Analyser les racines du terrorisme

Publié le par dan29000

Aux racines du terrorisme

 

 

Quand, pourquoi, comment et où se génère le terrorisme qui a massacré la rédaction de Charlie Hebdo, une policière municipale et quatre personnes dans une épicerie casher, mais qui, dès avant, s’est manifesté à de nombreuses reprises et pas seulement sous la marque “islamiste” ? La littérature sur le sujet est énorme, mais parfois les descriptions sont incomplètes et manquent d’une lecture satisfaisante et politiquement utile pour comprendre les “racines” et aussi les voies de remèdes possibles.

 

Le “profil” plus crédible (décrit entre autres par Fahrad Khosrokhavar sur Médiapart du 8/01/2015) nous dit que ce sont des jeunes marqués par la désintégration sociale, qui souvent deviennent déviants, marginaux (alcool, drogues, dealers, délinquants). Comme on a vu à Londres et ailleurs, il y a aussi des jeunes de “bonne famille”, sans passé déviant, parfois bien scolarisés jusqu'aux diplômes universitaires et cependant convertis à l'islamisme radical, bien qu’auparavant athées ou chrétiens, ou même juifs. Ils seraient “infatués” par le néo-mythe (mais pas nouveau) du “héros négatif” qui trouve dans le djihadisme une possibilité de se définir positivement par rapport à la condition d'exclusion économique, sociale, culturelle ou à cause du racisme perfide qui souvent imprègne même les classes moyennes et supérieures. Ils ne supportent pas l'absence d'égale dignité, de respect pour eux et leurs semblables; ils ne peuvent pas trouver de travail ou on ne leur offre que des boulots mal payés, infériorisés, nocifs ou criminels, et s’ils sont diplômée parfois, ils n’ont pas du tout les mêmes chances que les wasp ou “pure laine”.

Essayons d'aller aux racines: ces “radicalisés” sont le produit d'un contexte spécifique (cadre/frame) qui est le résultat d'une construction sociale spécifique, le résultat de la profonde déstructuration néolibérale de l’assise économique, sociale, culturelle et politique de la société industrielle dans laquelle auparavant se situait l'immigration et sa postérité, comme tout le monde. Ceux qui alors se révoltaient devenaient des criminels (que l’on pense à Mesrine) et, dans certains cas, des terroristes (que l’on pense aux biographies de ceux d’Action Directe et autres, ailleurs). Le néo-libéralisme a démantelé l'Etat social, l'insertion pacifique, l'assimilation, l'intégration sociale et culturelle (voir Robert Castel) et déclenché la criminalisation raciste. Les émeutes dans les banlieues commencent en 1985 et le lepénisme émerge d'abord comme un racisme anti-immigrés et antisémite et progressivement contre l’égalité et la solidarité...

Néo-libéralisme oblige: la fureur pour augmenter les profits impose l'infériorisation, en commençant par les immigrés et leurs enfants pour ensuite l'étendre à la majorité de la population. Les émeutes dans les banlieues sont manifestement contre le néo-libéralisme qui rend les jeunes responsables de la “postérité inopportune”, la racaille. Dévastatrice et criminogène est la réponse à ces émeutes qui se reproduisent à la fois parce le néo-libéralisme accentue l'exclusion dans tous les sens et parce que la réponse alimente cela. Les gouvernements d’un côté poursuivent la pure criminalisation raciste et de l’autre côté étendent les “bonbons” distribués aux “dociles” (une minorité des jeunes marginalisés). Pour ce travail en sous-traitance, on emploie une “armée” d’éducateurs, travailleurs sociaux, psychologues, islamologues, anthropologues, sociologues et politologues et diverses ONG, souvent “embedded”, dont se sert la gouvernance néo-libérale après avoir privatisé l’Etat social, et refusé d’assainir les causes de l'exclusion et de ce qui augmente le chômage, les économies souterraines, la déstructuration économique et sociale.

