Espagne : Indignés, Podemos et syndicats espagnols

Publié le par dan29000

Quand les Indignés bouleversent le mouvement syndical espagnol

Le discours parfois antisyndical des assemblées ou des textes du mouvement du 15M[1] a sans conteste bousculé les instances incriminées et leur militants : « Pour certains, les syndicats font partie du problème et non de la solution » déplore ainsi l’un des responsables du STEM (Sindicato de trabajadores de la enseñanza de Madrid), petit syndicat minoritaire dans l’Enseignement, porteur d’une culture autogestionnaire[2]. Pour les syndicats, le fait d’être assimilés aux « institutions dominantes » par un mouvement social – qui plus est fortement médiatisé – a constitué une situation inédite, suscitant des controverses internes et obligeant les organisations à produire différents types de réponses. […]

Entre « marées » et grève générale : des modes d’action syndicale ajustés au mouvement des Indignés

 

 Des réponses institutionnelles ont été engagées dans les mois qui ont suivi le mouvement du 15M, dans un contexte de regain de la conflictualité sociale. De façon symbolique, l’une des décisions du congrès confédéral des CC.OO en 2013 a consisté à passer le nombre de secrétaires confédéraux de 40 à 13 et à créer un poste de « secrétaire aux mouvements sociaux ». Parallèlement, lors du congrès confédéral de l’UGT en 2013, des représentants de la « Plateforme sociale » créée avec des associations, et « non cette fois des ministres »[3], ont été invités à intervenir devant les délégués. Lancée le 24 avril 2012, cette plateforme sociale ou cumbre social pour « la défense de la protection sociale et des services publics » regroupe, outre les CC.OO et l’UGT, 150 associations qui agissent à partir d’un ancrage professionnel (médecins, infirmiers…) ou d’un intérêt spécifique (usagers, fédérations de parents d’élève…) dans le domaine de la santé et de l’éducation[4]. Les CC.OO et l’UGT, qui étaient à l’origine de cette initiative de plateforme, ont choisi d’apparaître à travers celle-ci afin de convoquer des actions contre les coupes budgétaires. Par exemple, lors de la grève générale du 14 novembre 2012, elles ont appelé à l’action sur les lieux de travail, mais c’est la plateforme sociale qui a convoqué les manifestations. Il s’agissait, par le recours à cet instrument relativement nouveau, même si les syndicats ont été parties prenantes en 2003 d’une plateforme contre la guerre en Irak, de donner des signes de changement, en privilégiant une dynamique de coalition avec des organisations de la société civile, et de mettre en avant une représentativité plus large.

Les deux confédérations ont également ajusté leur répertoire d’action. Alors même qu’elles étaient surtout engagées dans les arènes institutionnelles de la négociation et que le recours à la grève générale (c’est-à-dire la grève interprofessionnelle de 24 h) relevait d’un registre d’action relativement exceptionnel, elles ont diversifié leurs formes d’intervention et durci leurs options combatives. De façon unitaire, elles ont convoqué deux grèves générales, le 29 mars et le 14 novembre 2012. Entre 1975 et 2010, les deux confédérations n’en avaient organisé que cinq, et la dernière, celle du 29 septembre 2010, qui dénonçait déjà une réforme du marché du travail, et notamment l’assouplissement drastique des conditions de licenciement, n’avait rencontré qu’un succès limité face au gouvernement Zapatero et face à une intense propagande médiatique contre des syndicats accusés de rompre le consensus pour affronter la crise. La grève générale du 29 mars 2012 contre la réforme du marché du travail et contre les coupes budgétaires dans le secteur public a été, elle, particulièrement suivie, avec près de 10 millions de grévistes selon les syndicats, soit 77 % de la population active, et un soutien de toute l’opposition politique et sociale au gouvernement du PP[5]. Surtout, les manifestations qui ont eu lieu ce jour-là ont été les plus massives depuis celles qui avaient dénoncé la guerre en Irak, le mouvement des Indignés appelant notamment à rejoindre les cortèges dans plusieurs grandes villes, à « prendre la grève » (tomar la huelga)[6]. Cet usage répété de la grève générale à quelques mois d’intervalle manifeste une réelle inflexion dans la stratégie des confédérations syndicales, stratégie facilitée par l’arrivée de la droite au gouvernement national et par la dynamique de mobilisation initiée par les Indignés.

