-t-il, en France et en littérature, dans les années 80 ? Pourquoi, sans aucun sens des convenances, fouine-t-il en eaux troubles,  s’en prenant au passé du secrétaire général du Parti communiste – une sombre histoire de STO dans les années 40 –, au moral des troupes soviétiques en Afghanistan – « URSS go home ! », c’est son mot d’ordre –, ou à un micmac incroyable, une histoire à clefs brassant l’enlèvement d’un baron belge et l’expulsion de quarante-sept « diplomates » soviétiques ? Pourquoi enfin ledit ressuscité prend-il le pseudonyme de Thierry Jonquet, et par quel sordide trafic d’influence réussit-il à décrocher cette année le numéro 2000 de la célèbre Série noire des éditions Gallimard ? En somme, la consécration de l’ambiguïté.

Les délits sont établis. Le coupable se cache sous deux identités. Reste à l’ « habiller », à le confondre, à accumuler les preuves. L’enquête s’annonçait difficile, avec comme seul indice cette dédicace à son premier polar (Du passé faisons table rase, Albin Michel, 1982) : « Gare au piolet, Edwy. Nous veillons. Amicalement. Ramon. » Mais il en avait trop dit, le bougre ! Au sommier de la préfecture de police, Thierry Jonquet alias Ramon Mercader n’était pas tout à fait un inconnu : une fiche « M.R. » (Mouvements révolutionnaires), crasseuse et écornée à souhait, qui avait réchappé du nettoyage des fichiers ordonné sous Giscard d’Estaing. Car Jonquet est, en fait, un méchant diablotin trotskyste, jouant en redoutable équilibriste de son engagement à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et de ses passions littéraires iconoclastes.

Nous tenions donc une piste, l’une de ces clés qui font basculer une enquête, en l’occurrence de la littérature à la politique, et inversement, aller-retour. Une piste et un complice : Jean-François Vilar, autre vedette de la nouvelle génération du roman policier, invité lui aussi, comme Jonquet, de Bernard Pivot, à « Apostrophes », vendredi 19 avril [1985]. Vilar, un trotskyste aussi, qui revendique cette identité sans parti, le tout matiné de passions surréalistes. 

Deux, cela fait beaucoup. Il faut donc tenter de comprendre. Se risquer à ce jeu de « dévoilement » de « mise au jour », qui selon le philosophe marxiste Ernst Bloch fait l’essence de la littérature policière, se plonger dans cette « atmosphère de jour d’audience consacré aux relents de moisi et au mensonge » où, ajoutait-il, l’ « on fait tomber tous les masques » (1).

Dans ce mélange des genres, cette imbrication du politique et du littéraire, Jonquet et Vilar sont à l’image de la nouvelle génération du polar, celle qu’inaugura, en précurseur, Jean-Patrick Manchette. Les coupables ont un mobile : ils y sont venus parce qu’ils avaient des antécédents, une prédisposition à la criminalité en roman noir, l’épaisseur d’une génération – Mai 68 et après – dont ils trimbalent toujours, plus ou moins en fraude, les indignations et les révoltes, les pieds de nez et les irrévérences.

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