Commémorations Auschwitz : Où étaient la mémoire des Roms assassinés ?

Publié le par dan29000

Romstorie : Ni drapeau, ni dicklo*, ni micro pour évoquer la mémoire des Roms assassinés à Auschwitz

 

 

Le débat qui agite en ce moment les réseaux sociaux, l’absence des Roms/Tsiganes aux commémorations officielles de la libération  du camp d’Auschwitz, n’a eu que peu d’écho dans la presse.

Nous savons que cette grande commémoration décennale du 27 janvier sera la dernière. Les survivants ont tous plus de 80 ans et dans dix ans, même les plus jeunes d’entre eux seront très âgés. C’était l’occasion pour les Tsiganes d’être appelés à témoigner, c’était l’ultime occasion et c’est une occasion manquée.

Cela nous amène à réfléchir à notre représentation, notre visibilité, notre tristesse aussi dans ces circonstances où, par les effets d’un cérémonial sur lequel nous n’avons pas prise, aucun des rares survivants roms ne fut invité par devant une assistance attentive et chaleureuse à dire à ses compagnons de détresse et de captivité, à leurs familles, au monde, une parole amie qui console et réconforte.

Ce n’est pas faute d’avoir demandé un temps de parole, qui nous a été refusé. Nous avons été invités à ne pas entrer dans un processus de concurrence mémorielle, de conflit des mémoires, etc. J’ai choisi de dépasser volontairement cet argument pour l’heure, tant le matériau historique de la mémoire tsigane est encore trop épars, difficile d’accès, ou mal valorisé. Les « armes » seraient trop inégales pour entrer sérieusement en concurrence. Pourtant, si le récit de la tragédie reste incomplet, la tragédie elle-même tient une place immense dans la conscience collective des Tsiganes.

J’ai reçu quelques messages au cours de ces derniers jours, me demandant de mettre en avant les Roms, de ne pas laisser toute la place aux Juifs. Ceux qui m’ont écrit ces recommandations ne sont ni Roms, ni Juifs, mais assez ouvertement antisémites et je comprends difficilement la sollicitude des antisémites envers les Roms.

Je leur réponds ici qu’ils auraient dû s’adresser à la Présidence polonaise, laquelle devait avoir mieux que moi un droit de regard sur le protocole des cérémonies. Je suis intéressé de participer à une meilleure connaissance de l’histoire tsigane qui ne peut rien enlever à l’histoire juive, ni à l’histoire de l’humanité en général.

Par ailleurs, j’ai reçu des messages de Juifs qui souhaitaient nous inclure (nous au sens large, Roms, Tsiganes, Sintis, Yéniches, etc.) dans cette commémoration qui aurait pu prendre ainsi tout son sens littéral : se remémorer ensemble. Le débat est donc partout et les paroles de réconfort et d’espérance que nous aurions voulu entendre à Auschwitz ne sont pas définitivement éteintes.

Notre handicap vient de la particularité des sources. Depuis quelques années, dans l’urgence du temps qui passe, les témoignages des survivants sont recueillis, mais nous n’avons que de très rares sources écrites par les Tsiganes au moment des évènements ou très peu de temps après.

Chez les Tsiganes assassinés à Auschwitz et tout au long de la guerre, les lettrés capables de lire et d’écrire étaient rarissimes, voire inexistants, car le peuple Rom, jusque-là était un peuple de culture orale. Cela explique pourquoi nous n’avons que très peu de témoignages équivalents à ceux de Primo Lévi ou d’Elie Wiesel pour ne citer que les plus connus. Nous connaissons presque toujours le sort des Tsiganes à Auschwitz de manière indirecte par les témoignages des écrits juifs, qui par leur  pratique religieuse et l’organisation de leurs sociétés étaient très couramment lettrés.

Puisque les pensées, les réflexions des Tsiganes assassinés n’ont pu que très rarement être consignées, conservées par les écrits, il nous reste les témoignages, la parole des survivants. Je m’interrogeais sur la fragilité de la parole par rapport à l’écrit quand j’ai lu ces mots d’Alexandre Adler, écrits dans le Huffington Post du 27 février : l'immense épopée métaphysique de Claude Lanzmann qui, par les moyens apparents de la représentation cinématographique, atteint au mystère de l'indicible et à l'au-delà du destructible par la mise en scène de l'indestructibilité de la Parole. http://www.huffingtonpost.fr/alexandre-adler/anniversaire-liberation-auschwitz-judaisme_b_6555344.html?utm_hp_ref=france

La majuscule au mot Parole, la Parole indestructible, conforte notre détermination à défendre et faire connaître la mémoire de ces poètes et musiciens tsiganes, de ces rétameurs et vanniers,  qui jamais n’avaient pu écrire de poèmes avant Auschwitz.

