Bretagne, Pointe de la Torche : la beauté massacrée

Publié le par dan29000

Pointe de la Torche : la beauté massacrée

 

La Pointe de la Torche ? Une merveille ! Hum, tu parles ! Un dépotoir, oui, voilà tout ce qu’elle est devenue aujourd’hui.

Ici, nous allons vous parler d’un coin de terre que nous aimons tendrement. En moins de quarante ans, et à une allure toujours plus rapide, la Pointe de la Torche, autrefois magique, a été violée et dépecée sur l’autel du tourisme et de l’agrobusiness.

 

Côté tourisme…

Attention : ne pas toucher au tourisme ! Le sujet est tabou et rarement transgressé, y compris par les écologistes, dans la mesure où abondent ici les gens qui ont un logement à louer, l’été. Transgressons donc gaiement car le tourisme, c’est un fait, est prétexte à toutes les destructions et autres « aménagements » de la nature.

Côté tourisme donc – tous les dépliants dédiés à cette industrie vous le diront – la Pointe de la Torche, c’est le « paradis des surfeurs ». Il faut dire qu’il y en a des légions.
Il y a quelque quarante ans, on pouvait se baigner à la Torche, rien qu’avec les oiseaux au-dessus de la tête. Sans rien d’autre, pas même un maillot. Cette plage immense, ces mille éclats de coquillages encastrés dans le sable, ce ciel tourmenté, donnaient envie de s’abandonner à toutes les voluptés.
Allez vous baigner à poil aujourd’hui, à la Torche ! Je ne donne pas cher de vos os avec le nombre de surfers au mètre carré ! Gare aux fractures ! Paradis des surfers ? Peut-être… Mais paradis pour eux seuls, alors. Les autres, les contemplatifs surtout, ont dû se rhabiller et céder la place.

La plage de la Torche n’est plus une plage. C’est une salle de sport. Car « Sur le sable, les chars à voile déambulent au gré du vent. On peut alors s’arrêter un moment pour les admirer. » C’est la mairie de Plomeur qui le dit. Pour les mots croisés, la rêverie, la bronzette, il faudra chercher ailleurs.

Au fait, est-il bien normal qu’une seule catégorie de personnes, qu’une seule activité s’impose et s’octroie ainsi tout un territoire ?

Peu à peu, tout s’est organisé autour des activités sportives. Aux surfers pour le plaisir ont succédé les surfers de concours, les championnats faisant venir le touriste et remplissant les caisses. Une école de surf s’est installée. La spirale infernale était lancée : on a « aménagé » la Torche avec un petit parking bétonné, des crêperies, des cafés… pas encore un centre commercial mais ça en prend le chemin. Tout pour l’humain. Tout pour le fric. Que la nature dégage !
Bien sûr, il y a des bagnoles partout. Et quand vient la « fête des fleurs » (nous y arrivons quelques lignes plus bas), qui draine des milliers de personnes, c’est encore pire. Multiplication des voitures par dix. Multiplication des gens par dix dans les buvettes… commandes qui tardent à venir… stress du personnel, agacement des clients… engueulades. On se croirait le 15 août à Deauville.

Côté agrobusiness…

Nous sommes en mars et, comme chaque année, c’est bientôt la « fête des fleurs », à la Pointe de la Torche. C’est donc l’occasion pour nous de vous parler de cette catastrophe locale et totale qui a pour nom bulbiculture intensive.

Pendant un mois – en ce moment ! – d’immenses champs de tulipes, d’iris et de jacinthes sont donnés en spectacle aux promeneurs. Or, derrière le clinquant des couleurs, se cache la destruction pure et simple d’un lieu sublime, à coups de pesticides, de détournement de ruisseaux, et de harcèlement des rares riverains capables de tenir tête aux pollueurs.
Et ceci en toute impunité. Avec la complicité des élus. Parce que ça rapporte du fric à la commune.

Le massacre a commencé au début des années 80. À cette époque, trois familles de bulbiculteurs très intensifs (une famille angevine et deux familles hollandaises) s’installent à deux pas de la Pointe de la Torche… « attirés par les sols sablonneux et le climat maritime »… c’est toujours la mairie de Plomeur qui le dit. C’est à dire par l’appât du gain. Les conditions climatiques vont, en effet, permettre à ces bulbiculteurs de faire arriver leurs produits sur les marchés des Pays-bas bien plus tôt que leurs collègues hollandais.

