Campagnes solidaires : l'utilisation des travailleurs saisonniers migrants

Publié le par dan29000

CAMPAGNES SOLIDAIRES

 

« Une main d’œuvre qui arrive rapidement, toujours disponible le dimanche »

Travailleuses polonaises dans une serre de fraisiers en Lot-et-Garonne : en 2012, environ 1.500 Polonais travaillaient dans le départements, notamment 700 dans le secteur de la fraise.



09.04.2015 Tous les mois découvrez un article de Campagnes Solidaires. Ce mois-ci, un article sur l'utilisation de travailleurs saisonniers migrants en Lot-et-Garonne.
 


 

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Dans les exploitations fruitières et légumières intensives du Lot-et-Garonne, les exploitants agricoles, souvent adhérents ou proches de la Coordination rurale, font de l'emploi de travailleurs saisonniers migrants une variable d'ajustement pour la compétitivité de leurs entreprises.

Sur les hauteurs de Sainte-Livrade, dans le Lot-et-Garonne, nous découvrons de larges surfaces de serres, des bâtiments servant à entreposer le matériel agricole, deux mobil homes dernier cri et plusieurs maisonnettes. Le bureau de l'exploitant agricole est précédé par une grande salle de réunion dans laquelle résonnent des échos en polonais. Une dizaine de jeunes ouvriers se retrouve là après une longue journée de travail dans les serres. Sur un mur, des panneaux affichent des documents, tous traduits en langue polonaise.

Les travailleurs s'éclipsent quand arrive le président de l'Association syndicale des employeurs de main d'oeuvre agricole en Aquitaine (Asemaa), 250 adhérents. Lui-même embauche selon la saison entre vingt et cinquante Polonais sur son exploitation de fraises hors sol, qui devrait doubler son volume d'ici 2016, passant de 200 à 400 tonnes de production. Il n'a presque jamais travaillé avec des Français : « L es demandeurs d'emploi – on ne peut même pas les appeler comme ça, bref, les chômeurs – ne veulent pas travailler dans l'agriculture ». L'Asemaa est très proche de la Coordination rurale, principal syndicat du département. Les deux organisations insistent sur l'emploi nécessaire d'une main d'œuvre rentable, « des gens qui ont faim et qui veulent travailler ».

Le recours à des travailleurs étrangers pour les besoins agricoles du département n'est pas un phénomène nouveau : Italiens dans les années 1920, rapatriés indochinois et algériens dans les années 50 et 60, Espagnols, Portugais et Marocains venus par le biais des contrats d'introduction de l'Office des migrations internationales (OMI), aujourd'hui remplacée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII).

Avec l'entrée de l'Espagne et du Portugal dans l'Union européenne, et du fait de politiques migratoires nationales visant à limiter l'introduction de main d'œuvre étrangère, le nombre de contrats OMI baisse dans les années 1980. Mais lorsque la Coordination rurale arrive à la tête de la chambre d'agriculture départementale en 2001, «  les agriculteurs, plus terre-à-terre que presse-papiers, s'organisent pour obtenir le pouvoir de négociation », relate le président de l'Asemaa. Un accord passé par la chambre favorise le recours à des travailleurs polonais. Les chiffres explosent : entre 2001 et 2007, le nombre de Polonais passe de 92 à 982, près de 3000 « premières introductions » sont accordées au total. En 2000, 30 employeurs signaient des « contrats OMI », ils sont 312 en 2005. Aujourd'hui, près d'un tiers des salariés agricoles du département est de nationalité étrangère.

L'embauche est d'autant plus facile qu'il n'y a plus besoin d'autorisation de travail pour les ressortissants communautaires. Elle s'appuie sur des réseaux informels : des travailleurs jouent le rôle d'intermédiaire pour répondre aux besoins de leurs employeurs en faisant venir des parents ou des amis. Les candidats sont nombreux : au chômage, même diplômés, ils désirent s'installer en France, attirés par la perspective d'un meilleur niveau de vie, ou sont prêts à faire des allers-retours chaque année pour toucher des salaires français.
En apparence un système « gagnant-gagnant » : niveau de salaire pour qualité de la main d'œuvre, les intérêts se rencontrent, la demande de travail s'accorde à une offre. En mai 2013, la Coordination rurale organise une manifestation contre l'augmentation des charges, les complications administratives, et surtout «  le harcèlement sur le terrain par l'Inspection du Travail », institution qui fait l'objet d'une haine ouvertement affichée et promue par le syndicat. Le dossier qu'elle publie à cette occasion mentionne qu'« en agriculture, nous avons les salaires les plus hauts d'Europe. Nos salariés le savent, sont heureux, et reviennent chaque année ».

