Attentat à Charlie : quand l'autruche se fait enculer

Publié le par dan29000

L'autruche vient de se faire enculer

 

 

Que chacun d’entre nous ait vécu les attentats du 7 janvier comme un coup de poing dans la gueule, c’est une évidence pour tous, lecteurs de Charlie ou pas, ou comme moi ex-lecteurs gourmands et assidus devenus abstinents à la fin des années 90 pour des raisons qu’Olivier Cyran explique parfaitement ici. Que la société entière manifeste son rejet viscéral de la violence armée contre l’imprescriptible liberté de pensée, rien de plus rassurant.

Ce qui est moins compréhensible, c’est qu’on soit surpris par un événement de cette nature.

On a diagnostiqué depuis quarante ans le « problème des banlieues ». Depuis quarante ans on sait que se combinent, dans ces lieux de relégation à l’intérieur du territoire, des problèmes d’urbanisme, de transport, d’aménagement, des phénomènes de ghettoïsation et un chômage massif. Des sociologues, des journalistes ont enquêté, écrit des bouquins, des rapports sur l’exil intérieur, le sentiment d’exclusion des enfants de ces immigrés qu’on est allé chercher au fond de leurs campagnes algériennes pour les mettre à la chaîne et les laisser sur le carreau quand le capitalisme financier a démantelé la production industrielle en Europe. On a écrit des rapports sur les problèmes de langue, d’apprentissage et par conséquent de repères dans la vie collective générés par ces conditions de vie.

Quelles réponses ont apportées les fiers cerveaux qui nous gouvernent à tant de précautionneuses analyses ? Ils ont renforcé l’exclusion – on ne parle des banlieues que quand on y brûle des bagnoles, et aussitôt on remet le couvercle sur la question –, et laissé à l’extrême droite le discours sur ces difficultés, discours évidemment réducteur, ethnique, raciste, et beaucoup plus apte à pénétrer une cervelle formatée par TF1 qu’une analyse sociologique, surtout si, en plus de la brutalité sans nuance du propos, on se pare des plumes de « la lutte contre la pensée unique ».

Depuis le milieu des années quatre-vingt, je vais régulièrement dans les banlieues pour faire écrire en atelier des jeunes gens de 15 à 20 ans. Je passe sur la somme de souffrance endurée par ces êtres qui, malgré leur jeunesse, n’ont pas l’avenir devant eux, sur la honte qu’ils portent – honte d’être le basané de service qui va se faire contrôler 4 fois par jour, qui habite là, dans cette banlieue éloignée de tout, mal entretenue, décrépite – « Les immeubles de ma ville sont malades » écrivait joliment une jeune trappiste. Je passe aussi sur la difficulté de vivre entre deux langues – même si la plupart des jeunes se débrouillent avec maestria du problème.

 

On ne peut pas en dire autant de la question – cruciale pour tout être humain – de l’identité. Ils sont français pour la plupart, nés en France. Mais aux yeux des autorités, représentées pour eux par la police, ils sont « de type maghrébin », « immigrés de la deuxième génération » (en dépit de son imbécillité, la formule fait florès) – sans parler de l’insulte « racaille », servie par un nanti né avec une cuillère en argent dans la bouche, qui au sommet de l’État s’est employé à siphonner les fonds publics mais court toujours, libre lui, tandis que les petits vendeurs de shit qui n’ont que cette activité pour donner de l’argent à la famille se font coffrer par un tribunal poussant en choeur des hurlements d’orfraie.

En conclusion, il est clair pour eux qu’ils sont Français mais en réalité ne sont pas Français. Ils ne sont pas Algériens non plus, ni Marocains ni Comoriens – la plupart n’ont jamais vu la terre de leurs parents, et ils n’en parlent qu’avec difficulté la langue.

Ni de là-bas, ni d’ici, qui sont-ils ?

On leur souffle : musulman.

Musulman ? Ça, c’est chouette ! Plus de problème de frontière ! Non seulement il y a des musulmans dans tous les pays du monde mais cette identité-là leur ôte du pied l’épine qui les empêche de marcher depuis leurs premiers pas. Une identité transfrontalière, planétaire, comment refuser cette aubaine ? Il suffit d’un foulard, d’une prière hebdomadaire à la mosquée, et hop ! le tour est joué.

Sauf que l’autruche se change en aigle et pousse des hurlements comme les dignités offensées des tribunaux, Comment ! Le voile ! Signe de soumission de la femme ! Interdit ! Des mosquées ? Hors de question ! Laïcité !

