Hommage à Bernard Maris

Publié le par dan29000

Nous sommes tous des neveux d’oncle Bernard

Publié le 10/01/2015 à 11h31
 

 

En ce sinistre 7 janvier 2015, l’humour et l’intelligence ont perdu plusieurs de leurs figures les plus emblématiques. S’il n’est bien évidemment pas question de hiérarchiser ces douze disparitions (et celles qui ont suivi jeudi et vendredi), nous souhaitons rappeler à tous le message délivré par notre collègue et ami économiste Bernard Maris, message que les compères caricaturistes d’oncle Bernard relayaient avec tant de justesse et de drôlerie dans les colonnes de Charlie Hebdo.

Atterré, Bernard Maris le fut bien avant de rejoindre la liste des signataires du premier manifeste des Economistes atterrés. En effet, à l’aube du capitalisme néolibéral qui vit la « science » économique basculer définitivement dans l’apologie de la finance spéculative, il fut l’un des premiers à partir en bataille contre cette pseudo-science. Il fit cela avec toute sa connaissance de l’intérieur de la discipline et avec un humour ravageur qu’il distillait chaque semaine dans Charlie Hebdo.

Car la bataille qu’il mena était double. D’abord contre ses pairs, dont beaucoup ne lui arrivaient pas à la cheville. Son livre « Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions » (éd. Albin Michel, 1990) dénonçait déjà, il y a 25 ans, les économistes « Diafoirus », les « gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles » (« Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles », éd. Seuil, Points économie, 2003) et leurs prétendues « lois » économiques enseignées dans toutes les universités.

Son « Antimanuel d’économie » (éd. Bréal, 2003, tome 1 : « Les Fourmis » ; 2006, tome 2 : « Les Cigales ») devrait à cet égard être une lecture obligatoire pour tous ceux qui, étudiants, citoyens et… économistes, veulent comprendre ce qu’est réellement l’économie.

Les antimanuels de Bernard Maris

Et pour lui, l’économie c’est principalement l’étude du partage de la richesse : de quoi est fait le gâteau ? Comment est-il partagé ? Qui tient le couteau ? Il s’opposait ainsi aux économistes « [qui] ont “ naturalisé ” l’économie, l’ont soumise à de pseudo-lois naturelles ou immanentes, pour éviter les sujets clés : qui fabrique l’argent permettant aux gens de vivre ? Qui crée l’opacité sur les marchés ? Pourquoi occulter le rôle néfaste et l’inefficacité des marchés ? Pourquoi occulter le rôle majeur joué par l’altruisme et la gratuité dans le processus économique ? Qui a intérêt à ce que le problème économique (le problème de la rareté) ne soit jamais résolu […] ? » (« Antimanuel d’économie », éd. Bréal, 2003, tome 1 : « Les Fourmis », p.19.)

Bataille pour la démocratie

Il mena aussi une bataille pour la démocratie en rendant accessible, par la voie de la dérision et du pastiche, la dénonciation précise du discours envahissant la sphère cathodique. Il participa à sa manière à la critique de l’austérité pour les pauvres et des largesses pour les riches, du capitalisme envahissant tout, du productivisme qui détruit humains et planète, et son argumentation en faveur de la réduction du temps de travail ne se démentit jamais.

Pédagogue hors pair et penseur iconoclaste, il n’a jamais cessé de défendre les positions de l’économiste anglais John Maynard Keynes qui, selon lui, « avait tout compris » (« Keynes ou l’économiste citoyen », éd. Presses de Sciences-Po, deuxième édition, 2007 ; avec Gilles Dostaler, « Capitalisme et pulsion de mort », éd. Albin Michel, 2009).

Sa vision « freudienne » de Keynes, combinée à ses sympathies pour Marx, l’ont conduit sur le chemin de la critique radicale du capitalisme. Pour lui, « la question n’est pas de “ refonder le capitalisme ”, comme il est dit un peu partout aujourd’hui. Elle est de savoir si on peut dépasser un système fondé sur l’accumulation indéfinie et la destruction sans limite de la nature » (« Capitalisme et pulsion de mort », p.140.).

Bernard Maris se demandait où étaient les nouveaux Keynes qui pourraient nous aider à ouvrir les yeux. Nul doute que lui-même y a beaucoup contribué. Et à l’heure où les siens se sont tristement clos un jour de barbarie, il revient à tous les neveux d’oncle Bernard de continuer d’user de sa liberté d’expression afin de faire entendre cette autre musique qui lui était si chère.

 

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