Comme à tous les  chercheurs, l’accès nous est ouvert au Mémorial de la Shoah de Paris, à Yad Vashem, aux fondations américaines, aux archives et aux diverses bibliothèques par le monde, pour aider, documenter, recueillir, valoriser, critiquer les matériaux de la mémoire, écrits, filmés, enregistrés, etc.

Mais, pour négocier notre représentativité dans les rencontres internationales, on imagine difficilement le gouvernement français, eu-égard à sa politique actuelle envers les Roms, insister pour envoyer une délégation tsigane accompagnant le Président de la République à Auschwitz. Dans plusieurs pays d’Europe, les Roms connaissent des situations similaires et parfois pires, en Italie, Roumanie, Bulgarie, Slovaquie, Kosovo et surtout Hongrie.

Samudaripen, la destruction des Tsiganes d’Europe, reste une période de l’Histoire mal éclairée. L’historien Raul Hilberg, dans les éditions successives de son gigantesque travail sur la destruction des Juifs d’Europe, a considérablement enrichi et documenté le chapitre concernant l’extermination programmée des Tsiganes.

Année après année, les chercheurs et historiens français, Claire Auzias, Marie Christine Hubert, Emmanuel Filhol,  Henriette Asséo, et d’autres encore contribuent par leurs travaux à nous permettre de mieux connaître cette époque.

A Bruxelles, le Centre Dignité Roms rend accessible au public les 70 entretiens vidéos des témoins et des survivants des déportations ainsi que des archives soviétiques, allemandes et roumaines rassemblées par l’association.

En Roumanie, c’est le film « Douleurs cachées » de Michelle Kelso qui relate l’histoire peu connue des Roms de Roumanie ayant survécu à la persécution.

A Amsterdam l’architecte juif américain Daniel Libeskind met en œuvre  le grand mémorial de l'Holocauste - qui nommera pour la première fois plus de 100 000 Juifs et les Roms déportés dans les camps de concentration nazis

Le film de Tony Gatlif - ce film est une fiction et Tony Gatlif le présente comme tel - a permis de questionner le martyr tsigane de la dernière guerre. En peinture, les Tsiganes d’Europe, qui n’écrivaient pas, ont laissé sur le drame de leur épreuve une œuvre picturale vigoureuse et tragique, un patrimoine impressionnant et peu connu, très peu valorisé.

Avec moins de chercheurs, avec moins de moyens, avec moins de survivants et des recherches démarrées plus tardivement, « un mémorial » de Samudaripen prend forme. Il reste virtuel,  éclaté, sans inventaire, sans coordonnateurs ni coordination, sans budget, sans direction ni appui politique, institutionnel ou universitaire de qualité, mais un matériau considérable existe. Tout le reste est à créer.

Faudra-t-il détacher Samudaripen ou le conserver lié à la Shoah proprement dite ? La même démarche qui a permis à la Shoah d’acquérir sa  spécificité, de se différencier de la déportation des prisonniers militaires et politiques, est-elle encore possible ?  Est-ce nécessaire d’archiver à part, de muséifier à part la souffrance rom… ?

L’éparpillement des travaux, les cénacles et chasses gardées que constituent trop souvent les travaux et communications universitaires, l’absence de réflexion dans un cadre européen, d’orientations, de volontés, l’incapacité à faire naître un fort courant de recherches structurées et charpentées font que ce passé mal éclairé, mal formulé, participe de l’immense misère de millions de Roms contraints de vivre dans les bois, la boue et les déchetteries des sociétés européennes.

Il faut rassurer les descendants et les familles des martyrs d’Auschwitz,  de Belzec, de Babi-Yar et de Jasenovac, les débarrasser de ce fardeau mortifère qu’ils trimballent depuis plus de soixante-dix ans, d’Auschwitz aux banlieues des métropoles, dans l’Europe entière, dans des poussettes déglinguées et des caravanes pourries.

C’est pour cette raison, pour l’apaisement de ce conflit interminable et inégal entre les sociétés européennes et les Tsiganes, et pour la mémoire de nos morts que la parole et la présence officielle et visible des Roms le 27 janvier 2015 à Auschwitz nous semblait légitime.

 *Le dicklo est le nom du foulard très coloré que les femmes tsiganes portent encore quelques fois sur leurs cheveux et que les hommes portent autour du cou – J’utilise les mots Tsiganes et Roms comme synonymes absolus et j’emploie le mot Samudaripen, sensiblement équivalent à Shoah, alors que d’autres Roms utilisent le mot Porajmos qui a le même sens.

 

SOURCE  / MEDIAPAT

Publié dans actualités

Commenter cet article