Généalogie de la dette publique grecque depuis 2000

Publié le par dan29000

Chronique d’une tragédie grecque

 

17 mars par Anouk Renaud

 

Notre histoire commence au début des années 2000. La dette publique grecque - d’abord héritée de la dictature des colonels et qui a ensuite permis, au cours des années 90, de combler les baisses d’impôts sur les sociétés et les hauts revenus |1| - s’élève alors à 100 % du PIB.

2001

La Grèce rentre dans la zone euro |2|

Dès lors, les banques privées européennes (allemandes, française, italiennes, belges…) augmentent les prêts qu’elles accordent à la Grèce, à ses ménages et à ses entreprises, la monnaie commune facilitant ces crédits. D’autant que, maintenant que la Grèce est membre de l’euro zone, les banques sont persuadées - à juste titre - qu’en cas de défaut les autorités européennes devront intervenir. La Grèce contracte donc des emprunts à des taux plutôt avantageux. Le recours à l’endettement résulte également du manque à gagner pour les finances publiques dû à la sortie illicite de capitaux et aux cadeaux fiscaux faits à une minorité de privilégiés. |3|

A quoi a servi l’argent de ces emprunts ? La Grèce a, entre autres, continué à acheter énormément de matériel militaire allemand et français. |4| Elle a financé les infrastructures pour les Jeux Olympiques de 2004, qui se sont avérées bien plus coûteuses que prévu. |5| Une partie de cet argent a également permis de rémunérer les multinationales étrangères (comme Siemens) dans le cadre de contrats commerciaux, qu’elles obtenaient grâce à de confortables pots-de-vin versés aux élites grecques.

2007-2008

La FED (la banque centrale états-unienne) met à disposition des banques privées américaines et européennes des liquidités à des taux d’intérêt très bas (entre 0 et 0,25 %).

Avec ces liquidités, ces banques investissent dans les pays périphériques de la zone euro (à savoir la Grèce, l’Espagne, le Portugal…), autant dans le secteur privé qu’auprès des entités publiques. Grâce aux taux plancher de la FED, les banques vont pouvoir prêter à des taux bas mais qui leur permettent malgré tout de faire une marge importante. La Grèce continue donc à être inondée de prêts et l’endettement public explose.

La crise des subprimes qui sévit outre-Atlantique ne ralentit pas ces investissements. Les banques savent pertinemment que ces crédits très rentables sont également très risqués, (tant la Grèce est abreuvée de prêts), mais elles n’en font guère état et savent qu’elles seront sauvées en cas de défaut de la Grèce. En 2008, la dette grecque représente 105,4 % de son PIB.

2010

Le défaut de paiement de la Grèce devenant de plus en plus probable (la dette est désormais à 140 % du PIB), les investisseurs demandent des taux d’intérêts bien plus élevés pour l’achat de titres de la dette grecque.

Le problème c’est que la Grèce a besoin de ces nouveaux emprunts pour rembourser les anciens… Ne parvenant plus à se financer à des taux raisonnables sur les marchés, la Grèce est au bord du défaut de paiement.

Avril 2010

Le gouvernement grec demande l’assistance du Fonds monétaire international.

Mai 2010

La Troïka (la Banque centrale européenne, le Fonds monétaire international et la Commission européenne), chargée par l’Eurogroupe de contrôler les pays surendettés, signe un mémorandum avec la Grèce. Cet accord prévoit l’octroi d’un prêt de 110 milliards d’euros à la Grèce, sous réserve que celle-ci remplisse deux conditions |6| :

1) Utiliser ce prêt pour rembourser les créanciers de la dette, qui sont alors en majorité des banques françaises et allemandes. |7|

2) Appliquer des réformes structurelles.

Précisons que ces 110 milliards se répartissaient entre le prêt du FMI (30 milliards) et les prêts bilatéraux débloqués par les pays européens (80 milliards). En violation du droit européen et de la Constitution grecque, les parlements européens et grecs n’ont pas été consultés pour la signature du mémorandum.

Avant la signature du mémorandum, plusieurs membres du FMI |8| expriment leurs réserves sur les conditions appliquées à la Grèce. En effet, selon eux, les réformes imposées vont détruire l’économie du pays et ne permettront jamais à la Grèce de s’en sortir. Or, selon les statuts du FMI, une « aide » ne peut être débloquée que si elle permet de réduire l’endettement d’un pays. Ces mêmes membres ont ainsi préconisé d’alléger la dette. Mais restructurer la dette grecque signifiait une perte d’argent conséquente pour les banques européennes. L’Allemagne et la France - poussées par leurs banques et soutenues par les États-Unis (rappelons que les banques européennes étaient engagées auprès des banques américaines et de la FED) - ont donc tout fait pour éviter une réduction de la dette grecque. Le règlement du FMI a été modifié, pour l’occasion, en ajoutant une clause qui autorise l’institution à octroyer un prêt à un État membre, dont la dette est insoutenable. |9| Sachant très bien que la Grèce ne rembourserait jamais le prêt qu’elle allait lui faire, la Troïka a tout de même fait crédit à un État insolvable pour éviter des pertes aux grandes banques privées. Le gouvernement grec a également en collusion avec Dominique Strauss-Kahn -alors directeur du FMI- aggravé sciemment ses comptes publics pour permettre l’intervention de la Troïka.