Les deux confédérations ont également appuyé des démarches d’initiatives populaires contre les coupes budgétaires et les expulsions de logement (en soutien à la Plataforma de Afectados por la Hipoteca). En plus de l’appel à la grève sur le lieu de travail, elles ont eu recours de façon plus systématique à la manifestation, via notamment ce que l’on a appelé le phénomène des « marées », qui leur a permis d’occuper de façon visible et symbolique l’espace public, en l’occurrence la ville : « marée verte », en référence à la couleur des tee-shirts des manifestants du secteur de l’Enseignement à Madrid en juillet 2011 ; « marée blanche » pour les agents du secteur hospitalier mobilisés tout au long des années 2012-2013 ; « marche noire » pour les mineurs et les différents cortèges qui ont convergé vers la capitale en mai et juillet 2012. Les jours de manifestation, plusieurs « marées » partaient de zones différentes dans Madrid pour se retrouver en un point central, et ce mélange de couleurs et de causes, qui désenclavait les enjeux sectoriels, contribuait à démontrer l’ampleur de la « marée citoyenne ». Une telle mise en scène de la multitude résonnait en écho avec le discours porté par le mouvement des Indignés, qui visait à englober le plus grand nombre de personnes. […]

15M

Des syndicalistes pour élargir les bases sociales des Assemblées

Ce renouvellement partiel des modalités d’action s’apprécie encore différemment à l’échelle locale. Malgré l’existence d’un discours critique sur la représentation syndicale, le mouvement des Indignés a été poreux au monde du travail. Les syndicats et leurs militants sont loin d’être absents des assemblées locales de quartiers lancées dans le sillage de l’occupation de la Puerta del Sol et qui continuent d’exister deux ans après celle-ci, à travers des assemblées générales et des commissions thématiques (sur les services publics, la santé, l’éducation…). En mai 2013, une soixantaine d’assemblées locales étaient encore actives dans l’agglomération de Madrid (ville et périphérie). S’ils ne jouent pas un rôle de premier plan dans ces réunions, les syndicalistes en assurent le plus souvent la logistique, en fournissant une salle ou en déposant, auprès des autorités, un parcours de manifestation. […]

La décision d’ancrer la dynamique des Indignés dans des assemblées de quartier a ainsi contribué à ce que des personnes ayant déjà une expérience militante – dont des syndicalistes – trouvent là un nouvel espace d’expression et d’engagement. Le resserrement progressif de la participation lié à l’exigence de suivi dans la durée s’est traduit par un retour sur des terres en quelque sorte plus balisées, arpentées par des militants avertis. […] Pour Angel Calle Collado et José Candón Mena, cette dernière [la mouvance du 15M] doit d’ailleurs être vue comme un espace de mobilisation plutôt que comme un mouvement en soi. En mai 2011, les rassemblements sur les places publiques étaient avant tout le fait d’une population jeune, étudiante, précaire ou au chômage, souvent issue des classes moyennes, fortement qualifiée et fortement déclassée dans l’emploi. Il y avait peu de personnes issues des classes populaires et très peu de travailleurs immigrés[7]. Ce constat mériterait d’être relativisé en fonction des transformations du mouvement du 15M, de l’investissement dans les quartiers populaires et dans les centres sociaux ou dans des mobilisations comme celle contre les expulsions de logement (à laquelle ont participé des familles latino-américaines, notamment équatoriennes). Pour autant, selon les auteurs, la composition sociale de la mouvance du 15M expliquerait en partie sa faible identification aux organisations du mouvement ouvrier, et ce malgré l’intégration de revendications liées au travail dans ses assemblées, et malgré son opposition aux coupes budgétaires dans les services publics. En cherchant à inclure le plus grand nombre, en refusant des appartenances jugées clivantes, le discours des Indignés assumerait le fait d’être sans référence de classe.

