Exploser les cloisons mentales sur la prison : Sur les toits, en DVD

Publié le par dan29000

 

Le réalisateur nancéien du superbe et frontal Sur les toits a fêté récemment la sortie de son documentaire en DVD. Il était temps pour nous de rencontrer celui qui a mis en lumière le déclenchement, à la maison d'arrêt Charles III à Nancy et à la centrale de Ney à Toul, des mutineries qui embrasèrent les prisons françaises de 1971 à 1972.

On vient de finir l’entretien, ainsi que nos bières, et l'on s'apprête à les payer quand une manchette de L'Est Républicain (du 25/09) nous interpelle sur la route qui mène au comptoir. Nicolas chope le journal, lit le titre à voix haute « Les surveillants de prison sont en danger permanent », et s'étonne : « Les matons, en danger ?! » La serveuse du bar, qui a vu toute la scène, s’approche et lui répond : « Ben oui, vous voulez pas soutenir les délinquants quand même ? S’ils sont en taule, c’est qu’ils l’ont choisi. Et en plus, ils sont nourris, logés, à nos frais. » On paye nos coups, avec amertume pour Nicolas, qui ne peut lancer aucun débat à cause du rendez-vous qui l'attend juste après. Il ressort, dépité : « Putain, c’est pas gagné… »

C'est que Nicolas Drolc est bien conscient qu'il y a du boulot pour sortir de ce genre d'idées préconçues. Préconçues et répandues, souvent, par des journalistes qui privilégient la vision des Officiels, en l'occurrence ce jour-là le premier syndicat de la pénitentiaire, « en tournée préélectorale dans l'Est ». Difficile en effet d'imaginer dans notre quotidien régional des journalistes portant la parole des prisonniers, et des opprimés du milieu carcéral, sur plus d'une demi-colonne. Nicolas Drolc, lui, s'est prêté à l'exercice tout un film. Sur les toits raconte les mutineries dans les prisons françaises en 1971 et 1972, dont celles de Nancy et Toul, à travers la parole de détenus bien sûr, les mutins de la prison de Nancy, mais aussi d'un ancien surveillant de la prison de Toul, du ténor du barreau Maître Henri Leclerc, du sociologue Daniel Defert, ou encore de l’ancien détenu, écrivain et militant anarchiste Serge Livrozet.

À notre tour, désormais, de laisser la parole au jeune réalisateur nancéien, à l'occasion de la sortie en DVD de Sur les toits - faute de, erreur honteuse, l'avoir fait lors de la tournée en salles. Entretien fleuve avec Nicolas Drolc sur les origines et les coulisses du film, et les cloisons mentales qu'il parvient modestement à faire exploser.
 

Comment je me suis fait virer

« Je suis né en 1987 à Nancy. Je me suis intéressé assez jeune au documentaire. Du coup, après trois ans de fac à Metz, dans le ciné, j’ai travaillé comme assistant monteur ou ingénieur son chez Slowboat films, une boite allemande. Ils m’ont beaucoup appris, et m’ont mis le pied à l’étrier. Ils sont très rigoureux, et ont une grande exigence esthétique. Ensuite, je suis parti en Belgique. Et je me suis fait virer au bout de neuf mois de l’Institut des Arts de Diffusion de Louvain (Bruxelles) après une embrouille avec un prof. Je trouvais que c’était très tarte ce qu’on nous enseignait, avec une vision consensuelle du métier. Voilà comment je me suis retrouvé à bosser pour la RTBF (Radio télévision belge francophone, l’équivalent de France télévision), pendant quatre ans. J’étais pigiste, sur des trucs pas vraiment intéressants. C’était un boulot alimentaire. Je me suis barré quand on a commencé à me proposer des contrats. »
 

Les luttes sociales comme déclencheur

« J’ai commencé à bosser sur le film en 2010. Mon père était photographe au Républicain lorrain, à Nancy. Quand il est parti en retraite, il a donc ramené à la maison 40 ans d’histoire locale en négatifs. En fouillant dedans un jour, je suis tombé sur des images des mutineries à Nancy et Toul. J’en avais déjà entendu parler, mais là, ça a été le déclenchement. Je ne suis pas militant anti-carcéral. J’ai mes sensibilités politiques. Et je m’intéresse aux luttes sociales, partout dans le monde. Ce sujet a grandi en moi comme un cancer. »
 

