L'affaire des affaires, l'intégrale, une BD signée Denis Robert et Laurent Astier

Publié le par dan29000

«L’Affaire des affaires», journal intime d’une affaire jugée

 

 
 

« Si l'on m'avait dit ce jour-là : tu verras, tu en prends pour huit ans... Tu auras sur le dos des banques, une multinationale, une vingtaine d'avocats, le parquet luxembourgeois, un troupeau de journalistes... Franchement, j'aurais hésité à me lancer. » (Denis Robert, L’Affaire des affaires, T4, Justice, p.50, Dargaud 2011). 

 

 

CRITIQUE. Au lendemain de la sortie de L’Enquête, réalisé par Vincent Garenq avec Gilles Lellouche dans le rôle-titre, retour sur la série de romans graphiques (parue de 2009 à 2011 aux éditions Dargaud) qui constitue la colonne vertébrale du film : L’Affaire des affaires de Denis Robert et Laurent Astier (avec la participation de Yan Lindingre).

Paru en janvier 2009, L’Argent invisible s’ouvrait sur une scène de vacances à Hersonissos (Crête). On y découvrait en mai 2006 un Denis Robert en famille, loin de la France, loin de l'actualité, loin de l’emballement médiatique qui ne va pas tarder à se déchaîner. Dans cette scène d’exposition, on était encore dans un « avant » propice à l’écriture et aux apéros entre amis. Mais bientôt, les sollicitations de toutes sortes allaient pleuvoir : les demandes d’interviews, les coups de téléphones incessants, les convocations chez les juges, les assignations, les exploits d’huissiers. Dans cette mise en images de son histoire personnelle, Denis Robert est alors loin de penser à l’« après », ce moment qu’il appellera un jour de ses vœux. L’enquêteur est attaqué pour s’être intéressé d’un peu trop près aux secrets d’une société de compensation luxembourgeoise et aux dérives du système financier international. En posant des questions, il s’est invité dans les antichambres du pouvoir et les arcanes de « l’hyper finance ». C’est le début de l’affaire Clearstream.

Journaliste, romancier, essayiste, Denis Robert est animé d’une passion (obsédé, diront certains) sûrement née au cours de ses années passées à Libération au service société. Une passion qui prendra des formes diverses pour dénoncer la corruption, les malversations financières. Jusqu’à « jeter l’éponge », comme l’écrivait Philippe Descamps en 1996 dans Le Monde Diplomatique à propos d’un essai qui fera connaître Denis Robert auprès d’un plus grand public (Pendant les affaires, les affaires continuent, Stock). Un second suivra la même année (La justice ou le chaos, Stock, à l’origine de l’Appel de Genève), puis un film (Journal intime des affaires en cours, de Philippe Harel en 1998), plusieurs documentaires… Drôle de renoncement.

Plus tard et pendant près de dix ans, Denis Robert occupera le devant de la scène médiatique et judiciaire en tant qu’un des acteurs des procès Clearstream I & II. L’Affaire des affaires retrace cette décennie. Pris au premier degré, en tant que roman « sur trame autobiographique », c’est un polar à la française, dense, précis, documenté. Mais, sous un autre éclairage, il s’agit également d’un récit initiatique, un chemin de croix, une prise de conscience peut-être.

Le livre concentre son attention et son énergie sur le personnage principal, expose les doutes et les regrets, retrace les moments d’abattement et les petites victoires, le combat pour la vérité. Il ne veut pas réécrire l’histoire : il entend la relater. Rapporter les faits, les pensées, les allers et retours à Paris, comment son couple en a souffert, les échanges avec l’éditeur Laurent Beccaria, le travail d’enquête au quotidien et au long cours, les polémiques et les critiques de la sphère journalistique… Avec une subjectivité assumée.

Pour autant, didactique, historiographique et annoté (le livre contient les minutes des verdicts des jugements rendus au fil des ans), L’Affaires des affaires est une BD réaliste faite pour toucher un large public. Les lecteurs de bande dessinée dite « classique » s’y retrouvent, comme le lectorat davantage tourné vers les essais, vers l’actualité, vers le BD-journalisme. Avec plus de 700 pages, le duo Astier-Robert a dessiné et écrit un récit fleuve, loquace (au bon sens du terme), détaillé, usant de licences métaphoriques, de ruptures graphiques, jouant avec les analepses et les prolepses pour mieux illustrer les méandres dans lesquels Denis Robert a évolué.