Les mesures à appliquer en contrepartie du prêt touchent alors de nombreux domaines : privatisation des entreprises publiques, licenciement de fonctionnaires, démantèlement du droit du travail, diminution des allocations sociales, vente du patrimoine naturel… Pour être sûr que ces réformes soient mises en œuvre, le prêt est versé par tranches. 23 tranches sont prévues. Autrement dit, les hauts-fonctionnaires de la Troïka jugent des réformes en cours et s’ils estiment qu’elles vont dans le bon sens, la tranche suivante est débloquée. Ces bureaucrates non élus vont même jusqu’à réécrire les lois si elles ne leur conviennent pas, toujours en imposant cette ingérence grâce au versement incertain de la tranche suivante…

Résultat de cette première intervention de la Troïka ? Sous couvert du « too big, too fail », les banques européennes sont en partie remboursées, les États européens et les institutions financières deviennent les nouveaux créanciers de la Grèce et le peuple grec est prié de rembourser cet argent en s’asseyant sur ses conquêtes sociales.

Entre fin 2010 et 2012

Les banques qui détiennent toujours des titres grecs essayent de s’en débarrasser en les revendant sur le marché secondaire (le marché de seconde main de la dette). Mais qui rachètent ces titres qui ne valent plus grand chose ? D’une part, la BCE (Banque centrale européenne), qui les rachète aux banques à un prix bien plus élevé que leur valeur sur le marché. D’autre part, des banques privées grecques et chypriotes qui investissement également dans la dette grecque. En effet, la BCE – à la même période (à partir de mai 2010) – accepte les titres de la dette grecque comme collatéraux (c’est-à-dire comme garanties) en échange de liquidités.

2012

Malgré les politiques d’austérité censées diminuer la dette grecque, celle-ci ne désemplit pas… bien au contraire ! Elle se monte alors à 171,3 % du PIB. La Troïka, accompagnée cette fois-ci du Fonds européen de stabilité financière (FESF) |10|, signe avec la Grèce un deuxième mémorandum. Celui-ci consiste en un second prêt de 130 milliards d’euros, aux conditions suivantes :

1) Restructurer la dette publique grecque.

2) Utiliser ce nouveau prêt pour recapitaliser les banques grecques.

3) Poursuivre les politiques d’austérité.

Maintenant que l’argent des banques françaises et allemandes n’est plus en jeu, la restructuration est acceptée par les mêmes institutions financières qui la refusaient deux ans plus tôt. Toutefois, ces dernières décident de restructurer uniquement les créances privées, ne touchant pas aux titres grecs qu’elles ont contractés en 2010. Officiellement, c’est une diminution de 53,50 % à l’égard des créanciers privés qui s’est opérée. En réalité, ils ont largement gagné au change. D’une part, ils se sont débarrassés des anciens titres grecs contre de nouveaux émis par le FESF (bien plus sûrs) et d’autres obligations grecques de plus longue maturité. Et cela à très bon prix ! Ils ont obtenu 46,5 euros pour des titres qui n’en valaient plus qu’entre 15 et 30 euros sur le marché secondaire. D’autre part, ils ont reçu bien plus que ce qu’ils n’ont daigné « sacrifier » au moment de la restructuration. Que ce soit en cash ou en futures rentrées d’argent. |11|

Les fonds de pension et les banques grecs possédant une importante part de la dette publique, eux, sont les plus touchés. A tel point, que la Grèce se voit forcée (par la Troïka notamment) de recapitaliser les banques, laissant en revanche les fonds de pensions et dans leur sillon les placements des retraités grecs s’écrouler. Le sauvetage des banques grecques se fait via le Fonds hellénique de stabilité financière (FHSF) qui va injecter 58,2 milliards dans les banques grecques. Bien que le FHSF détienne une grande partie du capital (de 35 % à 67 %) des quatre grandes banques grecques sauvées, il n’en demeure pas pour autant un actionnaire de poids. En effet, selon les statuts du FHSF, celui-ci doit avoir mis plus de 90 % du capital d’une banque pour espérer disposer d’un droit de regard et de décision significatif, bref pour que la banque soit nationalisée. C’est sans compter que dans ces conditions (auxquelles s’ajoute la santé fragile des banques grecques) l’Etat ne reçoit que de faible dividendes ne permettant absolument pas d’amortir le coût du sauvetage bancaire.[Xavier Dupret, op.cit, p.7-8]]

2015

Résultat des courses ? La dette grecque est désormais détenue à 80 % par des entités publiques que sont, dans l’ordre, le FESF (devenu le MES), les États européens, le FMI et la BCE, et elle s’élève à 175 % du PIB.