Les filtres de la télévision ou une censure qui ne dit pas son nom

« Au départ, je suis parti avec l’idée de travailler avec France 3. Mais dès les premiers contacts, j’ai senti que ça allait être compliqué. On m’expliquait qu’on allait poser un regard sur mon travail, qu’il fallait que je fasse attention à ce que j’allais dire dans le film, etc. On me disait par exemple : "Ton sujet est sensible, il ne faudrait pas faire un appel au vol ou à la délinquance alimentaire." Et puis je n’avais pas envie de devoir justifier pourquoi j’allais mettre l’interview de tel ou tel intervenant, pour ensuite m’entendre répondre : "Tu es qui pour décider que cette enfance, ce parcours, sont intéressants ?" On me proposait également des créneaux horaires particuliers, comme une diffusion à 00 h 30. Enfin, je savais qu’il fallait se limiter à 52 minutes, alors que le documentaire dure finalement 43 minutes de plus. Conclusion : je n’avais pas du tout confiance en ce système qui pose des filtres à la base. Le problème, c’est qu’avoir l’appui d’une télé permet de débloquer les aides, pour ainsi arriver à mener au bout ton projet, et rémunérer au moins un peu certains techniciens. J’ai dû me démerder avec 4000 euros. Et France 3 a très mal pris mon refus. On m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas trop compter sur une embauche là-bas. Ironie de l’histoire, Sur les toits est sélectionné pour Le Mois du film documentaire sponsorisé par cette chaine de télé. »
 

La prison, « outil de la société capitaliste »

« Mon film n’est pas militant ni donneur de leçon. C’est avant tout une aventure humaine sur la prison, qui représente une boite d’étude où tu retrouves tous les rapports de force de la société, et où tu vois comment les gens sont poussés les uns contre les autres et individualisés. C’est un outil de la société capitaliste. Serge Livrozet1 (dont la passionnante interview nourrit la fin du film) l’a bien compris. Il explique pourquoi et comment les inégalités sociales conduisent des gens à commettre par exemple le vol. Son livre De la prison à la révolte est un livre fondateur de la conscience collective et du changement du regard sur les prisons dans les années 70. Il dit ainsi que la légalité n’est pas la vraie question, car elle émane d’une classe sociale. Ce qui est important, c’est la légitimité, qui vient d’une logique rationnelle. On te sert partout le discours culpabilisateur construit par l’appareil judiciaire. Dans les tribunaux, on te dit que c’est de ta faute si tu es là. Or c’est souvent la société qui par les inégalités qu’elle génère provoque sa propre délinquance. On voit bien que le déterminisme social a des conséquences terribles. Tu comprends que les gars que j’ai interviewés, par leur enfance dans le quartier pourri (à l’époque) de Saint-Epvre à Nancy, par exemple, n’ont fait que voler pour chercher à manger, se faire un peu d’argent. D’ailleurs, la plupart de leurs enfants sont en taule aujourd’hui. »

N. B. : Serge Livrozet explique même que les riches ne sont riches que parce qu’ils volent, exploitent, etc. et que le vol ne serait finalement qu’un juste retour des choses.
 

Un film de classe

« C’est un film de classe, de conscience de classe, de lutte des classes. Il y a un vrai rapport de classe permanent entre ceux qui sont en prison et ceux qui les y envoient. Et ce qu’on remarque aussi, c’est que cette société arrive à pousser des pauvres (les matons, les policiers, etc.) à enfermer les pauvres, alors qu’ils viennent du même milieu social. Dans le film, on voit bien que le maton a à peu près la même histoire que les taulards. La société monte les pauvres les uns contre les autres, pour qu’ils se trompent de cible. C’est une vieille technique. »
 

Refuser le moule

« Ces taulards, ils ont refusé leur condition. Ce sont des rebelles. L’école impose un formatage, une obéissance. Le travail, idem. Et en prison, quand ces mecs y sont entrés, ils n’avaient pas le droit de parler. Or ils ramenaient leur gueule, comme ils l’ont fait tout au long de leur parcours. Ils ont toujours été dissidents, sans le savoir. Et ça, dans une société qui a besoin de gens qui obéissent, qui ne contestent pas, ne réfléchissent pas, et ne font que reproduire le modèle de compétition individualiste qu’on leur apprend, ça ne passe pas. »
 

La presse aux ordres

« Dans le film, il y a tout un volet critique des médias. Je montre ainsi quels étaient les articles de la presse régionale qui relataient les mutineries, ou les reportages télés. Les journalistes titraient ainsi souvent : "Cette révolte va coûter tant de millions à la société, qui va payer ?" ; "les mutins étaient ivres morts", "les prisonniers sont dans l’ensemble tranquilles, mais ils sont manipulés par quelques meneurs/casseurs", etc. Une façon de diviser pour casser le mouvement. Les journalistes étaient et restent souvent des chiens de garde, qui ne cherchent pas à comprendre les évènements, leurs origines, un peu comme ce fut le cas avec Xavier Mathieu au journal télé2. Dans l’opinion publique de l’époque, tu retrouves donc assez logiquement ces discours : "Les prisonniers se plaignent, mais c’est de leur faute s’ils sont là", "Il faudrait tirer dans le tas pour les faire taire", etc. Ce mécanisme peut aller jusqu’à l’absurde. Au moment des révoltes de Toul et Nancy, les gens de l’extérieur et les journalistes donc, parlaient de complot gauchiste pour les expliquer. Ce qui est très drôle, parce que les taulards n’étaient pas du tout politisés. »
 

Constat d’échec

Nicolas Drolc et Serge Livrozet photographiés par le père de Nicolas, Gérard Drolc.« Le film se termine par un constat d’échec livré par Serge Livrozet. Lui est sorti de sa condition en lisant Marx ou Foucault. Mais il voit aujourd’hui ces jeunes délinquants qui ont la même façon de fonctionner que les capitalistes, et le même et unique but : s’enrichir. L’absence de conscience politique chez les prisonniers, ou chez les ouvriers, qui viennent du même milieu, le désole. Ces derniers votent Front national, embrassent le système même si celui-ci les exploite et s’ils en sont les victimes, et ça rend malade Livrozet.