Bon, d’accord, il y a des croix sur toutes les collines, sur toutes les places de village, et pour moi qui ne suis pas de culture chrétienne mais athée, d’une tradition bien plus ancienne que la chrétienté et pas moins européenne, cette exhibition constante de la morbidité catho me donne des boutons, passons. La croix, d’accord, le foulard, pas d’accord. Les femmes françaises ne portent pas de foulard, elles sont les égales des hommes, la preuve il n’y a jamais eu en deux siècles et demi de République une présidente à la tête de l’État, le milieu politique est le plus atrocement sexiste qui soit, 10% de femmes sont ou ont été victimes de violences conjugales, sans parler du harcèlement sexuel au boulot, etc., passons, passons pudiquement, la femme française est l’égale de l’homme et tu vas me faire le plaisir de retirer ce torchon de tes cheveux.

Pendant ce temps, à la mosquée qu’on a refusé de construire et qui se planque dans un garage, d’autres qui ne sont pas des enfants de chœur ouvrent à ces jeunes sans avenir un avenir glorieux : mourir.

Mourir pour le Prophète ! Ça c’est une idée.

Le Midi Libre, haut lieu de la pensée contemporaine, se demandait récemment pourquoi, de Lunel, six jeunes gens sont partis faire le djihad en Syrie et y ont trouvé la mort. Lunel, bourgade de 25 000 habitants dans l’Hérault, maire classé « divers droite ». Rien à signaler, semble-t-il. Sauf qu’on ne peut pas s’empêcher de se demander pourquoi ces jeunes Français, au lieu de rêver aux filles ou aux garçons comme les garçons de leur âge, et à une vie tranquille au soleil de l’Hérault, ont préféré courir là-bas à une mort certaine. Cette question mériterait une enquête, et pas seulement une enquête de police évidemment. Le Figaro préfère à l’enquête l’émotion : « Lunel, traumatisée par le djihad ».

On s’étrangle.

La thèse implicite ? Lunel les aimait bien, ces enfants un peu basanés et assez malpolis. Seulement voilà, un méchant barbu à la mosquée les a abusés et envoyés à la mort. On fait l’impasse au passage sur tout le reste ci-dessus évoqué, sur l’interminable conflit israélo-palestinien jamais réglé pour cause de complaisance à l’extrême droite israélienne (leurs barbus à eux sont supportables, on ne sait pas pourquoi), sur la guerre en Irak et ses conséquences, l’implication contestable et contestée de la France « un pays de liberté, pluraliste, laïc », dixit Le Monde, dans cette non moins interminable guerre initiée par Bush et la droite américaine.

 

Je ne compte pas sur les aigles qui nous gouvernent pour apporter des réponses un peu moins sottes à la complexe question des banlieues, d’autant qu’après avoir laissé le champ libre à l’extrême droite elle a raflé la mise. Ils sont de toute façon trop préoccupés par la conservation de leurs prébendes pour oser une politique audacieuse (il faut voir avec quel aplomb ce Valls, hier pourfendeur des Roms pour vice originel, appelle aujourd’hui à l’unité nationale ! Comment ce Hollande droit dans ses bottes malgré sa trahison et l’échec magistral de sa politique tire les marrons du feu, « Paris, capitale du monde » !).

Je rêve qu’un peu de compréhension supplante l’amalgame, qu’un vrai désir de savoir prenne le relai de l’émotion, nous aide à faire notre deuil de ces grandes figures de notre culture disparues, à faire notre deuil aussi des morts anonymes, inconnus, des êtres humains qui ont eu la malchance de se trouver sur le passage de brutes fanatisées.

Je rêve en somme que cette politique qu’on prête à l’autruche – une légende, d’ailleurs – de se mettre la tête dans le sable en découvrant ses arrières, cesse d’être une norme gouvernementale : car le problème des banlieues n’est qu’une facette de cet autisme. Piketty en dit autant des choix économiques qui ne concernent pas, eux, 5 millions d’habitants des « quartiers » mais 65 millions de Français et 742,5 millions d’Européens. Et les millions de citoyens qui s’insurgeaient contre le ralliement des gouvernants de leur pays aux choix stratégiques de l’OTAN et n’ont pas plus été entendus ne se réjouissent évidemment pas d’avoir eu raison : quand la République fait l’autruche, c’est le sang des citoyens qui coule.

 

SOURCE / MEDIAPART

 

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