Les conséquences des réformes structurelles exigées par la Troïka sont désastreuses : explosion du taux de chômage à 30 % (60 % chez les jeunes), chute de de 25 % du PIB, baisse du salaire minimum de 751 à 586 euros, baisse généralisée des salaires de 38 %, des retraites de 45 %, violation du droit de grève, augmentation de la répression, fermeture d’hôpitaux, réapparition de maladies disparues, augmentation des dépressions, des sans-abris et des suicides…

Et tout ça pour quoi ? Pour rembourser une dette initialement illégitime et odieuse amplifiée par le sauvetage indirect des banques françaises et allemandes. |12| Ironie du sort, c’est qu’en plus d’être injustes, les politiques d’austérité ne fonctionnent absolument pas.

Le peuple grec se voit condamné à rembourser une dette qui n’est pas seulement insoutenable, mais qui n’est aussi pas la sienne. Alors oui, l’histoire grecque de ces dernières années a des allures de tragédie. A un détail près toutefois : les politiques de la Troïka ne sont pas un coup du sort ou la manifestation d’une fatalité indépassable. Elles constituent bien des choix politiques délibérés et pris en connaissance de cause, dans l’intérêt particulier des élites européennes comme grecques.

Fort heureusement, une deuxième histoire est sur le point de commencer. Ce 17 mars, la présidente du parlement Grec, Zoé Konstantopoulou vient d’annoncer la création d’une commission d’audit afin d’identifier le caractère odieux, illégal et/ou illégitime de la dette grecque. Le CADTM prendra un rôle actif dans cette commission d’audit en diffusant un maximum d’information vers le public belge et international pour le sensibiliser, certes, mais aussi et surtout pour qu’il joue un rôle significatif dans ce deuxième acte, dont le dénouement dépendra beaucoup de luttes qui seront menées dans chaque pays soumis à la dettocratie.

Notes

|1| Eric Toussaint et Damien Millet, AAA : Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, 2012, pp. 110-114

|2| Notons que pour satisfaire aux exigences d’entrée dans l’eurozone, le gouvernement grec de l’époque a maquillé ses comptes grâce aux services de la banque Goldman Sachs.

|3| Selon l’ONG, Global Financial Integrity, les sorties illicites de capitaux pour la période 2003-2009, s’élèvent à plus de 200 milliards d’euros. Le manque à gagner pour l’État grec est estimé à 55 milliards, l’équivalent d’une année de recettes budgétaires.

|4| La Grèce compte alors le plus important budget militaire des États membres de l’OTAN.

|5| Le comité olympique international avait établi un budget de 1,3 milliard de dollars, alors que le coût réel dépasserait aujourd’hui les 20 milliards. Cf. Eric Toussaint et Damien Millet, op.cit., p.111

|6| Les deux mêmes conditions qui ont été imposées aux pays du Sud par le FMI lors de la crise de la dette dans les années 1980.

|7| En 2009, les banques privées françaises et allemandes détenaient à elles seules 50 % de la dette publique grecque. 80 % de la dette grecque étaient en fait aux mains de banques privées de 7 pays de l’Union européenne. Cf. Eric Toussaint, Si un gouvernement Syriza appliquait à la lettre un règlement de l’UE sur la dette : http://cadtm.org/Si-un-gouvernement...

|8| Notamment les directeurs exécutifs du Brésil, de la Suisse, de l’Argentine, de l’Inde, de l’Iran, de la Chine et de l’Égypte

|9| Voir : http://blogs.wsj.com/economics/2013... Et voir le documentaire d’Arpad Bondy et Harald Schumann, « Puissante et incontrôlée : la Troïka », ARTE, 2015

|10| Le FESF a été créé en 2010. Il se finance en émettant des obligations sur les marchés et octroie des prêts aux États de la zone euros en contrepartie desquels ceux-ci doivent appliquer des plans d’ajustement structurel. En 2012, il est remplacé par le Mécanisme européen de solidarité (MES).

|11| Lire l’analyse détaillée de Xavier Dupret, « Restructuration de la dette grecque. Bénéfice sur toute la ligne pour les créanciers... »,mars 2015 : http://www.acjj.be/IMG/pdf/150309gr...

|12| Selon une étude d’ATTAC Autriche, 77 % des deux prêts de la Troïka sont allés directement aux banques. Au final, seulement 1 euro sur 5 de ces soi-disant « plans d’aide » ira dans les caisses de l’État grec (et pour de l’achat militaire, entre autres). https://france.attac.org/nos-idees/... Selon Jubile UK ; ce sont 90% qui sont allés directement aux banques... : http://jubileedebt.org.uk/press-rel...

 

 

SOURCE / CADTM

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