Cette lecture prend des allures de critiques dans l’analyse réflexive de certains syndicalistes. Leurs arguments sont multiples. Les uns, déjà présents dans les relations au mouvement altermondialiste des années 2000, concernent les implications d’une démocratie directe où chacun peut, indépendamment de toute idée de mandat dont il faudrait rendre compte, s’ériger en représentant d’un groupe donné sans avoir – contrairement aux syndicats – à prouver sa représentativité effective[8]. L’équivalence de parole donnée aux organisations représentées en dépit de leurs différences de poids est un principe de fonctionnement au sein des assemblées qui heurte les pratiques des syndicalistes[9]. L’absence de structure du 15M et le refus de toute forme organisationnelle un tant soit peu stabilisée iraient à l’encontre de ce qui leur apparaît comme un apprentissage démocratique effectif. D’autres arguments portent moins sur le fonctionnement interne du mouvement que sur son hétérogénéité. Selon d’autres encore, les Indignés se seraient focalisés sur la rue et non sur les véritables lieux du pouvoir, à commencer par l’entreprise. Cependant, il est intéressant de noter que ce type de discours s’accompagne également d’une valorisation de l’assemblée, en tant qu’élément du répertoire d’action hérité de la lutte contre le franquisme[10]. Ainsi, pour Alberto, militant du STEM[11], la pratique des assemblées de base renvoie à une tradition que portait le mouvement ouvrier ainsi que les luttes de quartier, et l’un des mérites du 15M consiste à l’avoir ravivée ; discours qui le conduit à envisager des continuités plutôt que des ruptures entre ces différentes formes de luttes sociales.

Sophie Béroud

Extraits du  numéro « Les conflits du travail dans le monde » de la Revue Critique  internationale,  n°65, 2014. Sophie Béroud, « Crise économique et contestation sociale en Espagne : des syndicats percutés par les mouvements sociaux? ». Le titre et les intertitres sont de TDL.

[1] Cette expression désigne la mobilisation qui a débuté par la convocation, via les réseaux sociaux, d’une vaste mobilisation le 15 mai 2011 dans une cinquantaine de villes du pays et qui s’est poursuivie par l’occupation de places publiques dont la Puerta del Sol à Madrid pendant quatre semaines. Le caractère inédit de ce mouvement, son succès en termes de participation et son écho international ont donné l’impression d’une révolte spontanée de la « rue », et ce d’autant plus qu’au sein des multiples assemblées qui se sont tenues sur la Puerta del Sol une tonalité critique a rapidement émergé pour réclamer une « démocratie véritable, maintenant » et dénoncer « ceux qui ne nous représentent pas ».

[2]. Cette étude s’appuie sur une dizaine d’entretiens que nous avons conduits lors d’un séjour de terrain à Madrid en mai 2013 auprès de responsables syndicaux au niveau confédéral (CC.OO et UGT), de responsables régionaux et locaux des fédérations de l’Enseignement (CC.OO Enseñanza, STEM Madrid, UGT), d’enseignants syndiqués impliqués dans la mobilisation (rencontrés notamment lors des assemblées convoquées pour le deuxième anniversaire du 15M et dans des assemblées de quartier) et de chercheurs. Entretien avec Alberto, l’un des responsables madrilènes du STEM, dans les locaux du syndicat, 27 mai 2013.

[3]. Entretien avec le responsable du service études UGT, siège confédéral de l’UGT, 28 mai 2013.

[4]. C. Vincent, « Espagne. Une tradition de concertation brisée par les politiques d’austérité espagnole », cité, p. 64.

[5]. Anton Moron, « Difficultés et perspectives pour le syndicalisme en Espagne », Les Mondes du travail, 12, 2012, p. 89-103.

[6]. Jeu de mots faisant référence à « tomar la plaza », « tomar los barrios », les mots d’ordre du mouvement des Indignés. Par « tomar la plaza » (occuper les places publiques), il faut entendre un appel à une citoyenneté active pour se réapproprier des espaces et des pratiques, dont la grève.

[7]. A. Calle Collado, J. Candón Mena, « Sindicalismo y 15M », art. cité, p. 162.

[8]. J. M. Antentas, « Sindicalismo y “movimiento antiglobalización” : distancias y divergencias », cité ; Loïc Moissonnier, « La participation des syndicats européens aux mobilisations altermondialistes : cohésion renforcée ou miroir de la diversité ? », Politique européenne, 27, 2009, p. 153-176.

[9]. H. Nez, « Délibérer au sein d’un mouvement social. Ethnographie des assemblées des Indignés à Madrid », art. cité, p. 91.

[10]. Vicente Perez Quintana, Pablo Sanchez Leon (coord.), Memoria ciudadana y movimiento vecinal, Madrid 1968-2008, Madrid, La Catarata, 2008.

[11]. Entretien avec Alberto, cité.

 

SOURCE / terrainsdeluttes.ouvaton.org

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