Le grand gavage de la terre par les engrais et les pesticides commence donc.
Les pollutions, les nuisance sonores, les problèmes de santé ne tardent pas à apparaître et les riverains protestent.

Ils se groupent en une association : Mouezh an douar. Les écologistes d’« Eaux et Rivières de Bretagne » et de « Bretagne Vivante » les rejoignent dans le combat. Une bataille juridique commence qui va se révéler interminable et très décevante. Les pollueurs jouissent, en effet, du soutien des élus locaux, s’en vantent, sont particulièrement arrogants, dénués de tout scrupule, méprisants envers la population locale. De loin en loin, les illégalités sont constatées mais les condamnations – quand il y en a ! – sont minimes. Les bulbiculteurs – qui détruisent mais rapportent des sous – semblent intouchables.

Rien d’étonnant à cela : nous avons affaire à des gouvernements qui, malgré leurs beaux discours, ne jurent que par l’agriculture productiviste et l’on a vu à l’oeuvre bien des fois cette extrême tolérance envers les agro-industriels, ces jours derniers encore, à Sivens.

À partir de 2010, des manifestations sont organisées pendant la « fête des fleurs » par le collectif écologiste du Cap Sizun « Alerte à l’ouest ». Elles rassemblent de quelques centaines à trois mille personnes, suivant les années. En 2012, le parcours de la manifestation – elle passe devant les bulbiculteurs – est interdit par la Préfecture, qui cède aux menaces de la FDSEA (comme toujours, sous le prétexte de  protéger les manifestants). Le trajet est donc modifié à la dernière minute mais les manifestants trouveront quand même le moyen d’aller libérer leur colère devant les établissements Kaandorp.

C’est que les méfaits des bulbiculteurs de la Torche ont été nombreux et graves, au fil des ans. Voici les principaux…
1) Trop d’eau ou pas assez…
Il se trouve qu’à la Pointe de la Torche, il pleut en hiver. Il se trouve aussi qu’il pleut beaucoup moins entre mars et octobre (si si !)
Quel dommage pour les bulbiculteurs car, voyez-vous, ils souhaitent justement donner à leurs bulbes beaucoup d’eau entre mars et octobre et les préserver de trop d’humidité en hiver. Hé oui : la bulbiculture intensive est très très gourmande en eau mais, en même temps, il ne faut pas que les bulbes pourrissent. Le climat de la Torche serait-il finalement moins idyllique que prévu ?
Qu’à cela ne tienne ! Nos bulbiculteurs creusent des fossés de drainage qui évacueront l’eau en surplus en hiver dans les fossés communaux. Et tant-pis s’il y a tellement d’eau qu’elle inonde les propriétés des riverains.
Entre mars et octobre, ils ont trouvé la solution : ils pompent dans les étangs (l’étang de Roz-An-Tremen a été mis à sec en 2005 et en 2006, entraînant bien sûr la mort des animaux qui y vivaient), ils détournent des ruisseaux.

« Le 1er mars 2004, un exploitant n’a pas hésité à construire, sur le ruisseau permanent de La Torche, une digue de 4 m de haut sur 10 m de long, constituée de déchets de cultures et de compost urbain […]. Le ruisseau a été détourné, sans autorisation, sur plusieurs centaines de mètres à travers la dune et les saccages dunaires avec une pelle mécanique, y compris sur le site classé de La Torche, ont été considérables. Non stabilisé, le sable des berges du nouveau ruisseau s’est effondré en colmatant complètement le ruisseau en aval, sur 70 cm de profondeur. La préfecture a engagé une procédure de mise en demeure de remise en état des lieux et de rétablissement du cours d’eau dans son ancien lit, à l’encontre de l’exploitant. Le site a été « remis en état », le 16 juin seulement, ce qui a occasionné à nouveau des dommages importants à la dune. » (extrait du bulletin n° 138 d’Eaux et Rivières de Bretagne, hiver 2007).