Bien sûr, les mutineries dans les années 70 ont permis des améliorations. Bien sûr, il y a du chauffage en hiver et la peine de mort a été abolie. Mais une amie infirmière à Laxou m’a appris qu’une unité spéciale avait été créée à l’hôpital pour les gens qui sortent de prison, car on les individualise, lobotomise. Et puis dans les nouveaux établissements pénitentiaires, qui ont été construits bien loin des centres-villes (en face du quartier du Haut-du-Lièvre, alors que la désormais défunte prison Charles III était en plein centre), donc loin des yeux de la population qui ne risque plus d’apercevoir et donc de comprendre des mutineries, l’architecture a été pensée pour qu’il n’y ait plus de révoltes. Les améliorations ont au final toutes été dépassées par d’autres problèmes. Quand je finissais le montage du film, j’ai ainsi entendu qu’il y avait du bordel un peu partout en France chez les prisonniers. Il faut souligner l’augmentation constante de la population carcérale en France, du nombre des détenus, depuis les années 70 à aujourd'hui. On enferme toujours de plus en plus de monde. Alors que dans les pays nordiques, c'est l'inverse, les prisons ferment parce qu'elles se vident.

Dans les luttes sociales, il faut s’interroger sur comment le pouvoir réabsorbe, toujours et de manière pernicieuse, les révoltes et leurs conséquences. C’est une lutte permanente. »

 

L’enfermement mental

« Au final, ce qu’il reste, c’est la question de l’enfermement. L’avocat Henri Lerclerc, qui est très loin d’être un anarchiste - il a défendu DSK par exemple -, dit dans le film que la prison n’est pas réformable, et qu’elle restera toujours inhumaine. Elle déshumanise en effet tout le monde, les détenus comme les matons. Ces derniers, qui ont peur de perdre leur place, embrassent alors aveuglément l’autorité, la hiérarchie, comme les flics qui font le sale boulot dans la société. On retrouve les mêmes mécanismes que durant la Deuxième Guerre mondiale. »

Propos recueillis par S. Vagner
 

Synopsis du documentaire : Pour la première fois, entre septembre 1971 et fin 1972, des prisonniers déclenchent des révoltes collectives en France, prennent le contrôle de leurs prisons, et occupent les toits. Ils communiquent leurs revendications en s’adressant à la foule. Ce mouvement aura des conséquences importantes sur l’amélioration de leurs conditions. Avant cela, ils crevaient de froid, étaient battus, ne mangeaient rien, etc. Près de 40 ans après, ceux qui ont vécu ces mutineries, d’un côté des barreaux comme de l’autre, reviennent sur cette aventure humaine.

Sur les toits, Nicolas Drolc, Les films Furax et les Mutins de Pangée, 95 mn, 2014, disponible sur la boutique des Mutins de Pangée au prix de 18 euros - ou en VOD pour 4 euros seulement - ainsi que dans toutes les bonnes librairies (et les Fnac).


1 : Serge Livrozet est un écrivain français né en 1939 et qui a connu la prison à diverses reprises pour plusieurs cambriolages. Il est connu pour son combat contre les quartiers de haute sécurité, la peine de mort et son implication dans les mouvances anarchistes. Il a écrit De la prison à la révolte à sa sortie de prison en 1973, avant de rencontrer Michel Foucault avec qui il créera le Comité d’action des prisonniers (CAP). Un exemple de réflexions menées par le CAP et reprise dans le film par Serge Livrozet : « Les chaines des prisonniers ont un avantage, celui d’être plus visibles que celles qui retiennent les gens dans la société, dans une sorte d’enfermement psychologique. Les ouvriers ou classes sociales pauvres sont complices de leur propre enfermement. Tout est fait pour les abrutir, et ils n’écoutent pas, ne veulent pas en sortir. Comme depuis des millénaires, ils se font exploiter. » Serge Livrozet participera aussi au lancement du quotidien Libération.

2 : Suite à la fermeture de l'usine picarde Continental en 2009, Xavier Mathieu et d'autres collègues avaient retourné la sous-préfecture de Compiègne. David Pujadas, le soir sur le jité de France 2, lui demandait s'il regrettait ces violences et s'il lançait un appel au calme. Mais le délégué CGT refusa de se soumettre.

 

 

SOURCE / nouveaujourj.fr

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