L’Affaire des affaires permet de (re)plonger dans un pan de l’histoire de la Vème république. Une histoire qui croise celle d’un écrivain-enquêteur, tout à sa recherche de la vérité, certain de son bon droit, sûr de ses motivations et de ses intuitions. On touche alors à l’intime conviction : la volonté farouche de rendre compte, depuis leur centre, des rouages et des mécanismes de la corruption et des paradis fiscaux.

Dix années d’informations contradictoires, de soupçons divers jusqu’au plus haut sommet de l’État, dix ans de procédures et d’accusations de diffamation, de dénonciations anonymes couchés sur papier par Laurent Astier et racontées par Denis Robert. Avec en creux des réflexions sur l’argent, le travail de journaliste, sur la finance et ses dérives, sur les médias, sur l’amitié, sur les « prolos » spectateurs involontaires et impuissants, sur les magouilles, sur la politique. Dans L’Affaire des affaires, Denis Robert – campé par Gilles Lellouche dans L’Enquête – a le premier rôle. Dans la fiction comme dans la réalité, le journalisme, la liberté d’expression et le devoir d’informer partagent l’affiche avec des acteurs bien réels : Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin, le Général Rondot, Jean-Louis Gergorin, Imad Lahoud… Un imbroglio politico-financier qui à de quoi donner le tournis et dans lequel des barbouzes côtoient des présidents en exercice ou en devenir. Encore aujourd'hui, alors que l'affaire est entendue. Et jugée.

« L’Argent invisible », « Manipulation », « Justice » et « L’Enquête » (le second tome qui donne son nom au film) forment un quatuor aujourd’hui rassemblé dans une intégrale parue le 23 janvier. Quatre tomes. Quatre séquences d’une même histoire qui, dans une lecture a posteriori, aurait pu s’intituler « l’homme qui ne voulait pas être là ». Faut-il lire entre les lignes ? Par-delà les faits, la cabale médiatico-judiciaire, le retentissement du procès, les petites phrases (le mythique croc de boucher) et les coups bas, en filigrane, faut-il y voir un mea culpa ? Comme si, des années plus tard, alors que la tempête s’est enfin calmée et que le droit a donné raison au lanceur d’alerte, le journaliste-écrivain avait à rebours déposé les armes. Rien n’est moins sûr. Dans L’Affaires des affaires, s’il ne règle pas de comptes, Denis Robert égratigne et renvoie leurs critiques à ses contempteurs ; sans se déjuger, il parle de ses méthodes et de son droit à l’erreur ; de ce qu’il a enduré et de ce qui lui a valu mises en examen, procès(1), condamnations et relaxes(2).

L’Affaire des affaires est un livre complet et complexe qui balance entre polar économique, BD reportage et journal intime. Et s’il se conclut de manière légèrement emphatique et bravache (quoique nécessaire et compréhensible), il est l’œuvre d’un écrivain, Denis Robert, qui de son propre aveu, n’a jamais fait un ‘bon journaliste’, parce qu’il passe trop de temps à rêver à une vie meilleure…

 

 

  • L’Affaires des affaires, L’Intégrale – De Denis Robert et Laurent Astier (avec Yan Lindingre) – 710 pages – Dargaud, 34,90€
  • Les 4 tomes parus : « L’Argent invisible », « L’Enquête », « Manipulation », « Justice » – De Denis Robert, Laurent Astier (avec la participation de Yan Lindingre), Dargaud (2009-2011).

Prolonger : Interview de Denis Robert à l'occasion de la sortie de L'Affaire des affaires

 

(1)Ces procès concernaient Révélation$, La Boîte noire, et Les Dissimulateurs, ouvrages de Denis Robert (éditions Les Arènes), objets principaux du litige.

(2) En février 2011, après 10 ans de procédures, Clearstream perd tous les procès contre Denis Robert. Se fondant sur l’article 10 de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, la Cour de Cassation a explicitement reconnu « l’intérêt général du sujet» et le « sérieux de l'enquête » de Denis Robert.

 

SOURCE / MEDIAPART

Publié dans lectures

Commenter cet article