Plainte d’Eau et Rivières de Bretagne et de Bretagne Vivante… 3 000 euros d’amende. Autant dire RIEN pour les coupables.

2) Comment augmenter les surfaces cultivées pour augmenter les bénéfices…
Pour agrandir les parcelles, c’est tout simple : ils labourent les petits chemins, suppriment les haies et les talus, s’installent même en milieu dunaire et jusque sur les terrains du Conservatoire du Littoral.

3) Un compost… d’ordures ménagères non triées
Les bulbiculteurs utilisent du compost, notamment pour retenir davantage l’eau d’irrigation. Le problème est que ce compost est obtenu à partir d’ordures ménagères brutes où l’on retrouve pèle mêle notamment des cotons-tiges, des stylos, des morceaux de verre. L’odeur de ce compost est atroce. Se détendre au jardin ? Y étendre son linge ? Vous n’y pensez pas !

4) Pesticides à tout va et à tout vent !
Les plantes à bulbes de la Pointe de la Torche sont noyées de pesticides. Ils débordent de partout. Il faut dire qu’on s’en donne les moyens en les pulvérisant jusque dans les fossés le long des routes, près des étangs, par grand vent jusqu’à 7 beaufort ou encore les jours de pluie. On comprend sans peine que les molécules de pesticides ne s’arrêtent pas à la frontière des champs des bulbicuteurs…
Le bouquet ? La cerise sur le gâteau ? L’utilisation de pesticides interdits en France !

5) Brûlages polluants
Officiellement l’été (en fait bien plus souvent que ça), les fanes d’iris, difficilement dégradables, sont brûlées en plein champ, et ceci sans surveillance. Elles dégagent des fumées irritantes qui envahissent les jardins, les maisons et toutes les paires de poumons. Parfois, faute de surveillance, l’affaire tourne à l’incendie (longue intervention des pompiers en novembre 2005).

6) Du bruit, en plus !
Après la récolte, les bulbes sont séchés avec des ventilateurs. Ces ventilateurs dépassent en termes de bruit la norme autorisée. On l’aura compris : les bulbiculteurs n’ont que faire de gêner qui que ce soit. De plus, prévus pour être utilisés dans des hangars, ces ventilateurs sont installés… dehors ! et fonctionnent… même la nuit ! Une cinquantaine de ventilateurs, tout de même… Pour dormir, vous avez toujours le recours des somnifères ou des boules Quiès, boules Quiès à garder à portée de main car vous en aurez aussi besoin au jardin, en journée…

désoléevoileintégralEt la santé des riverains ?
Démangeaisons, éruptions cutanées, nausées, saignements de nez, difficultés respiratoires, toux, oppression, voile oculaire, vertiges, malaises sont au rendez-vous lors des pulvérisations qui sont effectuées parfois jusqu’au ras des habitations. Beaucoup de riverains ont préféré partir, au fil des années. Quant à ceux qui restent envers et contre tout, ils subissent provocations, intimidations, menaces dès lors qu’ils osent se plaindre.

À l’heure actuelle, bon nombre de ces pratiques sont toujours à l’honneur : talus défoncés pour évacuer l’eau des parcelles, pompage dans les étangs, pesticides pulvérisés au ras des maisons, par grand vent, près des étangs, les jours de pluie ou de brouillard, ventilateurs installés à l’extérieur…

Bien sûr, autour de la zone, ni alouettes ni escargots, une densité d’oiseaux nicheurs en moyenne huit fois moins élevée qu’ailleurs. « Les passereaux insectivores des pelouses dunaires, comme le pipit farlouse ou l’alouette des champs, voient leur population décliner, et la spectaculaire huppe fasciée a récemment disparu de la baie d’Audierne. » (extrait du bulletin n° 11 de Bretagne Vivante, 2006).