Cette supposée convergence d'intérêts masque les rapports d'exploitation que permet un modèle d'agriculture industrielle et concurrentielle. Pour le Président de l'Asemaa, qui loge ses employés polonais sur l'exploitation en ne retenant que les charges d'eau et d'électricité, « c'est une bouffée d'oxygène, cette main d'œuvre qui arrive rapidement et qui est toujours disponible le dimanche ».

D'après les témoignages recueillis, l'emploi sans contrat de travail est bien répandu. S'il peut résulter d'un accord tacite entre employeur et salarié, il prive celui-ci de ses droits et de toute protection. Lorsqu'un contrat de travail existe, les formes particulières proposées instaurent une relation biaisée, un pouvoir s'instaure de fait sur le salarié. Ainsi, rien n'empêche un employeur de signer plusieurs contrats saisonniers successifs, il y est même encouragé en bénéficiant d'exonérations. Ces contrats peuvent être non renouvelés, ou rompus aisément par l'employeur, puisqu'ils ne fixent pas précisément de date de terme.

Quant au contrat OFII, il est toujours en vigueur même si les politiques migratoires nationales sont officiellement orientées vers la fermeture des frontières et l'arrêt de l'immigration du travail. En 2013, 600 Marocains étaient employés en Lot-et-Garonne par le biais de ce dispositif. La régularité et la durée du séjour sont étroitement liées au contrat de travail, qui ne peut excéder six mois afin que la résidence principale reste établie hors de France. Cela empêche les travailleurs de bénéficier de nombre de droits sociaux (allocations chômage, CMU...), alors qu'ils versent des cotisations de la même manière que les autres salariés. A la fin du contrat, ils doivent retourner au Maroc et pointer au bureau de l'OFII s'ils veulent espérer revenir l'année suivante. Cette possibilité dépend uniquement de la décision de l'employeur, ce qui constitue un moyen de pression considérable durant la période travaillée en France.

Dans ce cadre, les abus ne peuvent être qu'encouragés, d'autant plus que les dénonciations sont peu nombreuses. Quelques affaires ont porté des employeurs devant les tribunaux : ils ont été notamment condamnés à verser à leurs salariés polonais et marocains le paiement d'heures supplémentaires dues. En 2013, un intermédiaire portugais a été jugé par le tribunal correctionnel d'Agen pour avoir logé des compatriotes dans des conditions indignes, et retenu une part disproportionnée sur leur salaire qui lui était directement versé par l'agriculteur. Mais plusieurs fois, des travailleurs se sont rétractés avant ou durant une audience, au vu de ce qui pouvait leur en coûter. De plus, le peu de poursuites engagées et le faible écho médiatique détournent l'esprit des consommateurs – statut qui remplace celui de citoyen quand l'attention et l'intérêt des personnes portent en priorité sur le « pouvoir d'achat ». Encouragés par la publicité et les pratiques de la grande distribution qui prônent des prix toujours plus bas, masquent l'origine des produits et les conditions sociales de production, ceux-ci se sentent peu concernés dès lors que les conséquences des abus en agriculture dépassent le cadre de leur santé personnelle.

En dix ans, le Lot-et-Garonne a perdu le quart de ses exploitations agricoles, et le quart de l'emploi dans ce secteur. La survie de quelques-uns et leurs bénéfices («  nous on gagne bien notre vie, on n'a pas de problème ») passent par la concentration et l'agrandissement des exploitations, la recherche de compétitivité par les prix pour s'imposer sur un marché européen voire mondial, et l'écrasement des coûts de production. Le travail – perçu comme une charge et non comme créateur de valeur ajoutée – doit constituer une variable d'ajustement. Contrairement à la population locale, les saisonniers étrangers venus vendre leur force de travail en France acceptent les conditions qui leur sont offertes parce qu'ils sont convaincus qu'il s'agit là d'une période temporaire («  le passage obligé par les champs avant la belle vie en France », selon un témoignage recueilli par un représentant syndical). Ce modèle base sa force sur une convergence d'intérêts illusoire, qui rend toute mobilisation individuelle et collective impossible – alors que les spécificités du secteur agricole, le statut de saisonnier et celui d'étranger, constituent déjà des obstacles de poids.

Les Polonais continueront donc à ramasser les fraises de Sainte-Livrade-sur-Lot, les Marocains les pommes de Port-Sainte-Marie. Si les frontières n'entravent plus la circulation des fruits et légumes ni celle de la main d'œuvre, des barrières empêchent toujours l'accès au droit pour les travailleurs migrants saisonniers.



Mikele DUMAZ
Mission « Travailleurs migrants saisonniers » – Aquitaine
Volontaire pour la Confédération Paysanne
Programme « Echanges et Partenariats » – 2015

 

SOURCE / CONFEDERATION PAYSANNE

   
 
   
 

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