Trente ans de cette “carotte” accordée à une minorité de “la postérité inopportune”, alors que, de Sarkozy à Valls et dans les autres pays de la même façon, à la majorité on a refilé systématiquement la criminalisation raciste et souvent très violente (voir Rigouste et D. Fassin). Cette gouvernance a nourri surtout la clientèle électorale des partis au pouvoir et notamment le business du sécuritarisme (plus d'argent pour les dispositifs policiers et de contrôle publics et privés). Pendant ce temps, les discours les plus médiatisés ont réconforté cette gouvernance qui refuse de reconnaître les causes réelles de la “fracture sociale”, c’est-à-dire l'anomie produite par le néo-libéralisme. Nombre des leaders d'opinion classés comme démocratiques ou de gauche pendant trente ans ont véhiculé le bla-bla sur la crise de l'identité, sur la crise des «valeurs», génériquement contre le racisme et l'antisémitisme, prescrivant des recettes anti-sociologiques et apolitiques (en faveur d'une traitement psycho-social de presque aucune utilité, sauf pour les patrons de l’“humanitaire” qui exploitent souvent des jeunes précaires à bas salaires).

Par les idéologues du néo-libéralisme, on a eu une production littéraire qui, de Huntington et Fallaci à Houellebecq, a systématiquement soutenu la guerre permanente / infinie (comme l’invoquait explicitement G.W. Bush). Et c'est encore celui-ci l'élément clé qui marque de manière décisive le contexte de l’actuelle conjoncture: la révolution néo-libérale est la combinaison de la révolution financière / économique, de la révolution technologique et de la révolution politique, passée d'abord avec la RMA (révolution dans les affaires militaires qui est la révolution dans les affaires de la police –voir Alain Joxe). Le néo-libéralisme est soutenu tout d’abord par le lobby financiaro-militaro-policier qui a absolument besoin de la reproduction permanente de guerres (seule façon de consommer ses produits). Cela alimente le continuum des guerres permanentes (pour la sécurité urbaine, contre les émeutes dans les banlieues, avec la criminalisation raciste des Roms et des immigrés et même la persécution des sans-abri et –comme a souhaité Blair- la réintroduction des châtiments corporels pour les enfants au premier soupçon de leur déviance).

L’escalade de la cancérisation et de la pénalité (sauf que pour les cols blancs), de la violence et de la torture avec la conversion militaro-policière même dans les prisons est devenu le nouveau et puissant facteur criminogène. La stigmatisation des jeunes qui se sentent rejetés dans la marginalité, insultés et sans futur, pousse certains à chercher reconnaissance, gratifications ou même la gloire dans leur propre autodestruction (sacralisée dans les médias ... le djihadisme ainsi que tout terrorisme donne l'illusion d'une reconnaissance mondiale en opposition à la marginalisation sociale et politique).

La “distraction de masse” et la “distraction” de la police et en partie du pouvoir judiciaire les orientent vers la criminalisation raciste (au nom de la guerre à l’islamisme radical, à l'antisémitisme, à la délinquance juvénile -presque toujours classées comme main d’oeuvre des mafias-, aux ennemis de la démocratie). Devient alors très prévisible la dérive terroriste des quelques déraillés qui trouvent refuge dans les propositions djihadistes, ainsi que dans les exemples de massacres nihilistes ou de “bombes humaines”. Un comportement qui n’est pas nouveau dans l'histoire de l'humanité, qui est typique de ceux qui ne voient pas la possibilité de négociation pacifique pour améliorer leur vie. C’est cela que le libéralisme a réussi à atteindre: l'érosion de l'action politique, l'impuissance face aux pouvoirs économiques et politiques. L'asymétrie de pouvoir qui s’est développée avec le libéralisme a érodé la possibilité d'une action collective pacifique.

C’est pourquoi le phénomène du radicalisme islamiste, comme d'autres ou de l'autodestruction et des suicide “postmodernes”, est un «fait politique total» car il touche tous les aspects et les sphères de l'organisation politique de la société et des êtres humains.

 

SOURCE / MEDIAPART

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