De temps à autre, les opposants à ces pratiques criminelles obtiennent de petites (trop petites) victoires. En décembre 2012, par exemple, les bulbiculteurs ont été condamnés à 3000 euros d’amende, dont 2000 avec sursis.
Le 13 décembre 2012, on pouvait lire dans le Télégramme de Brest : « Hier, trois bulbiculteurs de la pointe de la Torche (Finistère) devaient comparaître devant le tribunal de Quimper pour utilisation de pesticides non homologués. Au lieu d’un procès en correctionnel, une autre option a été privilégiée : la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC). »

C’est qu’il ne faudrait tout de même pas traumatiser les bulbiculteurs en leur faisant honte en public ! Cela a donc eu lieu loin des clients potentiels. Mais pour cela, il a d’abord fallu que les accusés reconnaissent leur culpabilité (sic).

Bon… On paye (on peut) et on continue.

Le regard de la mairie de Plomeur n’est pas le même que le nôtre : « Depuis le début des années 80, fleurissent en baie d’Audierne des fleurs de jacinthes et de tulipes faisant éclater leurs couleurs sur les terres de la Palue auparavant abandonnées. ». Car, pour ces gens, une terre qui vit sa vie de terre, tranquillement, sans être utilisée pour des besoins humains, est forcément une terre « abandonnée ».

Chaque année, les médias (télévisions, journaux) mettent la gomme pour faire un maximum de publicité à cet événement mortifère. Chaque année, des milliers de gens tombent dans le panneau et, pour une journée où ils se retrouveront tous en tas, avec le même sourire stupide au milieu des mêmes fleurs polluées, acceptent joyeusement de donner leur argent pour que les pesticides continuent de coloniser le cordon ombilical des gamins à venir.

Ajoutons qu’à moins d’aimer le style « Rien qui dépasse, j’veux voir qu’une tête », on ne peut que trouver très laides ces fleurs en immenses bandes uniformes, bien dans l’esprit d’une époque qui ne supporte la nature que « dressée ».
Reste que même si c’était magnifique, il faudrait s’y opposer. Et de toutes ses forces !

À dresser ce consternant état des lieux, on se dit que, si les choses allaient normalement, ça aurait dû péter depuis longtemps, non ?

Quelles leçons en tirer ?
Mais c’est que le pouvoir des élus et celui – surtout – de l’argent est énooorme ! La collusion est totale – on peut à peine parler de collusion… en fait, c’est le même monde – entre la FNSEA et l‘État (et tous ses niveaux : préfectures et autres). Les gouvernements ne font rien dans le domaine de l’agriculture sans l’avis de Xavier Beulin. Que vous ayez voté à droite, à gauche ou au milieu, vous avez voté Xavier Beulin.
S’opposer à l’agriculture industrielle c’est s’opposer à une force colossale. Quand les préfectures défont systématiquement les décisions des juges (voir notre article sur le bagne pour cochons de Trébrivan), il faudrait être aveugle pour ne pas voir que l’État fait appliquer ses lois uniquement quand ça l’arrange et que le deux poids-deux mesures est la règle dans notre belle oligarchie. La loi n’étant pas la même pour tous, lutter sur le plan juridique s’avère souvent inutile et toujours frustrant. On comprend dès lors que l’on puisse décider d’occuper les coins de terre en danger, que l’on s’y installe pour empêcher physiquement qu’ils ne soient détruits. Quoi faire d’autre ? On comprend aussi pourquoi le pouvoir ne peut pas le tolérer, pourquoi ces luttes là sont parmi les plus féroces et les plus difficiles.

Qu’est-ce qu’on pourrait bien faire pour détruire La Torche tout à fait ?

Il faut croire que tout cela n’était pas suffisant. Pour que le sacrifice de la Torche soit complet, le 11 mars 2014, une demande a été déposée à la mairie de Plomeur pour la construction d’une usine de méthanisation sur 87 725 mètres carrés, au lieu-dit Kerveret.

Mais ceci est une autre histoire (quoique…) que vous pourrez découvrir dans un prochain article.

En attendant, vous pouvez agir :
rétablissez la vérité auprès de vos familles, de vos amis… laissez des messages de protestation sur les sites qui font de la publicité pour cet événement… Appelez au boycott de « la fête des fleurs » !

Pour Aller plus loin…

Documents à télécharger:

Dites-le avec des fleurs ! : pdf

Bulbiculture à La Torche : le revers de la médaille : pdf

 

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Merci au site La feuille mutine, un site que nous conseillons vivement à tous nos lecteurs...

Publié dans environnement

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